Politique

Benjamin Stora : « Il n’y a plus de raison de préserver les tabous sur la guerre d’Algérie et la période coloniale »

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 21 janvier 2021 à 15h33
L’historien français Benjamin Stora.

L'historien français Benjamin Stora. © Benjamin Stora, historien © Vincent FOURNIER/JA

L’historien français remet ce 20 janvier à Emmanuel Macron son rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Entretien-fleuve.

C’est en juillet dernier, deux ans avant le 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie et en prévision de celui-ci, que le président français Emmanuel Macron a demandé à l’historien Benjamin Stora, spécialiste reconnu du sujet, de rédiger un « Rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie ». Maintes fois repoussée depuis l’automne dernier, notamment en raison de l’hospitalisation du président Abdelmadjid Tebboune avec lequel Emmanuel Macron s’était entretenu avant de commander ce travail, la remise de ce rapport à l’Élysée est programmée ce 20 janvier à 17 heures.

À lire l’intitulé de la mission confiée à Stora, on pourrait penser qu’il s’agit là d’un simple rapport universitaire sur un sujet pointu. Erreur. L’annonce de ce travail est le résultat d’une concertation entre les pouvoirs des deux pays, conduisant d’ailleurs les Algériens à nommer un interlocuteur désigné de l’historien français en la personne de Abdelmadjid Chikhi, directeur des Archives nationales algériennes, supposé entreprendre une mission de même type.

Manifestement, le rapport suscite un vif intérêt des deux côtés de la Méditerranée, où l’on a déjà maintes fois commenté dans les médias sa seule future existence. Pour s’en féliciter ou pour la critiquer avant même d’en connaître le contenu. L’auteur a lui-même été surpris, dit-il, par le nombre de personnalités politiques, de responsables d’associations de toutes sortes, de représentants des militaires, à commencer par le chef d’état-major de l’armée française, et bien sûr des intellectuels et des historiens spécialistes de la colonisation, qui ont tenu à le rencontrer avant qu’il ne rédige son très long texte (147 pages au total).

L’ambition de cette mission n’est pas mince. Emmanuel Macron a en effet affirmé qu’il s’agissait de rien de moins que de signifier ainsi une « volonté de réconciliation des peuples français et algérien ». Laquelle s’inscrit dans la lignée de ses récentes initiatives de février 2017 (critique du système colonial assimilé à un crime contre l’humanité) ou de l’été 2018 (reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans la mort du mathématicien proche du FLN Maurice Audin pendant la bataille d’Alger).

Le président français tout comme son homologue algérien et l’auteur du rapport estiment en effet qu’il est essentiel de lever l’obstacle des querelles mémorielles à propos de la guerre d’Algérie et de la colonisation pour pouvoir envisager une réelle réconciliation entre des deux pays. Avec, d’un côté, des responsables algériens qui réclament régulièrement une « repentance » de l’ancienne puissance coloniale et, de l’autre, des personnalités françaises qui entendent souligner le « caractère positif de la colonisation », il est clair que l’obstacle en question n’est pas si facile à franchir. Mais c’est possible, pense Stora, notamment en posant toute une série d’actes concrets manifestant l’intention des deux parties d’avancer pour le plus grand bénéfice des deux peuples. En sortant par le haut du « dilemme entre trop plein et absence de mémoire ».

Outre des considérations très détaillées sur « les traces, survivances, effets des mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie sur la société française » – il ne faut pas oublier en effet que ce travail de Stora est une commande française malgré sa visée franco-algérienne -, le rapport évoque ainsi toute une série d’initiatives nouvelles que pourraient prendre les autorités à Paris pour mettre en œuvre « une réconciliation mémorielle ».

Dans l’interview qui suit, réalisée après la rédaction du rapport mais quelque temps avant sa remise, Benjamin Stora précise ce que pourraient être quelques unes de ces initiatives. Surtout, il ajoute à la fin du texte remis à l’Élysée une très longue liste de « gestes » qui pourraient manifester la bonne volonté de la France et accessoirement de l’Algérie pour changer le climat des relations entre les deux anciens belligérants (voir encadré).

Jeune Afrique : Pourquoi ce rapport sur l’histoire de la colonisation et la mémoire de la guerre d’Algérie vous est-il commandé aujourd’hui ? Uniquement à cause de l’échéance du 60e anniversaire de la fin de la guerre ?

