Société

[Tribune] Les rêves volés de la jeunesse africaine

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Par  Mohamed Mbougar Sarr

Ecrivain. Auteur de La Cale (Prix Stéphane-Hessel), Terre Ceinte, Silence du Choeur (prix Ahmadou-Kourouma, Grand prix du roman métis3).

Le 16 juin 2020, près de 200 jeunes Sud-Africains ont célébré le 44e anniversaire du soulèvement étudiant de Soweto de 1976.

Le 16 juin 2020, près de 200 jeunes Sud-Africains ont célébré le 44e anniversaire du soulèvement étudiant de Soweto de 1976. © Themba Hadebe/AP/SIPA

Destitués de leur pouvoir d’imaginer leur avenir par ceux qui le pensent à leur place, les représentants de la jeunesse africaine ont à reconquérir leur champ des possibles.

Geste barrière : chaque fois que j’entends « jeunesse africaine », je mets mon masque à oxygène de crainte que la suite ne me pompe l’air. Quelle jeunesse africaine ? Celle de Tunis ou de Lusaka ? D’Éthiopie ou du Cap-Vert ? Des quartiers riches de Pretoria ou des baraquements de Soweto ?

Qu’importe ! C’est la jeunesse africaine, n’est-ce pas, l’indémodable poncif dont abusent tous les responsables en mal de propositions politiques. C’est simple : qui ne sait plus quoi dire parle des jeunes Africains ; qui ne sait plus quoi faire se les fait.

On parle beaucoup à la place des jeunes. Vante leurs vertus et courage. Salue leur héroïsme quand ils versent leur sang ou se révoltent à quelque occasion. Dessine pour eux des ambitions et des plans de carrière. Les incite à devenir des leaders, des guerriers, des militants.

On croit seulement savoir ce que désirent les jeunes

Mais les a-t-on une seule fois vraiment écoutés ? On croit seulement savoir ce que désirent les jeunes de ce continent. Les rêves qu’on leur prête ne sont peut-être au fond que cela : des prêts ; ils ne leur appartiennent pas.

Il est probable que les hommes qui prétendent gouverner ou guider ces jeunes – ils sont nombreux à avoir l’âge de leurs grands-­parents – ne projettent que leur imaginaire en eux. Enfermés dans leur agenda idéologique ou leur ambition solitaire, ils ne se contentent pas de parler pour les jeunesses africaines ; ils rêvent aussi à leur place et sans eux.

Libérer la parole

Je me demande parfois ce qu’on découvrirait si les jeunes du continent arrivaient à échapper aux rêves qu’on a pour eux pour dire leurs propres vérités. Quelles seraient-elles ? Qu’en réalité ils n’aiment pas leurs pays malgré toutes les injonctions au patriotisme qu’on leur fait ? Ou qu’au contraire ils les aiment sans avoir les opportunités de le prouver ? Qu’ils veulent quitter le continent même si on leur dit que l’enfer est partout ailleurs ? Ou qu’à l’inverse ils voudraient y demeurer et croire à l’avenir radieux qu’on ne cesse de leur y prédire ? Qu’ils ont les mêmes rêves que toutes les autres jeunesses du monde (la mondialisation n’est peut-être que l’uniformisation appauvrie des rêves à une échelle planétaire) ? Ou que leurs rêves à eux sont différents, spécifiques ?

Je crois qu’on serait surpris (pour ce qu’on juge « le meilleur » et ce qu’on estime « le pire ») si on découvrait à quoi rêvent les jeunes Africains. Mais offrons-leur simplement la possibilité de le faire eux-mêmes et de le dire en toute liberté. C’est peut-être cela, le premier de leurs rêves.

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