Politique

Noureddine Adam : « Rien n’empêche d’imaginer François Bozizé à la tête de la CPC »

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Mis à jour le 19 janvier 2021 à 15h21
Noureddine Adam, ancien numéro deux de la Séléka, le 14 mars 2013 à Bangui.

Noureddine Adam, ancien numéro deux de la Séléka, le 14 mars 2013 à Bangui. © Vincent Fournier/J.A.

Ancien numéro deux de la Séléka, le leader du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique est un des chefs de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), dont les troupes ont attaqué Bangui le 13 janvier.

On l’a connu membre du service d’ordre de l’émir d’Abou Dhabi, patron d’une entreprise de sécurité aux Émirats arabes unis, leader de la Convention des patriotes pour la justice et la paix ou encore numéro deux de la Séléka et à la tête du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC). Voilà désormais Noureddine Adam, fils d’imam et policier de formation, au cœur de la nouvelle organisation rebelle centrafricaine : la Coalition des patriotes pour le changement (CPC).

C’est en partie sur ses ordres que les troupes de la CPC ont lancé, le 13 janvier dernier, une série d’attaques sur Bangui, afin d’accentuer encore la pression sur le président Faustin-Archange Touadéra, dont la réélection le 27 décembre dernier est contestée. La CPC avait-elle réellement pour objectif de conquérir la capitale ? Quelles sont ses relations avec François Bozizé ? A-t-elle les moyens de tenir face à la Minusca, aux Russes et aux Rwandais ? Et, si oui, que ferait-elle du pouvoir ?

Noureddine Adam, qui vit dans la clandestinité entre le Soudan et ses fiefs de Birao et Ndele, dans le nord de la Centrafrique, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Quel est l’objectif actuel de la Coalition des patriotes pour le changement, qui a attaqué Bangui le 13 janvier ?

Noureddine Adam : Les objectifs de la CPC restent ceux qui ont été clairement énoncés dans la déclaration de Kamba-Kota du 15 décembre 2020 : rétablir la sécurité sur l’ensemble du territoire, restaurer la souveraineté de l’État à l’intérieur des frontières et sur l’ensemble de ses ressources naturelles et économiques, garantir à chaque citoyen la liberté d’aller et de venir sans entrave, de se livrer à ses activités économiques… En un mot : développer le pays et sortir le Centrafricain de la pauvreté et de la précarité.

Jusqu’ici, la CPC semblait mettre la pression pour pousser le président Faustin-Archange Touadéra au dialogue, cet objectif a-t-il changé ?

Non. Nos actions, comme celles des différents acteurs politiques de l’opposition, sont cohérentes depuis les derniers mois de l’année 2020. Nous avons réclamé une large concertation nationale avant la tenue des élections générales du 27 décembre 2020. Nous avons demandé que ces élections soient inclusives, justes, transparentes et démocratiques.

Pourtant, chacun a pu constater les nombreux dysfonctionnements lors de l’enrôlement et les irrégularités et tripatouillages flagrants lors du simulacre d’élection : rétention ou bourrage des urnes, falsification des procès-verbaux, etc… Faustin-Archange Touadéra a campé sur ses positions en se bouchant les oreilles. Il n’y a pas eu de concertation, les réfugiés n’ont pas pu participer au vote et certains candidats ont été exclus sur des critères fantaisistes. Le résultat est la situation de chaos que nous voyons aujourd’hui.

La CPC veut-elle conquérir le pouvoir ?

Lorsqu’un régime se montre incapable de respecter les principes démocratiques et s’évertue à biaiser les règles du jeu pour se maintenir au pouvoir coûte que coûte, il revient au peuple ou à toute partie du peuple de l’en empêcher par tous les moyens, constitutionnels ou – à défaut – par la coercition. Pourquoi pas la CPC ?

Il ne vous aura pas échappé que nous avons lancé des appels de ralliement aux autres groupes armés, aux officiers, sous-officiers et hommes de rang ainsi qu’à tous les démocrates pour former un large front et prendre part au redressement de la Centrafrique. Si nous réussissons, il n’y aura plus rien d’impossible.

François Bozizé, le 9 novembre 2020.

François Bozizé, le 9 novembre 2020. © Pacôme PABANDJI pour JA

Concrètement, qui dirige la CPC ? Comment sont décidés les objectifs militaires ?

La CPC est dirigée par une coordination générale dont les membres se consultent régulièrement. C’est elle qui prend toutes les décisions, fixe et arrête les objectifs stratégiques, politiques et militaires, le tout de manière collégiale. L’ensemble de l’architecture sera connu le moment venu et dévoilé à la presse et à l’opinion publique nationale et internationale.