Benjamin Stora : Ce n’est pas si simple. Mais nous sommes certainement dans un moment particulier. Il y a d’abord l’ouverture progressive, et importante, des archives en France sur la période coloniale. Notamment depuis les années 1990 après que Pierre Joxe a poussé à l’ouverture des archives militaires, ce qui a permis à la recherche historique de faire un grand pas en avant. Même sur des sujets sensibles comme la justice, la torture ou les insoumis pendant la guerre d’Algérie.

Ces hommes de 70, 80 ou 90 ans ont besoin de transmettre, d’expliquer, de s’expliquer, de se justifier s’agissant de leur passé

Le volume d’archives devenues disponibles n’a plus rien à voir aujourd’hui avec ce qu’il était autrefois. Je suis bien placé pour en témoigner, moi qui travaille depuis 45 ans sur l’histoire coloniale, et en particulier celle de l’Algérie. Même s’il y a bien sûr quelques batailles encore en cours pour élargir cette ouverture. Deuxième raison, très importante : l’histoire coloniale, longtemps considérée comme périphérique, est devenue une histoire sinon centrale, du moins décisive, pour la compréhension de l’histoire de la nation française. Une histoire, on s’en est rendu compte, qu’elle a grandement contribué à fabriquer.

Une manière aussi de raconter l’histoire de ceux qui ont vécu cette période ? 

Il y aujourd’hui en France des jeunes issus de la deuxième, troisième ou quatrième génération de gens en provenance de colonies qui veulent aller à la recherche de leur histoire, des traces du passé, de ce qu’ont vécu leur père, leur grand-père, etc. Ils veulent savoir comment ils sont arrivés là, pourquoi ils ont telle ou telle identité et quel est leur rapport au reste de la société française.

Ce désir de compréhension, de citoyenneté aussi, est un fait nouveau. Par ailleurs, si l’on parle de l’Algérie et des Algériens qui ont vécu la période coloniale, ils arrivent à la fin de leur vie. Ces hommes de 70, 80 ou 90 ans ont besoin de transmettre, d’expliquer, de s’expliquer, de se justifier s’agissant de leur passé. Ils ne veulent plus en rester aux récits convenus, confortables, qui leur permettaient jusqu’à maintenant de garder le silence, de penser qu’ils devaient ainsi protéger les jeunes générations.

D’autant, et c’est une raison de plus, que le monde a changé. La circulation des idées, des informations, des connaissances, des archives, des témoignages, ainsi que des hommes, a pris une autre dimension depuis une vingtaine d’années. Rien d’étonnant, donc, si l’histoire coloniale a pris une place si importante dans la vie politique, intellectuelle, journalistique en France.

Comment a évolué le rapport à la guerre et à la colonisation selon les différents chefs d’État français ? 

Avec Emmanuel Macron, on en arrive aujourd’hui à la troisième génération d’hommes politiques français qui ont eu ou ont encore à traiter de la guerre d’Algérie.

La première génération est celle du général de Gaulle et de François Mitterrand. Celle aussi de ceux qui étaient aux affaires pendant la guerre d’Algérie, comme Guy Mollet, ou de ceux qui ont vécu cette guerre, comme Jacques Chirac, Michel Rocard ou Pierre Joxe. Ils avaient un regard sur cette histoire qui était forcément coloré par le regret d’un empire perdu même si, au pouvoir, ils ont tous essayé de maintenir des liens avec la nouvelle nation indépendante sur le plan diplomatique et économique.

Le président français Emmanuel Macron à son arrivée à Alger, le 6 décembre 2017.

Le président français Emmanuel Macron à son arrivée à Alger, le 6 décembre 2017. © STR/AP/SIPA

Cette nouvelle génération n’est plus écrasée par le poids de l’histoire, et cela change tout

Puis est arrivée au pouvoir une deuxième génération, celle de Nicolas Sarkozy et François Hollande, qui sont nés pendant la guerre, au milieu des années 1950, mais ne l’ont pas faite. On aurait pu croire que ces derniers seraient décomplexés mais, même indirectement, ils étaient encore marqués par l’Algérie française. En tout cas, ils avaient été marqués par les traces laissées par cette histoire dans la France des années 1970 et 1980, celles de leur engagement dans la vie politique.

