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Rifaat al-Assad

Ancien numéro deux syrien et oncle du président Bachar al-Assad

Par - Ridha Kéfi
Mis à jour le 14 février 2006 à 15:53

A la mi-septembre 2005, le Conseil national syrien, un parti d’opposition basé aux États-Unis, s’était inquiété d’une éventuelle rencontre entre Rifaat al-Assad et des membres de l’administration américaine en vue d’accélérer la chute du président Bachar al-Assad et d’assurer une succession sans heurt. La rencontre n’a pas eu lieu, elle a peu de chance de se tenir un jour, mais qu’importe : la rumeur d’un hypothétique retour de Rifaat persiste. Elle est probablement alimentée par l’ancien vice-président lui-même : exilé en Europe depuis vingt ans, celui-ci a depuis quelques mois choisi de prendre ses distances avec le régime.
Ainsi, le 28 février 2005, en pleine effervescence au Liban après l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, Rifaat a-t-il déclaré, sur la chaîne satellitaire Arab News Network (créée par lui à Londres, en septembre 1997), que « l’armée syrienne est intervenue dans ce pays à sa demande et avec l’accord de la Ligue arabe. Maintenant qu’elle a accompli sa mission, elle doit s’en retirer, le Liban étant capable d’assurer seul sa sécurité. » Le 31 mars, Rifaat est revenu à la charge en exigeant, toujours sur ANN, « une réforme de la Constitution ». Parmi les objectifs qu’il lui assigne : abrogation de la loi martiale et des tribunaux d’exception ; lutte contre la corruption ; indépendance de la justice, respect des droits de l’homme et liberté d’expression (création de partis et publication de journaux) ; enfin, et surtout, organisation d’élections libres et honnêtes qui permettent, selon ses termes, de « faire face aux dangers qui menacent la Syrie ». Et d’éviter d’en faire un nouvel Irak.
Le 19 mai de la même année, dans un autre communiqué, le Rassemblement nationaliste unifié (RNU), un parti fondé par ses soins, a annoncé le prochain retour de Rifaat au pays, où il entend, paraît-il, « jouer un rôle politique et contribuer à l’édification d’une société démocratique ».
Aussitôt, les journaux locaux s’en sont donné à cur joie, l’un dénonçant le « retour du loup déguisé en agneau », l’autre estimant que son unique but est de « fuir la justice internationale », le troisième se faisant carrément menaçant : « S’il met les pieds à Damas, il [Rifaat] sera arrêté et déféré devant la justice pour répondre de ses crimes. »
L’opposition n’a pas été en reste. Porte-parole du Parti réformiste syrien (PRS), Ali al-Haj Hussein a par exemple dénoncé, depuis les États-Unis, le « retour du symbole de la terreur et du terrorisme en Syrie ». Quant à Riyadh Turk, l’ancien secrétaire général du Parti communiste syrien, qui a passé dix-huit ans en prison, il a fait au journal arabe en ligne elaph.com, le 20 mai 2005, cette déclaration sans équivoque : « Rifaat est un assassin. Il représente le visage le plus hideux du régime et ne peut en aucune façon contribuer à la promotion de la liberté et de la démocratie en Syrie, car il a toujours été l’ennemi de son peuple. En prenant une part active aux massacres de Hama, en 1982, et à ceux de la prison de Tadmour, en 1984, il a commis des crimes contre l’humanité, qui ne seront jamais prescrits. »
Nullement découragé par ces réactions hostiles, Rifaat, dans une interview à l’agence Associated Press, réplique, le 29 mai : « Je vais rentrer pour être aux côtés de mon peuple, qui souffre d’une pauvreté sans précédent, de la corruption et de l’anarchie. » « Je n’ai rien contre mon neveu, ajoute-t-il. Ce que je dénonce, c’est le fait que la Syrie soit gouvernée par la police et les services de renseignements, qui sont plus forts que le président. » Rifaat va jusqu’à proclamer son soutien au processus de paix avec Israël et son souhait de rencontrer des responsables américains, « pour le bien de nos deux peuples ». Une offre de services restée, à ce jour, sans réponse.
Poursuivant son escalade verbale, il publie le 17 juin un communiqué exhortant le peuple à « se soulever pacifiquement contre le régime ». Dans l’attente de son retour, que la chaîne ANN présente, au fil des jours, comme imminent, mais sans, bien sûr, donner de date précise. Elle se contente d’anticiper les réactions de joie qu’il ne devrait pas manquer de provoquer chez les Syriens.
C’est en 1984 que Rifaat avait été contraint à l’exil par Hafez al-Assad, son frère aîné, dont il rêvait d’occuper la place. Depuis, il partage sa vie entre Genève, Paris et Marbella, en Espagne, où il donne libre cours à sa passion pour l’argent, les yachts de luxe et les jolies femmes. En 2000, le président meurt. L’exilé croit son heure venue, mais la nomenklatura lui préfère Bachar, son neveu. Aujourd’hui âgé de 68 ans, il n’a pas renoncé à prendre sa revanche et à revenir à Damas sinon en sauveur du moins en conquérant. L’ennui, c’est qu’il n’a rien d’un de Gaulle, d’un Bourguiba ou d’un Khomeiny. Pas même d’un Ahmed Chalabi ou d’un Iyad Allaoui, qui ont longtemps combattu le régime de Saddam Hussein avant de rentrer à Bagdad dans les fourgons de l’armée américaine. Il ne peut même pas être comparé au général Michel Aoun, rentré au Liban il y a quelques mois, après le départ des troupes syriennes, au terme de quinze ans d’exil en France.
Son handicap majeur : l’ancien vice-président n’a jamais été populaire dans son pays, et les chefs militaires, ces véritables piliers du régime, lui vouent une haine tenace. En dehors d’une poignée d’obligés sensibles aux largesses que lui permet son immense fortune (estimée à 3 milliards de dollars, en 1987), il a peu de partisans sur qui il puisse compter.
Conscients de la situation, les Américains – et les Français – s’abstiennent soigneusement de répondre à ses appels du pied. Les seconds, surtout, se méfient beaucoup de lui. C’est qu’à tout prendre, Rifaat leur inspire encore moins confiance que Bachar ! Difficile, en effet, de compter sur un tel homme pour mener à bien les changements qui s’imposent à Damas. Quant aux Saoudiens et aux Égyptiens, ils ne le tiennent pas non plus en odeur de sainteté. Ils souhaitent que le pouvoir en Syrie revienne le plus vite possible aux sunnites, qui représentent la majorité de la population, afin de contrecarrer la montée en puissance des chiites en Irak. C’est pourquoi ils ont soutenu, il y a quelques semaines, un autre transfuge du Baas : le sunnite Abdelhalim Khaddam.