La CPC regroupe des anciens de la Séléka et des anti-balakas. Comment se passe la cohabitation ?

Nous sommes dans le temps de l’action. Il est donc prématuré et difficile de faire une évaluation après un seul mois d’opérations conjointes. Par ailleurs, chaque partie signataire vient avec des structures différentes et des niveaux de préparation variables. Mais il est vrai que ce qui sous-tend cette coalition, c’est la réconciliation entre les anciens groupes armés ex-Séléka majoritairement musulmans, anti-balaka majoritairement chrétiens et des mouvements peuls. Cela anticipe la réconciliation entre les différentes communautés afin de reléguer aux oubliettes les anciennes divisions. C’est comme cela que nous arriverons à la cohésion nationale et à la paix véritable.

Quelles sont les relations de la CPC avec l’ancien président François Bozizé ?

Même si plusieurs des anciens groupes armés signataires de la déclaration de Kamba-Kota sont issus de l’ex-Séléka, qui a été à l’origine du départ en 2013 de François Bozizé, chacun a pu noter qu’il y avait une convergence de vues entre ce dernier et la CPC. C’est parce que la coalition a les objectifs clairs que j’ai détaillés plus tôt que l’ancien président nous a apporté son soutien à la veille du premier tour des élections du 27 décembre 2020.

François Bozizé pourrait-il prendre la tête de la CPC ?

Ce serait en effet un exemple éloquent d’inclusivité. Rien n’empêche d’imaginer François Bozizé à la tête de la CPC. Mais seul l’avenir nous le dira.

Une patrouille de la Minusca à Bangui, le 13 janvier, quelques heures après la tentative d’incursion menée par les rebelles de la CPC.

Une patrouille de la Minusca à Bangui, le 13 janvier, quelques heures après la tentative d'incursion menée par les rebelles de la CPC. © REUTERS/Antoine Rolland

L’offensive sur Bangui a été condamnée par l’opposition démocratique. Cette attaque ne va-t-elle pas renforcer la position de Faustin-Archange Touadéra ?

Cette condamnation se fonde sur des principes universels que la CPC elle-même ne réfute pas. Du reste, jusqu’à la dernière minute, la coalition n’a rien demandé d’autre que l’application par le pouvoir et par le président Touadéra des principes démocratiques.

Que restait-il à faire devant le mutisme du pouvoir et la politique de l’autruche choisie par une bonne partie de la communauté internationale, qui a feint de ne pas voir les dérives sur lesquelles la société civile et l’opposition ne cessaient d’attirer son attention ? Le fait que l’opposition démocratique condamne l’attaque de Bangui ne veut pas dire qu’elle soutient Faustin-Archange Touadéra.

Les troupes de la CPC ont été accusées d’exactions. Que répondez-vous à ces accusations ? La CPC a-t-elle les moyens d’imposer la discipline à ses hommes ?

À ma connaissance, il n’y a pas eu d’abus commis par les troupes de la CPC contre des civils à ce jour.

Faustin-Archange Touadéra a le soutien de la Minusca, des Russes et des Rwandais, ce qui représente plus de 10 000 hommes, sans compter le matériel. La CPC a-t-elle les moyens de tenir sur le long terme ?

Ce que je retiendrais du décompte que vous faites n’est pas son caractère arithmétique, mais plutôt la nature immorale de l’intervention de mercenaires étrangers aux côtés des forces des Nations unies. Lorsque les grandes institutions internationales, du fait des compromissions de certains hauts fonctionnaires chargés d’appliquer leurs politiques, tournent ostensiblement le dos aux grands principes moraux censés guider leur action, le chaos n’est plus très loin.

Si la CPC parvenait à conquérir Bangui, quel serait votre plan pour la Centrafrique ?

Il serait conforme aux objectifs que nous nous sommes fixés : la sécurité et la paix sur l’ensemble du territoire, la cohésion sociale, la restauration de la souveraineté de l’État sur son territoire et sur ses ressources naturelles, le développement de toutes les préfectures de la République, en somme la démocratie véritable.

Espérez-vous mettre en place une transition militaire, puis organiser de nouvelles élections ?

Une transition ? Probablement. Militaire ? Pas nécessairement. L’organisation de nouvelles élections ? Certainement. C’est le vœu de toute la population, pourvu que ces scrutins soient justes, inclusifs, transparents, apaisés et démocratiques.

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