Avec Emmanuel Macron, désormais, c’est une tout autre génération à laquelle on a affaire, la troisième, qui s’intéresse à la guerre comme le font les jeunes d’aujourd’hui. On s’intéresse aux origines, au passé, mais sans en être prisonnier. Il n’y a plus de raison d’avoir une parole empêchée, de préserver des tabous. On est vraiment décomplexé. Pourquoi ne pas parler des horreurs de l’histoire coloniale et des aspects positifs qui ont pu exister pendant cette période ? Cette nouvelle génération n’est plus écrasée par le poids de l’histoire, et cela change tout.

Mais pourquoi Emmanuel Macron a-t-il fait de ce sujet l’un de ses chevaux de bataille ?

Parce qu’il s’agit d’un sujet qui traverse la mémoire française. Et cela ne concerne pas seulement, comme le président l’a remarqué, les jeunes qui ont un lien avec l’Algérie, mais aussi tous les jeunes dont les parents sont originaires des anciennes colonies. Car tout ce qui s’est passé pendant cette séquence historique renvoie à des thématiques qui la déborde, et dont on ne peut éviter de parler : la ségrégation, la hiérarchisation des individus, le racisme, les relations du Sud avec le Nord, le rapport à l’autorité, la place de la religion, en particulier de l’islam.

Si censure il y avait, elle venait d’abord de la société, qui ne voulait pas regarder en face un passé traumatique

Si la question mémorielle reste si aigüe, n’est-ce pas aussi parce qu’on a été submergé pendant longtemps, et des deux côtés de la Méditerranée, par les témoignages et les récits, donc surtout par l’émotion, plus que par les travaux historiques ?

Il faut comprendre dans quelle situation s’est longtemps trouvée la recherche historique. Dans les années 1970-1980, nous n’étions que quelques-uns à travailler sur le sujet. Et pas seulement parce que les archives étaient en grande partie fermées. Il n’y avait pas de volonté politique, intellectuelle, culturelle de s’intéresser à cette histoire, considérée comme lointaine, subalterne.

Le nationalisme indépendantiste, et donc la guerre d’Algérie, était une question dépassée. Après l’intérêt pour le socialisme, la révolution, au cours de la période tiers-mondistes, les questions à l’ordre du jour dans les années 1980 concernaient la république, l’identité française, la nation. D’où la faiblesse du travail historique. Si censure il y avait, elle venait d’abord de la société, qui ne voulait pas regarder en face un passé traumatique, largement autant que de l’État qui organisait une préservation jalouse de ses secrets. Rappelons-nous : on disait alors en France qu’il n’y avait pas de films évoquant la guerre d’Algérie, alors qu’en fait il y en avait un assez grand nombre, mais on n’allait pas les voir.

Un contre-exemple pourtant, l’immense succès des quatre tomes du livre La guerre d’Algérie (Éditions Fayard) de Yves Courrière, sur la guerre de la fin des années 1960 et début des années 1970…

C’est vrai. Et il n’y a pas que ces quatre tomes de sa Guerre d’Algérie. Il a ensuite dirigé pendant plusieurs années la revue Historia Magazine – La Guerre d’Algérie, dont les numéros ont pu atteindre un tirage allant jusqu’à 500 000 exemplaires. On peut considérer que c’était en effet un symptôme, que j’ai analysé dans mon ouvrage La gangrène et l’oubli (Éditions La Découverte).

Aujourd’hui, le temps passant et les témoins directs disparaissant, nous pouvons plus facilement prendre du recul

Cela voulait dire que malgré le fait qu’on organisait consciemment ou inconsciemment l’amnésie autour de la question dans l’espace public, la guerre d’Algérie ne voulait pas s’effacer. Courrière a forcé le blocus. C’est la manifestation d’un impossible oubli quelques années après la fin de la guerre. Mais blocus il y avait. Et c’est à ce blocus qu’il doit son succès.

Assistons-nous aujourd’hui à une forme de revanche de l’histoire sur la mémoire, et donc à la possibilité pour les historiens de travailler plus sereinement ?

