Politique

Crise du Golfe : comment l’émir du Qatar Tamim Al Thani a résisté au blocus

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Mis à jour le 26 janvier 2021 à 18:39

Le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salman (à gauche) accueillant l’émir du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad bin Khalifa Al Thani (à droite) à son arrivée pour assister au 41e sommet annuel des six membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), à Al-Ula, le 5 janvier 2021. © SAUDI ROYAL COURT HANDOUT/EPA/MAXPPP

Le 5 janvier, l’émir étreignait son meilleur ennemi, le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, mettant fin au blocus que lui imposaient plusieurs de ses voisins depuis 2017. Une séquence qui lui a coûté cher, mais dont le Qatar est sorti renforcé.

La scène a surpris. D’abord parce qu’en période de pandémie mondiale, une accolade entre responsables politiques est devenue une image extrêmement rare, presque inédite. Ensuite, et surtout, parce que les relations entre les deux leaders du Golfe qui sont tombés dans les bras l’un de l’autre ce 5 janvier, sur le tarmac de l’aéroport d’Al-Ula, en Arabie saoudite, n’ont pas franchement été chaleureuses ces dernières années.

Il n’empêche : c’est avec ce geste entre l’émir qatari, Tamim Al Thani, et le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, qu’a pris fin l’une des plus graves crises diplomatiques de l’histoire de la Péninsule arabique, laquelle a opposé le Qatar à la quasi-totalité de ses voisins trois années durant.

Au dessus de sa catégorie ?

Depuis juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Égypte imposaient un blocus terrestre, aérien et maritime à ce petit émirat, avec qui ils avaient rompu toutes relations, entraînant plusieurs pays africains dans leur sillage. Parmi les causes de cette décision aussi soudaine que brutale, prise en plein mois de Ramadan, ces États invoquaient pêle-mêle le « soutien au terrorisme » et aux Frères musulmans, les relations avec l’ennemi iranien ou encore la volonté supposée de Doha de déstabiliser les divers pouvoirs du monde arabe via sa chaîne Al-Jazeera.

Des griefs qui, pour certains, n’étaient pas nouveaux, mais qui ne s’exprimaient généralement pas en dehors de l’enceinte de la Ligue arabe ou du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

Une liste de treize conditions avait été adressée à l’émir, dont la réduction drastique des relations avec l’Iran

En somme, l’émirat était accusé de boxer au dessus de sa catégorie en prétendant mener une politique extérieure indépendante, à rebours des objectifs stratégiques de ses puissants voisins. Il fallait donc marquer le coup, intimider le Qatar pour l’amener à plus d’humilité. Une liste de treize conditions à la levée du blocus avait d’ailleurs été adressée à l’émir, parmi lesquelles la fermeture d’Al-Jazeera et la réduction drastique des relations avec l’Iran.

À l’époque, le contexte international explique en partie le timing : Donald Trump vient d’arriver au pouvoir aux États-Unis et a réservé sa première visite officielle à l’Arabie saoudite, où il a été reçu en grande pompe. Riyad se sent alors autorisé à tancer son petit voisin, qui abrite pourtant l’une des plus importantes bases américaines à l’étranger.

Coup pour coup

Le richissime émirat gazier n’a pas pour habitude de passer pour une victime sur la scène internationale. Pour autant, le choc exprimé par les Qataris au réveil, ce 5 juin 2017, lorsqu’ils découvrent que la seule route les reliant à la péninsule a été fermée, n’a rien de surjoué. Les autorités doivent, en quelques heures, trouver des solutions inédites, ne serait ce que pour nourrir une population très fortement dépendante des importations.

Plus de produits laitiers ? Qu’à cela ne tienne : Doha aménage des appareils de la Qatar Airways pour importer des milliers de vaches et mettre sur pied, en moins d’un an, une industrie laitière nationale. Les Occidentaux préfèrent s’en tenir à une prudente neutralité ? C’est la Turquie qui vole au secours de son petit allié et envoie des troupes pour s’assurer que le puissant voisin saoudien ne tentera pas un coup d’État pour placer un émir à ses ordres à Doha. Les appareils de la Qatar Airways ne peuvent plus survoler les territoires des États « bloqueurs » ? Contre espèces sonnantes et trébuchantes, l’espace aérien iranien devient le passage obligé des avions au départ ou à destination de Doha. Le blocus pousse ainsi un peu plus le Qatar dans les bras iraniens et turcs.

300 000 Qataris  découvrent le patriotisme et savent gré à leur émir de ne pas baisser les yeux

Certes, tout cela coûte atrocement cher au petit émirat (des dizaines de milliards de dollars). La Qatar Airways fonctionne à perte et l’aéroport international Hamad perd son statut de hub régional. Les voisins du Qatar lancent en outre une campagne médiatique contre Doha, accusé de tous les maux, du financement du terrorisme à l’appui aux soulèvements populaires dans le monde arabe… et même aux Gilets jaunes (accusation dont un média égyptien s’est fait l’écho).

Mais le Qatar rend coup pour coup : attaques en justice contre ses voisins, couverture médiatique du conflit au Yémen et flash spéciaux toutes les heures sur Al-Jazeera pendant l’affaire Khashoggi… 300 000 Qataris  découvrent le patriotisme et savent gré à leur émir de ne pas baisser les yeux.

Resserrer les rangs face à Téhéran

Pourquoi l’Arabie saoudite a-t-elle finalement décider d’en finir avec cette crise, quitte à oublier la liste des treize demandes ? Riyad, qui connaît quelques tensions avec les Émirats arabes unis, a voulu solder une crise qui lui a surtout valu une mauvaise publicité. Malgré leurs réticences, Abou Dhabi, Le Caire et Bahreïn sont vivement invités à s’associer à la réconciliation.

Sans compter que le nouveau président américain, Joe Biden, ne se montrera pas aussi ferme à l’égard de l’Iran que son prédécesseur et qu’il s’agit pour Riyad de resserrer les rangs des pays du Golfe face à Téhéran. Mais Doha n’entend pas rompre avec l’Iran, avec qui elle partage l’exploitation d’un immense champ gazier, et l’émir Tamim se verrait plutôt en médiateur entre Saoudiens et Iraniens.

De son côté, et même si certains de ses responsables politiques sont toujours prompts à affirmer que le pays se porte mieux depuis le blocus, le Qatar ne pouvait se permettre de prolonger une crise qui le coupe de sa région – et qui lui a coûté une petite fortune. Même en temps de Covid-19, Riyad vaut bien une accolade.