Culture

Côte d’Ivoire – Yodé et Siro : « C’est dans notre ADN de critiquer le pouvoir »

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 20 janvier 2021 à 16h40
Les deux membres du duo Yodé et Siro, groupe de zouglou ivoirien.

Les deux membres du duo Yodé et Siro, groupe de zouglou ivoirien. © DR

Duo emblématique de la scène zouglou, les deux artistes ont été condamnés en décembre 2020 à un an de prison avec sursis pour avoir accusé le procureur de la République de partialité. Siro, qui parle au nom du duo, revient sur ces démêlés judiciaires, sans rien perdre de son irrévérence.

Dally Djédjé et Sylvain Aba, plus connus sous leurs noms d’artistes Yodé et Siro, s’apprêtent à célébrer leurs 25 ans de carrière. Dans un contexte particulier : début décembre, ils ont été condamnés à un an de prison avec sursis et à une amende de 5 millions de francs CFA pour « outrage à magistrat ».

En cause, des propos tenus lors d’un concert donné dans un maquis de Yopougon, à la fin de novembre, alors que les violences pré- et postélectorales avaient déjà fait 87 morts et une centaine de blessés. Ce soir-là, devant une foule compacte, en plein milieu du titre « On dit quoi », un morceau qui interpelle directement Alassane Ouattara, le duo marque une pause. Les musiciens baissent le volume, et Siro lance : « Le procureur, il n’est plus procureur, il est procureur d’un seul camp. C’est quel pays, là ? Allez dire au procureur Adou Richard, allez lui dire qu’un mort c’est un mort. »

Un mois plus tard, le duo n’a rien perdu de son impertinence. Samedi 9 janvier, alors que les deux artistes s’apprêtaient à monter sur la scène installée sur la place Jean-Paul-II, à Yamoussoukro, Siro a pris le temps de revenir pour Jeune Afrique sur l’affaire au centre de laquelle il s’est retrouvé avec son compère Yodé.

Ironie du sort, le duo donne ce jour-là un concert gratuit à l’endroit même où, en septembre dernier, ils avaient joué lors de la cérémonie d’investiture d’Henri Konan Bédié comme candidat du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Mais Siro, qui a pris la parole au nom du duo (Yodé acquiesçant à ses côtés à ses propos), n’en refuse pas moins avec force l’étiquette « d’artiste de l’opposition » et rappelle au passage que leurs morceaux ont aussi, il y a plusieurs années, résonné dans les meetings d’Alassane Ouattara.

Jeune Afrique : Comment avez-vous vécu votre condamnation ? 

Siro : Cette affaire est derrière nous. Nous appréhendons l’avenir de manière positive, malgré nos ennuis judiciaires. Nous avons confiance en la justice. Nous avons même cherché à rencontrer, sans succès, le procureur Richard Adou, à l’origine des poursuites contre nous.

Une partie de l’opinion vous accuse de faire le jeu de l’opposition et de cultiver une certaine proximité avec le couple Konan Bédié. Est-il vrai que le président du PDCI vous a aidé lors de votre procès ?

Nous ne sommes pas des artistes de l’opposition. Nous nous mettons toujours du côté du peuple, et si nos chansons sont récupérées politiquement, nous ne pouvons rien y faire.

Au cours de la décennie 2000, le PDCI et le Rassemblement des républicains (RDR, d’Alassane Ouattara) utilisaient la chanson « Président » de notre album Antilaléca comme hymne de campagne lors de leurs meetings. Et aujourd’hui, nous critiquons le pouvoir du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) en disant très haut ce que le peuple pense tout bas. C’est dans notre ADN de critiquer le pouvoir.

Il est vrai que le président Bédié nous a assistés. Mais ce n’est pas la première fois que des artistes sont aidés par les politiques. Nous aurions pu faire les yeux doux aux dirigeants qui se sont succédé et être riches comme de nombreux artistes. Mais à quoi cela sert-il d’être riche si c’est pour perdre son âme ?

Nous avions critiqué Henri Konan Bédié lorsqu’il était aux affaires et nous en avions fait autant pour Laurent Gbagbo lors de la rébellion armée de 2002. Nous faisons la même chose sous le pouvoir d’Alassane Ouattara, mais c’est mal perçu.