Le mot revanche est trop fort. Mais il est vrai que pendant longtemps les grands noms – de Pierre Vidal-Naquet à Germaine Tillion – écrivant sur le colonialisme et la guerre d’Algérie étaient avant tout des gardiens de la mémoire. Des personnalités engagées qui, incontestablement, ont joué un rôle irremplaçable. Aujourd’hui, le temps passant et les témoins directs disparaissant, nous pouvons plus facilement prendre du recul, se débarrasser des histoires officielles et des idéologies.

Le Président français Jacques Chirac, à gauche, et son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika arrivent au Parlement à Alger le lundi 3 mars 2003.

Le Président français Jacques Chirac, à gauche, et son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika arrivent au Parlement à Alger le lundi 3 mars 2003. © NABIL/AP/SIPA

Comment est-il possible de « réconcilier les mémoires », raison d’être de votre rapport, alors que les versions que l’on propose de l’histoire de la guerre sont divergentes en France et en Algérie ? 

Le rapport que j’ai écrit n’élude pas la question mais ne prétend pas la résoudre. Il ne s’agit pas d’écrire une histoire commune entre Algériens et Français. Je ne crois pas à cette possibilité tant les points de vue, mais aussi les imaginaires, sont différents. On ne peut pas réconcilier l’irréconciliable, et je n’ai pas cette prétention. On parle d’une histoire coloniale où, d’un côté, il y a eu dépossession des terres, des massacres, des déportations de population, de l’autre côté, des gens qui ont pensé qu’ils apportaient la civilisation, la culture et qui ont estimé qu’ils ont construit un pays avec des routes, des hôpitaux, etc.

Presque un siècle et demi de présence française en Algérie, cinq générations, ce n’est pas rien !

Deux visions évidemment opposées, irréductiblement. Mais, derrière ces visions, il y a quand même un espace mixte culturel qui s’est créé, des histoires qui se sont nouées, un univers du contact, du vivre-ensemble qui a existé : presque un siècle et demi de présence française en Algérie, cinq générations, ce n’est pas rien ! Donc il y a quand même une histoire sur laquelle nous pouvons nous appuyer, non pas pour réconcilier ce qui ne peut pas l’être mais pour trouver du commun. Des points de passage, des pistes de réflexion qui permettent d’envisager à certains égards un avenir en commun à partir d’initiatives particulières. Qui peuvent concerner le respect des morts, la question des disparus, la littérature…

S’agissant de la littérature, comment écrire des histoires adaptées des deux côtés de la Méditerranée ?

La langue française reste quand même très largement utilisée en Algérie. Et l’on se souvient, parlant de langue, du fameux « butin de guerre » dont parlait Kateb Yacine. Je pense qu’il est possible d’écrire des histoires, des fictions, qui peuvent être adaptées des deux côtés de la Méditerranée. Il y a déjà des exemples. Pour n’en prendre qu’un, le livre Ce que le jour doit à la nuit (éditions de La Loupe) de Yasmina Khadra est devenu un film français d’Alexandre Arcady, pourtant supposé plus proche des milieux pieds-noirs que des Algériens, et il a connu un succès mérité.

Il est possible de travailler en commun pour s’attaquer à des représentations et des imaginaires qui évoqueront des histoires de passion, de séparation, de haine mais aussi d’amour. Condamner ce qui s’est passé du point de vue du colonialisme en Algérie n’empêche pas cela.

N’y a-t-il pas un obstacle majeur à surmonter entre les deux pays : la question de la repentance que réclament beaucoup de personnalités algériennes ?

Cette revendication ne fait pas l’unanimité en Algérie. J’explique dans le rapport pourquoi un discours d’excuses comme ceux qui ont déjà été prononcés, par Nicolas Sarkozy à Constantine ou François Hollande à Alger, est tout à fait envisageable. Mais je ne crois pas que cela peut résoudre la question sur le fond.

Retour de la délégation algérienne, aprés l’echec des pourparlers de Melun avec les émissaires français conduits par Roger Moris, secrétaire général des Affaires algériennes (26 juin 1960).

Retour de la délégation algérienne, aprés l’echec des pourparlers de Melun avec les émissaires français conduits par Roger Moris, secrétaire général des Affaires algériennes (26 juin 1960). © Archives REA

Un simple discours d’excuses ne changerait rien de fondamental à la situation

Le problème de la colonisation est beaucoup plus profond. La pénétration de l’idéologie coloniale dans la société française, l’impression d’être supérieur au colonisé, la fabrication du nationalisme français à travers l’empire, puis le sentiment de rétractation de la France à l’Hexagone, ce sentiment d’abaissement, ce sont des éléments historiques fondamentaux. Un simple discours d’excuses ne changerait rien de fondamental à la situation.

