Politique

Maroc : les islamistes du PJD face à l’usure du pouvoir

Par - à Casablanca
Mis à jour le 22 janvier 2021 à 13:15

Le chef du gouvernement marocain, Saadeddine El Othmani, à la Chambre des représentants, en avril 2020.

En 2011, le parti de la Lampe prônait le changement. Après deux législatures, soit une décennie au pouvoir, les « islamistes » se sont surtout beaucoup policés. Un pragmatisme à toute épreuve, qui pourrait bien leur coûter des voix.

L’islamisme serait mort. Tel est le constat, lapidaire, de nombreux observateurs de la vie politique marocaine. Dix ans après l’arrivée du parti Justice et Développement (PJD) au pouvoir — l’unique parti « islamiste » autorisé –, et à moins d’un an des élections législatives, qui doivent avoir lieu en septembre 2021, le diagnostic mérite d’être interrogé. Depuis 2011, qu’est devenu le parti de la Lampe, et vers quoi se dirige t-il désormais ? D’après Mohamed Mesbah, enseignant-chercheur et spécialiste de l’islam politique, « ce parti s’est transformé de façon graduelle, dès sa première participation aux élections nationales en 1997 ».

Le PJD est devenu un parti de gestion de la chose publique, conservateur bon teint et nationaliste

De « l’action clandestine à un activisme légitimiste », selon les termes employés par le politologue Mohamed Tozy, le PJD est finalement devenu un parti de gestion de la chose publique, conservateur bon teint et nationaliste, avec une léger parfum islamiste, sans plus. Autrement dit, un parti de gouvernement.

Pragmatisme

Depuis la fin des années 1990 donc, le PJD est entré dans une logique d’adaptation stratégique, où le pragmatisme et la politique politicienne ont pris l’ascendant sur le référentiel idéologique. Les exemples de ce glissement sont nombreux : «Le PJD, ardent défenseur de l’arabisation, a concédé que le français soit utilisé dans l’enseignement des matières scientifiques. Plus symbolique encore, l’exemple de l’acceptation de la reprise des relations officielles avec Israël récemment », souligne Mohamed Mesbah.

Pourquoi tant de concessions ? La rente politique et l’ascension sociale, d’abord. En dix ans, le PJD a pris du galon : 120 parlementaires sur 395, 5 500 élus locaux sur environ 40 000, et au moins une centaine de « mairies » sur l’ensemble du territoire. Ses fondateurs, ses cadres, bon nombre de ses jeunes, habituellement des enseignants, des fonctionnaires, des travailleurs libéraux, parfois des avocats, sont devenus ministres, conseillers au sein des cabinets ministériels, cadres de l’administration, élus, etc. Quant à son électorat, il est majoritairement urbain et constitue cette fameuse classe moyenne, que les statistiques officielles peinent à dessiner, mais qui paye ses impôts, consomme, contracte des crédits et se sacrifie pour l’éducation de ses enfants. Une sociologie qui n’incite pas forcément à la prise de positions radicales. Avec en filigrane, une autre motivation : la normalisation et l’équilibre des relations du parti avec l’État et la monarchie.

« Le PJD a peur de la réaction de l’État contre lui. Toutes ses décisions sont prises sur la base d’une évaluation de la balance bénéfices-risques », estime Mohamed Mesbah. Voilà sans doute pourquoi, Abdelilah Benkirane – chef du gouvernement PJD de 2011 à 2017, et star du parti – n’a pas soutenu le Mouvement du 20-Février en 2011, alors que c’est précisément cette dynamique qui l’a porté au pouvoir. Et c’est sans doute ce qui explique pourquoi Saâdeddine El Othmani – chef du second gouvernement PJD – n’intervient quasiment pas dans la situation des détenus du Hirak du Rif.

Et même dans son action gouvernementale, le PJD n’a pas beaucoup avancé sur les questions de justice sociale et de lutte contre la corruption — thèmes qui lui assurent pourtant une partie de son succès dans les urnes. Le parti n’a pas su s’approprier les prérogatives offertes au chef du gouvernement par la Constitution de 2011, et manque de compétences, notamment sur les questions économiques. Sans compter qu’une bonne partie des ministères-clés échappe à son contrôle : l’Industrie, l’Agriculture, l’Intérieur, pour ne citer qu’eux.

Industrie, Agriculture, Intérieur… une bonne partie des ministères-clés échappe au contrôle du PJD

Un autre parti aurait-il pu faire mieux  ? « Il s’agit d’un problème lié à la structure même des institutions, cela n’a rien à voir avec les acteurs politiques », assure Mohamed Mesbah. Les « frères » du parti de la Lampe ont longtemps instillé l’idée qu’il est possible de faire évoluer le système de l’intérieur. Mais c’est finalement le système qui a changé le PJD, comme, en son temps, la gauche marocaine. Malgré tout, le parti reste en position favorable pour remporter les élections législatives de 2021.

Retour de bâton électoral ?

« Ce n’est pas le PJD qui est fort, ce sont les autres partis qui sont faibles », insiste Abdellah Tourabi, journaliste, présentateur de l’émission de débats « Confidences de presse » sur 2M et spécialiste de l’islam politique. En effet, pour l’instant, le PJD n’a toujours pas d’adversaire à sa taille, essentiellement parce qu’il jouit d’une réelle légitimité populaire et qu’il peut se vanter d’avoir une vie démocratique en son sein. Pour autant, « il subit une diminution graduelle de son aura et de son pouvoir, même si on est loin de la chute libre », précise Mohamed Mesbah.

