Politique

[Édito] Élections présidentielles : l’alternance n’est pas (forcément) la solution

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Mis à jour le 5 février 2021 à 14:43
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Yoweri Museveni, Denis Sassou Nguesso, Idriss Déby Itno et Ismaïl Omar Guelleh. © Photomontage / Photos : Anton Novoderezhkin/TASS/Sipa USA/SIPA ; Chesnot/Getty Images ; Vincent Fournier/JA ; Vincent Fournier/JA

N’en déplaise aux gardiens du dogme démocratique, le changement de chef d’État ne signifie pas ipso facto une transformation du système.

Au supermarché des idées reçues sur l’Afrique, dont certaines sont partagées à la fois par les Africains et les non-Africains, il en est une sur laquelle l’essayiste et universitaire Stephen Smith insiste (non sans raison) dans un récent entretien avec la revue Politique internationale : l’africanité, ce concept essentialiste qui unifierait le milliard et demi d’habitants de ce qui n’est qu’un « lieu géographique », serait en très grande partie un mythe. Après tout, entre un Marocain et un Sud-Africain, un Sénégalais et un Mauricien, un Congolais et un Égyptien, les dissemblances sur les plans historique, culturel et social sont la règle et les ressemblances, l’exception.

« Je ne saurais dire ce qu’est un Africain, sinon un habitant du continent du même nom », conclut Smith. Ce qui n’empêche nullement la mystique de prospérer. Sur le continent, où ce substrat du panafricanisme relève désormais de la tradition. Hors du continent, où la paresse intellectuelle conduit nombre de commentateurs à ranger tous les Africains dans le même parc à thèmes.

Présidents au long cours

Sur la lancée de ce qui précède, il est donc convenu d’énoncer que le principe de l’alternance au sommet de l’État est, pour les Africains, la solution élémentaire à leurs problèmes de gouvernance. Pour les nombreux partisans de cette thèse, 2020 et sans doute 2021 seront à ranger au rayon des anni horribiles. Alpha Condé, Alassane Ouattara et bientôt sans doute Denis Sassou Nguesso, Idriss Déby Itno et Ismaïl Omar Guelleh, tous présidents au long cours, ont été ou seront probablement reconduits.

Nana Akufo-Addo a signé un nouveau bail avec Jubilee House, Faustin-Archange Touadéra avec le Palais de la Renaissance, alors que Patrice Talon, en lice pour un second quinquennat, a de bonnes chances de prolonger le sien avec le Palais de la Marina. La réélection, le 14 janvier, de Yoweri Museveni pour un sixième mandat démontre que les pays de common law n’ont rien à envier en la matière à leurs homologues francophones de droit napoléonien.

Quant à l’alternance à la nigérienne, elle risque fort de relever du trompe-l’œil, comme l’ont été ses prédécesseuses angolaise, mauritanienne, algérienne, sud-africaine, éthiopienne ou autres, dans la mesure où le parti déjà au pouvoir, lui, demeure en place. Depuis un an, seule la Guinée-Bissau, où Umaro Sissoco Embalo a battu le candidat de la formation majoritaire au Parlement, a connu une véritable alternance. De quoi désespérer les fétichistes du changement…

Nuisance et prédation

Ces derniers devraient pourtant y réfléchir à deux fois. Certes, une alternance au pouvoir insuffle l’espoir de voir la performance gouvernementale améliorée. Espoir le plus souvent déçu cependant, tant il est vrai que le changement de chef d’État ne signifie pas ipso facto un changement de système. La bonne gouvernance ne découle pas automatiquement du renouvellement de personnel dirigeant, pas plus que l’alternance ne réduit les possibilités de nuisance et de prédation. Surtout lorsque le parti au pouvoir est toujours là, certes, avec son appareil rigide de patronages enracinés sur l’ensemble du territoire, mais pas seulement.

En Côte d’Ivoire, en Guinée, au Niger, au Congo, au Ghana, au Bénin, les principaux leaders de l’opposition sont d’anciens caciques de régimes passés, en quête d’une rotation des élites voire d’un nouvel accès aux prébendes. En quoi représentent-ils une alternative crédible ? Pour un Bobi Wine ou un Succès Masra, combien d’ex-présidents, d’ex-Premiers ministres ou ministres à la recherche d’un second service au sens quasi manducatoire du terme ?

Pour être clair : l’alternance n’est pas une panacée et, s’il va de soi que les pays africains, comme tous les autres, ont besoin d’institutions fortes, ils ont tout autant besoin de leaders d’exception pour les installer. Peu importe si ce leader a dépassé la date de péremption fixée par les gardiens du dogme démocratique, pourvu que le peuple lui ait renouvelé sa confiance via des élections honnêtes et raisonnablement transparentes. Ce dernier prérequis étant acté, on conviendra qu’il faut, pour inculquer aux citoyens l’esprit civique indispensable à la construction d’une nation, pouvoir disposer de la durée.

Pour les protéger eux, leurs familles et leurs intérêts, ils ne font confiance à personne

Bien évidemment, tous les chefs ne sont pas vertueux et la meilleure des Constitutions serait bien incapable de faire la part entre les leaders éclairés ayant besoin de temps pour transformer leur pays et les potentiels autocrates accrochés au pouvoir, devenus stériles à force de (mal) gouverner en rond. Le départ de ces derniers est, on l’aura deviné, souhaitable et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, certains d’entre eux désirent sincèrement jouir d’une retraite plus ou moins méritée. Seulement, pour les protéger eux, leurs familles et leurs intérêts, ils ne font confiance à personne – pas même au dauphin qu’ils se seraient librement choisi.

Les tracas de l’Angolais José Eduardo dos Santos et du Mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz, qui tous deux se mordent les doigts d’avoir remis le pouvoir à leurs fidèles bras droits respectifs, valent avertissement. Il n’y a, en ce domaine, aucune assurance qui tienne. D’où la tentation de ne quitter le palais présidentiel que dans un cercueil ou d’en livrer les clés à l’un de ses propres enfants. Dans son long entretien avec Jeune Afrique paru en novembre dernier, Emmanuel Macron avait assez bien vu le problème : « Le point-clé », disait-il, « c’est le statut des anciens présidents. L’un des chantiers que l’Union africaine doit régler, c’est de rassurer les dirigeants en leur expliquant ce qu’ils deviendront quand ils ne seront plus au pouvoir ». Cela doit-il passer par une forme constitutionnelle d’inviolabilité à vie ? Le débat est ouvert. Mais là encore, rien n’est acquis, puisqu’aucune Constitution n’est gravée dans le marbre.