Les excuses que formulent régulièrement le Japon à la Corée et à la Chine par rapport aux crimes liés à la colonisation n’ont guère d’effets au niveau des sociétés concernées. Elles n’empêchent pas, par ailleurs, des responsables japonais d’aller régulièrement se recueillir devant les tombes de criminels de guerre. Pour ce qui est de la condamnation du système colonial, on n’a jamais fait mieux que le formidable discours d’Aimé Césaire en 1955. Que dire, deux-tiers de siècle plus tard, de mieux argumenté, de plus développé, de plus sophistiqué que ce discours ?

Que faire alors ?

Il faut prendre conscience qu’il y a un travail de longue durée à mener. Avec des actions concrètes. Un travail de pédagogie pour commencer, à travers les manuels scolaires, des films, des rencontres, etc. Pour organiser cela, il serait utile de créer des commissions mixtes, dont une que je propose de nommer « Mémoire et vérité ».

Quelles sont les principales actions concrètes qu’il est possible de mettre en œuvre rapidement ? Le rapport évoque quatre dossiers : les essais nucléaires, les archives, les cimetières, les disparus.

Il n’y a pas de hiérarchie. Mais j’ajouterai un autre point : la création d’une sorte d’office franco-algérien de la jeunesse, qui s’occuperait notamment de concevoir et réaliser des productions audiovisuelles. Et il serait important, bien sûr, de faciliter d’une manière générale la circulation des hommes entre les deux pays.

Pourquoi est-il difficile de se pencher sérieusement sur les dégâts humains et matériels causés par les essais nucléaires réalisés au Sahara pendant et après l’indépendance ?

Nous pourrions en effet lancer un inventaire des actions à mener sur les lieux et repérer les populations encore concernées. Il y a certainement un retard de pris. Du fait de la France et en partie des Algériens, sachant que ces essais ont continué après l’indépendance en vertu des accords d’Évian. Ce qui est certain, c’est que les Français ont donné la priorité, pour traiter les conséquences des essais nucléaires, aux sites de Polynésie. Il faut désormais rattraper ce retard.

Que reste-t-il à ouvrir dans les archives ?

Il ne faut pas être obnubilé par la question de l’ouverture, même si il faut continuer à la favoriser. C’est devenu quasiment un mot fétiche, sinon un fantasme, car une armada de chercheurs travaillent et publient grâce à l’énorme quantité de documents à leur disposition. Le plus important, sans doute, c’est d’abord la question de la rapidité de la consultation : beaucoup de documents sont tamponnés « secret défense ». Il faut surmonter cet obstacle.

Ce conflit s’apparentait par certains aspects à une guerre civile : une guerre invisible avec des morts invisibles

Deuxième problème : la circulation des chercheurs et leur accès aux documents. Comment les chercheurs algériens pourront-ils en pratique venir en France et consulter les documents et comment des chercheurs internationaux, et notamment français, pourront avoir accès aux archives algériennes, voilà aussi une question essentielle pour les deux côtés de la Méditerranée.

En quoi les cimetières constituent-ils un dossier difficile ?

Il n’est pas toujours simple de conserver et d’entretenir les centaines de cimetières de l’époque de la colonisation. Et pas seulement parce que cela coûte très cher. Un exemple : il y a déjà longtemps mon père m’avait demandé d’aller voir la tombe de mon grand-père à Khenchela.

Or cette petite bourgade de quelques milliers d’habitants à l’époque de l’enterrement était déjà devenue une ville de quelque 100 000 habitants. Le cimetière, qui était à la périphérie, s’était retrouvé ainsi en plein centre-ville. Le problème de sa conservation ne se posait déjà plus du tout de la même façon qu’auparavant. Nous avons envisagé à une époque de regrouper les cimetières européens et juifs pour faciliter leur entretien. Mais les associations, on peut le comprendre, ont refusé de déplacer les morts.

Il est également compliqué de parler des disparus – le plus souvent torturés ou exécutés sommairement – pendant la guerre. Que faire ?

