Économie

Pourquoi la Zambie nationalise les mines de cuivre de Glencore

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 22 janvier 2021 à 11:10

Mine de cuivre de Mufulira, en Zambie.

À huit mois des élections, le président zambien, Edgar Lungu, choisit de faire revenir dans le giron de l’État les mines de Mopani, lourdement déficitaires, et cherche déjà un nouvel opérateur pour y réinvestir.

Est-ce une conséquence de la pandémie ou du calendrier électoral zambien ? Privatisée en 2000, la société minière et métallurgique Mopani (MCM), dont les pertes sont récurrentes, va retourner à 100 % dans le giron de l’État. Au moins pour un temps.

Producteur intégré de cuivre et de cobalt, Mopani, situé dans la Copperbelt, est contrôlé à 90 % par la holding Carlisa dont Glencore détient 81,2 %, aux côtés du canadien First Quantum.

Or, le géant suisse des matières premières a annoncé, le 19 janvier, un accord avec les autorités pour la cession de Mopani au groupe public ZCCM, qui en détenait déjà 10 %.

Nationaliser sans rien débourser

Glencore et la Zambie ont imaginé une solution qui permette à Lusaka de nationaliser sans rien débourser, alors que la Zambie affronte une situation budgétaire difficile (120 % de dettes par rapport au PIB, selon le FMI). Et le pays a été, mi-novembre 2020, le premier État africain de l’ère covid-19 à faire défaut sur sa dette souveraine.

Dans ce contexte, les mines de Mopani ont été cédées moyennant un dollar symbolique, à quoi s’ajoute toutefois une reprise de dettes par ZCCM de 1,5 milliard de dollars – des dettes dont le remboursement à Glencore est gagé sur les cash-flow futurs de Mopani. De plus, Glencore restera, par contrat, l’acheteur du cuivre produit par Mopani, soit plus de 50 000 tonnes par an. À noter que les dettes de Mopani envers ses actionnaires (Carlisa et ZCCM) s’élevaient en 2019 à 3,2 milliards de dollars.

« En dépit de pertes importantes et des conditions fiscales difficiles du secteur minier en Zambie, Glencore ne cède pas cette société de gaieté de cœur. C’est un actif de qualité au vu des standards mondiaux du secteur. Il recèle une fort potentiel de hausse de production au vu des investissements réalisés ces dernières années », note Ben Davis, analyste minier au sein de la société d’investissement londonienne Liberum, interrogé par Jeune Afrique.

Un an de tensions entre Glencore et Lusaka

Loin d’être une nationalisation pure et dure, ce retour de la filiale de Glencore dans le giron de l’État se veut provisoire. ZCCM vient d’annoncer s’être déjà mis en quête d’un nouvel opérateur, signalant des marques d’intérêt de groupes russes, chinois, canadiens, turcs ou qataris sur fond de reprise des cours mondiaux du cuivre depuis mi-2020.

En attendant cet hypothétique remplaçant, la cession de Mopani, qui devrait être actée sous trois mois, met fin à près d’un an de tensions médiatiques – et de négociations en coulisses – entre Glencore et les autorités du pays présidé par Edgar Lungu, 64 ans.

En mars 2020, au plus fort de la crise de la covid-19, Glencore avait décidé de mettre sous cocon plusieurs actifs africains dans le cuivre, dont Katanga Mining, en RDC, et Mopani. De quoi déclencher la colère des élus locaux de la Copperbelt, des syndicats et, in fine, de Lusaka, au vu de l’impact social de cette décision : bien que maintenus sous contrat, les 15 000 employés de Mopani ne touchaient que leur salaire de base – sans les primes de production, bien plus élevées.

Nationalisme économique

La situation n’avait alors duré qu’un mois. Mais le pouvoir zambien s’est, depuis, emparé du sujet pour agiter le drapeau du nationalisme économique à l’approche des législatives et de la présidentielle prévues en août 2021.

Ceci, alors que les réformes successives adoptées ces dernières années, qui ont durci le régime de taxation du secteur minier, ont tendu les relations entre le gouvernement et les opérateurs. Et fait entrer la Zambie dans la liste des 10 pays les moins attractifs au monde pour les miniers, selon le Fraser Institute.

Toujours très affectée par la crise, la Zambie devrait, selon le FMI, connaître une récession de 4,8 % en 2021. Edgar Lungu, candidat probable à un troisième mandat, martèle depuis des mois que le rôle accru de l’État dans le secteur minier était une base clé de la relance économique. Et est donc passé à l’acte sur Mopani… à la satisfaction des salariés. Ce 20 janvier, dans un post Facebook le syndicat Mine Workers Union of Zambia a loué l’action du gouvernement et du président sur Mopani, les assurant de son « plein soutien ».

Quiconque a l’intention d’investir en Zambie doit être à l’aise avec la notion de risque

Reste que l’achèvement des travaux d’expansion des installations de Mopani sur ses deux sites de Nkana et Mufulira, situés à quelques dizaines de km de la frontière avec la RDC, nécessitera au moins 300 millions de dollars d’argent frais. Une somme que l’État n’entend pas prendre à sa charge, selon Richard Musukwa, ministre des Mines. Le gouvernement table sur ses investisseurs futurs qui pourraient toutefois être effrayés par le bilan de Glencore ces dernières années.

Mopani, dans lequel le géant suisse a lourdement investi, représente 6 à 8 % de la production de cuivre du groupe, à côté de ses actifs en RDC et surtout en Amérique du sud. Mais la Zambie s’est avérée être un foyer de pertes récurrentes. Le complexe minier affiche 1,497 milliard de dollars de déficits cumulés de 2014 à 2018, dont 722 millions de dollars en 2018 (dernier chiffre connu) pour un chiffre d’affaires, cette année-là, de 842 millions de dollars.

« Quiconque a l’intention d’investir en Zambie, et notamment dans Mopani, doit être à l’aise avec la notion de risque », conclut l’analyste Ben Davis de Liberum.

Quatre majors pour le cuivre zambien

La filiale de Glencore fait partie des quatre principaux producteurs de métal rouge en Zambie avec Kansanshi (groupe canadien First Quantum Minerals), KCM (groupe indien Vedanta Resources) et Barrick Lumwana (groupe canadien Barrick).

Ces majors assurant environ 80 % de la production zambienne de cuivre. Celle-ci, en hausse de 9,5 % en dépit de la pandémie, a atteint 640 000 tonnes au premier semestre 2020, selon le gouvernement.