Ceux qui « mangent » le comprennent très mal et pensent que nous voulons leur arracher l’assiette des mains. Nous, ce que nous voulons, c’est que l’assiette n’appartienne ni à une seule personne ni à un seul clan, mais qu’elle soit partagée avec tous les fils et filles du pays.

Vous dites défendre un peuple en souffrance, mais vous êtes aussi accusés de vous « embourgeoiser »…

Nous sommes nés dans un quartier de Treichville appelé Gbatanikro. Pour y réussir et faire parler de soi, il fallait appartenir à une bande ou à un gang. Nous sommes venus au zouglou car c’est une musique de revendication.

Nous sommes restés nous-mêmes. Ceux qui ne nous aiment pas finiront par nous aimer : nous sommes comme le crapaud qui croasse derrière leurs maisons et qui parviendra à les endormir.

Quel regard portez-vous sur les responsables politiques ivoiriens ?

Henri Konan Bédié est un incompris des Ivoiriens. Les chantiers réalisés aujourd’hui sont des déclinaisons des grands projets de Bédié, à l’époque baptisés « les douze chantiers de l’Éléphant d’Afrique ». Le combat d’Henri Konan Bédié n’est pas pour lui, mais pour les futures générations. Malgré son âge avancé, il est aux avant-postes du combat de l’opposition. Il aurait pu mettre un jeune à la tête du PDCI, mais cela aurait abouti à l’implosion de son parti.

Laurent Gbagbo, quant à lui, nous a appris qu’on peut partir de rien et devenir quelqu’un.

Alassane Ouattara est un grand bâtisseur. Cela ne souffre d’aucun doute. Cependant, il n’a pas mis l’humain au cœur de ses projets. Il s’est contenté de grands chantiers et de propulser une croissance économique sans visage. Il a bâti sans fondation, c’est-à-dire sans la réconciliation des Ivoiriens. Une nation réconciliée a des atouts. Son Premier ministre Hamed Bakayoko est un battant, qui a gardé ses valeurs malgré les hautes fonctions qu’il exerce aujourd’hui.

Et, comme Henri Konan Bédié, Guillaume Soro est un incompris. Il est accusé de nombreuses choses, souvent à tort. Son combat l’a mené au plus haut niveau du pouvoir. Mais malheureusement, il n’a pas fait preuve de patience et de persévérance.

Sur le plan artistique, quels sont vos projets pour les mois à venir ?

Nous préparons une tournée nationale pour célébrer nos 25 ans de carrière. Nous préparons aussi un concert au Zénith de Paris… Ce sera notre premier ! Cependant, tout dépendra évidemment de l’évolution de la pandémie de Covid-19.

Nous poursuivrons aussi notre combat pour la justice sociale. Notre constat est simple : nous vivons dans une société désorientée, appâtée par le gain facile. La jeunesse cherche à faire fortune sans même fournir d’efforts. Nous voulons une jeunesse bien formée, qui saisit les enjeux du monde et de la société dans laquelle elle vit.

Félix Houphouët-Boigny disait que « le succès de ce pays repose sur l’agriculture ». Mais il a oublié de dire que l’avenir de la Côte d’Ivoire repose aussi sur la qualité de ses hommes. Nous pensons qu’en interpellant à la fois les pouvoirs publics et la société, un changement est possible. Car ce pays a un fort potentiel, et son développement ne peut avoir lieu par l’exclusion d’une partie des Ivoiriens. Nous devons être une nation unie, prôner la paix, et avoir la même vision.

Contrairement à d’autres artistes ivoiriens, vous n’avez pas « percé à l’international ». Le regrettez-vous ? 

Percer à l’international, cela résulte d’un lobbying. Par exemple, les chanteurs congolais ont su créer une chaîne de solidarité. Quand Maître Gims a explosé, il a tiré tous les autres vers le haut. Ce n’est pas le cas en Côte d’Ivoire. Nous, nous consolidons notre présence nationale. Nous sommes le seul groupe de zouglou à avoir produit six albums. Notre dernier album, Héritage, c’est plus de 20 000 CD vendus en moins d’un mois dès la sortie, malgré le piratage des œuvres musicales.

 

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