Il ne faut pas croire que rien n’a été fait, même si le problème demeure. Un collectif d’historiens anticolonialistes a créé par exemple un site « Les mille autres disparus » à la suite de la reconnaissance par Emmanuel Macron de la responsabilité de l’État français dans la disparition de Maurice Audin – d’où l’expression « les mille autres » pour évoquer le fichier d’un millier de disparus pendant la bataille d’Alger qu’ils ont pu constituer.

Maurice Audin, ici avec sa compagne, est mort durant la guerre d’Algérie le 11 juin 1957.

Maurice Audin, ici avec sa compagne, est mort durant la guerre d’Algérie le 11 juin 1957. © CC

Ils ont lancé un appel pour que les familles de ces disparus, presque toujours algériens, se manifestent. Les autorités françaises, par ailleurs, ont tenté de repérer avec l’aide d’associations les disparus européens pendant la guerre ou juste après, comme à Oran à l’été 1962. Les cas sont nombreux et divers, et l’on ne peut que passer par les associations et les appels aux familles et aux témoignages pour traiter la question. C’est évidemment difficile car cette guerre ne fut pas une guerre classique, où on compte les morts et où on préserve les corps et on les enterre. On en a fait disparaître beaucoup dans ce conflit qui s’apparentait par certains aspects à une guerre civile : une guerre invisible avec des morts invisibles.

Le plus important, donc, c’est la volonté politique ?

Bien sûr. Et il y a une bonne raison que cette volonté politique se manifeste. Car l’Algérie est un partenaire essentiel pour la France et pour l’Europe, qu’on le veuille ou non. Avec ses 1 400 kilomètres de cotes, elle est la plus longue frontière avec l’Europe. Un pays qui abrite ou jouxte de surcroît le plus grand désert du monde, le Sahara, dont l’importance stratégique n’est plus à démontrer. Donc, il faut bien trouver les voies et les moyens d’avancer pas à pas de sorte que la mémoire ne soit plus un obstacle à la coopération. Et à la réconciliation entre la France et l’Algérie.

Après l’élection d’Emmanuel Macron et celle d’Abdelmadjid Tebboune, peut-on penser qu’il y a une vraie fenêtre d’opportunité pour avancer aujourd’hui sur tous ces sujets ?

Absolument. Je ne sais pas si cette fenêtre d’opportunité par rapport à la question de l’histoire et de la mémoire entre l’Algérie et la France va rester longtemps ouverte, mais elle existe à coup sûr.

Les mesures préconisées par Benjamin Stora

Outre, sur un plan général, la « nécessité d’un nouveau traité de réconciliation entre les deux pays », le rapport propose diverses mesures symboliques significatives, parmi lesquelles, la constitution d’une commission « Mémoire et vérité » pour « impulser des initiatives communes » autour de la mémoire et de l’histoire ; la construction d’une stèle à Amboise célébrant l’émir Abdelkader et la remise à l’Algérie de l’épée du même Abdelkader ; la reconnaissance par la France de l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel pendant la Bataille d’Alger ; la publication d’un « guide des disparus de la guerre d’Algérie » ; la mise en place d’une commission mixte d’historiens pour faire la lumière sur les enlèvement et assassinats d’Européens à Oran en juillet 1962 ; l’identification des emplacements où furent inhumés les condamnés à mort algériens exécutés pendant la guerre ; de nouvelles journées de commémoration en France (de la répression des manifestants algériens lors de la journée du 17 octobre 1961, de la participation des Européens d’Algérie à la Seconde guerre mondiale, etc) ; faire des camps d’internement administratif pour les Algériens des lieux de mémoire ; accorder dans les programmes scolaires français plus de place à l’histoire de la France en Algérie ; la création d’une commission franco-algérienne pour établir l’histoire du célèbre canon « Bab Merzoug » et évoquer son éventuelle restitution ; la réactivation du projet de musée de l’histoire de la France et de l’Algérie ; l’organisation en 2021 de colloques (sur les indépendances africaines, sur le refus de la guerre d’Algérie par de grandes personnalités françaises de Mauriac à Aron et de Sartre à Ricoeur et Mandouze) ; la constitution d’un fonds d’archives commun aux deux pays librement consultables ; la mise en place d’un office franco-algérien de la jeunesse ou encore l’entrée au Panthéon de l’avocate Gisèle Halimi qui a défendu des militants du FLN.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer