Politique

[Analyse] À Madagascar, Andry Rajoelina mise sur la fibre patriotique

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Mis à jour le 23 février 2021 à 14:48
Olivier Caslin

Par Olivier Caslin

Spécialiste des transports et des questions économiques multilatérales. Il suit également l'actualité du Burundi, de Djibouti et de Maurice.

Le président Andry Rajoelina, lors de la présentation du Covid-Organics, le 20 avril 2020 à Antananarivo. © Henitsoa Rafalia/Anadolu Agency/AFP

À l’occasion, l’an passé, du soixantième anniversaire de l’indépendance de la Grande Île, le chef de l’État Andry Rajoelina n’a eu de cesse de vouloir faire vibrer la corde patriotique de la population. Une stratégie qui a connu des fortunes diverses, et même quelques ratés.

S’il y a bien une mission qui tient à cœur à Andry Rajoelina, c’est celle de « rendre leur fierté aux Malgaches ». Il avait déjà manié ce concept avec une certaine habileté en 2010, lorsqu’il s’agissait de légitimer aux yeux de la communauté internationale sa victoire au référendum, qui le confirmait alors comme le président d’une transition démarrée un an plus tôt à l’arrière d’un pickup militaire.

En cette année de célébration du cinquantenaire de l’indépendance, tout Madagascar avait d’ailleurs résonné au thème de « Patriotisme et fierté nationale », mis en avant par les toutes jeunes autorités du pays. Dix ans plus tard, la formule n’apparaît plus sur les banderoles commémorant le soixantième anniversaire de la république malgache, mais continue de teinter les discours officiels.

Étendard brandi à l’unisson

Enfin élu président à la fin de 2018, Andry Rajoelina n’a mis que quelques mois pour à nouveau faire vibrer cette corde, aussi sensible que pratique car elle permet, à moindre coût politique, de justifier ses actions tout en renforçant sa popularité auprès des Malgaches. À condition de ne pas trop tirer dessus, pour éviter de lasser son auditoire. Ressortie pour honorer le premier conseil des ministres décentralisé en mai 2019 à Diégo-Suarez, la fierté nationale est devenue au fil des mois un étendard, brandi à l’unisson par le président et ses plus proches conseillers, pour renforcer la nation selon les uns, pour détourner l’attention selon les autres. Sans qu’aucun des deux camps n’ait forcément tort.

Les bouteilles de Covid Organic s’empilent dans les supermarchés d’Antananarivo

Il existe en effet d’importants motifs de fierté dans la façon avec laquelle le gouvernement malgache a géré l’actuelle pandémie. Certes, le Covid Organic (CVO) ne s’est pas révélé l’antidote promis lors de sa présentation par les autorités malgaches, mais cette tisane à base d’artemisia a montré au monde entier que Madagascar et, à travers la Grande Île, l’Afrique tout entière, pouvaient contribuer à la lutte contre le virus.

Et c’est avec une fierté tout à fait légitime qu’Andry Rajoelina a inauguré, en juin 2020, le Laboratoire d’analyses médicales Malagasy (LA2M), spécialisé dans le dépistage des maladies épidémiques, suivi en octobre dernier de la première usine pharmaceutique du pays, Pharmalagasy, destinée à valoriser les plantes médicinales locales. Sa première mission a été de produire un CVO+ en gélule, censé guérir du Covid, mais aussi du paludisme, de la dengue… même si, à ce jour, aucun test scientifique sérieux n’a été réalisé et que les bouteilles de Covid Organic s’empilent dans les supermarchés d’Antananarivo.

Pompe et apothéose

Même impression mitigée autour de la célébration des soixante ans de l’indépendance du pays, forcément source de « fierté nationale ». Lancée en grande pompe en même temps que la potion magique malgache, l’année devait se terminer en apothéose sur les hauteurs du Rova, le palais de la reine, qui domine la capitale.

La cérémonie protocolaire de présentation de la couronne a été annulée faute de présence diplomatique

Tous les symboles étaient convoqués pour faire du 6 novembre 2020 une date historique, en dévoilant les travaux de rénovation – menés tambour battant depuis un an –, de l’ancienne résidence royale de Manjakamiadana et du pavillon de Besakana qui le jouxte, exactement vingt-cinq ans après leur destruction dans un incendie. Le même jour, Madagascar réceptionnait à l’aéroport international la couronne du « dais » de la dernière reine malgache, Ranavalona III, qui gouverna l’île entre 1861 et 1917 – prêtée pour cinq ans par la France – et non pas restituée comme l’affirmèrent alors les autorités.

Si cette journée est amenée à rester dans les mémoires, ce n’est pourtant pas pour les meilleures raisons. La cérémonie protocolaire de présentation de la couronne sur le tarmac a été annulée faute de présence diplomatique,  et le cortège de voitures officielles qui escortait la relique jusqu’à la capitale a provoqué bien peu d’enthousiasme dans les rizières. Même son arrivée au Rova a manqué d’allégresse, au moment de couper le ruban sur des édifices rénovés « à la truelle » et complétés par un Colisée en béton armé d’une capacité de 400 places, qui porte un sérieux coup à la candidature des lieux à une inscription au patrimoine mondial de l’Unesco.

À vouloir trop bien faire, Andry Rajoelina est désormais suspecté de mélanger fierté nationale et fierté personnelle, et de  parfois confondre la première avec un nationalisme douteux. Nul doute que celui-ci démentira ses détracteurs en donnant, grâce à son Plan Emergence Madagascar (PEM), de nouveaux motifs de fierté à Madagascar. À commencer par celui de financer son propre développement.