Dans les faits, l’électorat du parti repose sur trois cercles : le noyau dur, les adhérents et les sympathisants, puis les déçus qui ont effectué un « vote sanction » en 2011 et 2016.  Le PJD risque de perdre des voix et du crédit dans ces deux dernières catégories, mais devrait toutefois rester l’un des partis les plus puissants du Maroc.

En interne cependant, le mécontentement couve. Et l’échéance de 2021 n’amène pas plus de sérénité, au contraire : le PJD s’interroge encore sur le nombre de candidats à présenter aux élections, et refuse tout amendement du système de vote actuel. Le parti est notamment contre la réforme du quotient électoral, qui repose actuellement sur le nombre de votants dans le calcul du nombre de sièges attribués à chaque formation — une formule qui profite au PJD. Ce qui crée la polémique avec les autres partis politiques qui proposent, eux, de se baser sur le  nombre d’inscrits sur les listes électorales.

Bilal Talidi, politologue et membre du PJD évoque l’existence de deux camps : les réformateurs menés par El Othmani (chef du gouvernement et secrétaire général du parti) et les conservateurs, même si « la majorité accepte le pragmatisme du PJD et sait que le parti ne peut pas entrer en conflit ouvert avec l’État et la monarchie ». El Othmani est par exemple ouvert à la légalisation du cannabis, à des discussions sur l’avortement, etc.

Il est très probable qu’El Othmani ne parvienne pas à convaincre les électeurs et qu’il soit remplacé par un autre leader

Au cours des dernières années, certaines personnes ont même claqué la porte du PJD : récemment Ahmed Errimi et Nadia Louali, qui siègent tous les deux à l’arrondissement Hassan à Rabat ont quitté le navire. Mais on est bien loin de la migration massive, d’autant que la jeunesse du parti, de nombreux parlementaires, et même certains ministres, n’hésitent pas à exprimer haut et fort leur opposition au chef du gouvernement sur plusieurs dossiers. Scénario le plus probable : « Le fossé entre ces deux camps va s’accentuer, et elles finiront par s’affronter lors du prochain congrès du parti, qui devrait avoir lieu d’ici fin 2021. Il est très probable qu’El Othmani ne parvienne pas à convaincre les électeurs et qu’il soit remplacé par un autre leader », annonce Bilal Talidi. Mais qui ? Alors que Saâdedddine El Othmani est en pleine crise d’autorité — au point d’avoir récemment menacé de démissionner de son poste de secrétaire général –, le nom d’Abdelilah Benkirane revient de plus en plus souvent.

Le scénario de l’implosion

« Le PJD est un parti très solide. La seule personne qui pourrait faire exploser ce parti, c’est Benkirane. S’il décidait de fonder un nouveau mouvement, la majorité des gens le suivrait. Certes, le parti de la Lampe dispose d’une forte popularité, mais elle est en partie due à la personnalité de Benkirane », estime une source interne. Et pourtant, il y a fort à parier qu’Abdelilah Benkirane ne saute pas le pas. Preuve en est, le 23 décembre dernier, l’ex-chef du gouvernement est sorti de son mutisme et réalisé un live Facebook pour défendre son camarade El Othmani, vivement critiqué au sujet de la normalisation avec Israël. Benkirane a appelé ses frères « au calme et à la retenue » et estimé que personne n’avait le droit de revenir sur une décision royale. Il s’est également insurgé contre les pressions exercées sur El Othmani, et assuré que son éventuelle démission du gouvernement mènerait à une « grave crise pour le pays ».

Abdelilah Benkirane incarne en un sens la mutation du PJD : obsédé par le jugement de l’Histoire et loyal à la monarchie, il veut plus que tout donner l’image d’un véritable homme d’État, mesuré et responsable. Le plus probable, c’est donc que le PJD, au cours des prochaines années, deviennent une sorte d’Istiqlal bis avec une histoire et un référentiel aseptisés, et avec pour principale ambition de gérer les affaires courantes. Le parti semble d’ailleurs s’être asséché sur le plan idéologique. « Il n’y a même plus d’intellectuels au sein du parti qui, déjà historiquement, en comptait très peu », affirme Abdellah Tourabi. Plusieurs personnalités de gauche, favorables à un dialogue avec les islamistes, ont tenté de créer des passerelles de réflexion, voire d’implanter des chercheurs, des experts, au sein du PJD. Mais la sauce n’a jamais pris.

Censé être la matrice idéologique du PJD, le MUR semble lui-même passer à côté des grands enjeux contemporains

Le Mouvement Unicité et Réforme (MUR), censé être la matrice idéologique du PJD, semble lui-même passer à côté des grands enjeux contemporains. Son chef, Ahmed Raïssouni, a certes évolué sur les libertés individuelles, mais se cantonne strictement aux sujets sociétaux. « Personne n’engage de réflexion sur la gestion du pouvoir », s’étonne Abdellah Tourabi.

Quant aux autres mouvances islamistes, notamment Al Adl Wal Ihsane, la situation n’est guère plus brillante. « Al Adl est en manque de relève, ce mouvement est toujours prisonnier du défunt Cheikh Yassin et ne produit plus aucune pensée nouvelle », soutient Mohamed Mesbah. Al Adl a beau surfer sur les différents mouvements de contestation pour continuer d’exister, sur le terrain ses représentants sont absents : ils ne sont plus dans les facultés, ni les lycées, alors qu’il y a vingt ans leur présence était ostentatoire. Dans le cas du PJD, l’usure du pouvoir est en cause. Mais pour l’islamisme dans sa globalité, force est de constater une forme d’impasse, au Maroc et ailleurs.