Politique

Maroc-Israël, Sahara, Covid-19 : ce qu’il faut retenir de notre interview de Saâdeddine El Othmani

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Mis à jour le 29 janvier 2021 à 10:00

Saadeddine El Othmani, à Rabat, le 28 mai 2019. © Naoufal Sbaoui pour JA

Le chef du gouvernement marocain joue cartes sur table et évoque les dossiers chauds du moment.

En 2011, le Maroc adopte une nouvelle Constitution, et les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) font leur entrée au gouvernement. Le premier mandat d’Abdelilah Benkirane est haut en couleur : une popularité phénoménale et un franc-parler rafraîchissant… pour un bilan en demi-teinte.

Malgré plusieurs réformes courageuses et impopulaires, Benkirane a déçu : il est resté à l’écart des affaires militaires, diplomatiques et religieuses, et n’a rien fait contre la corruption et l’économie de rente. Finalement, il aura donné le ton : celui d’un parti pragmatique, au nom de sa participation au pouvoir. En ce sens Saâdeddine El Othmani, second chef du gouvernement PJD, nommé en 2017 par Mohammed VI, n’a pas fondamentalement changé la donne. Lui, l’un des fondateurs historiques du Parti de la lampe, également psychiatre et médecin, est réputé pour sa sagesse, sa modération et ses idées progressistes.

De ce chef de gouvernement, on dit souvent qu’il doit « avaler beaucoup de couleuvres ». Certains pointent sa discrétion, interprétée comme de l’inaction. Mais ce serait se méprendre sur le personnage : la fusion de la Ligue de l’avenir islamique (d’Ahmed Raïssouni) avec l’Association Réforme et Renouveau, qui a donné naissance au Mouvement Unicité et Réforme (MUR), base arrière idéologique du futur PJD, c’est lui, en partie. La participation des islamistes aux législatives de 1997, lui encore. En 2003, juste après les attentats de Casablanca, c’est aussi lui qui négocie avec les sécuritaires pour éviter la fin du PJD, avant d’en devenir le secrétaire général un an plus tard. En 2012, son camarade Benkirane le nomme finalement ministre des Affaires étrangères, une grande première, car c’est habituellement le pré carré du roi.

Aujourd’hui chef du gouvernement, ce grand pragmatique a dû signer l’accord rétablissant les relations entre le royaume et Israël, alors qu’il a rejeté, en tant que patron du PJD, une telle normalisation. Une « couleuvre » de plus à avaler ? Entretien.

Jeune Afrique : En août dernier, vous aviez affirmé que le Maroc « rejetait toute forme de normalisation avec Israël ». Entre-temps, le royaume a rétabli ses relations diplomatiques avec l’État hébreu, et vous avez alors évoqué « un choix difficile ». Que vouliez-vous dire par là ?

Saâdeddine El Othmani : Le royaume a deux causes sacrées sur lesquelles le peuple marocain est unanime : sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national et la question palestinienne. Quand je m’exprimais en août dernier, c’était pour rappeler la position du Parti de la justice et du développement, qui demeure inchangée.

Dans la vie des États, certains choix sont difficiles, car ils peuvent apparaitre comme contraire à leurs principes ou portant préjudice à leurs causes suprêmes, et c’est à cela que je faisais allusion quand j’ai parlé de « choix difficile ». Et la décision de la reprise des relations diplomatiques entre le Maroc et l’État hébreu en fait partie. Cela dit, c’est une décision d’État pleinement assumée.

Estimez-vous que la reconnaissance américaine du Sahara marocain par Washington valait cette forme de pragmatisme ?

Ce que vous appelez pragmatisme est plutôt une décision souveraine du Maroc, fondée sur des principes et des valeurs immuables. La reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur son Sahara consolide les nombreux acquis du Maroc dans sa cause nationale et constitue une étape importante dans le processus de résolution de ce conflit artificiel, compte tenu de la place qu’occupent les États-Unis comme sur la scène internationale. Cela change la donne change la donne et pourrait encourager d’autres pays à se montrer favorables à notre cause nationale.

Le PJD ne cesse de rappeler son soutien indéfectible au peuple palestinien et d’exiger de l’occupant israélien de cesser ses exactions

Cette reconnaissance est également suivie par des actes officiels et des actions sur le terrain, dont l’ouverture prochaine d’un consulat des Etats-Unis à Dakhla, qui sera le vingtième consulat dans le Sahara Marocain. Pour le Maroc et les Marocains, c’est une réelle opportunité dans la mesure où cet événement est l’aboutissement et la consécration d’une politique volontariste pour régler un conflit qui n’a que trop duré.

Quel rôle avez-vous joué dans les négociations sur le Sahara et la « normalisation » entre le Maroc, les États-Unis et Israël ?

Mon rôle de chef du gouvernement est défini par la Constitution, qui confère au roi la prérogative de définir la politique étrangère du pays, et au gouvernement le soin de sa mise en œuvre. Et je peux vous assurer que je me suis acquitté des missions qui m’ont été confiées dans ce cadre.

Après l’annonce de la reprise des relations entre le Maroc et Israël, vous êtes-vous posé la question de votre place au sein du gouvernement ? En tant que chef du gouvernement mais aussi en tant que secrétaire général du PJD ?

En aucun cas, investi de mes responsabilités actuelles, je ne pouvais envisager de laisser place au moindre doute quant aux décisions de mon pays, pour qui l’évènement majeur reste la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. Cela est d’une importance capitale, dans le sens où il constitue un point d’inflexion pour le règlement définitif de ce conflit. Nous ne pouvons que nous en réjouir.

D’autre part, à travers sa diplomatie sage et constructive, et à travers l’action et le statut de Sa Majesté en particulier, le Maroc peut avoir un rôle majeur dans la défense de la cause palestinienne à partir des principes que le roi a bien voulu rappeler le 10 décembre dernier. Concernant le PJD, dont la position demeure inchangée, il ne cesse de rappeler son soutien indéfectible au peuple palestinien et d’exiger de l’occupant israélien de cesser ses exactions, de stopper l’extension des colonies et d’assouplir les conditions de vie imposées aux Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza.

Le Maroc entretenait déjà des relations étroites avec Israël. L’officialisation est-elle réellement un problème ?

Au Maroc plus qu’ailleurs, nous faisons la distinction entre l’État hébreu et la communauté juive d’origine marocaine qui y réside, communauté qui entretient des relations étroites avec le Maroc. Le rapport de cette communauté à son pays d’origine est très fort, et c’est un cas particulier dans le monde.

Votre expérience de ministre des Affaires étrangères et votre rôle d’homme d’État, entre 2012 et 2013, vous ont-ils permis de mieux accepter la situation ?

« Deux choses instruisent l’homme de toute sa nature : l’instinct et l’expérience », disait Blaise Pascal. Mon expérience m’a appris qu’en politique, et plus particulièrement en politique étrangère, il ne s’agit pas d’accepter ou de refuser une situation, mais de l’appréhender et d’en déterminer les actions à même de favoriser l’atteinte des objectifs.

Le Maroc croit fermement dans la construction de l’union maghrebine

Cela étant, le Maroc a des principes et des constantes dans le dossier palestinien, dans lequel sa contribution a toujours été volontariste et constructive, visant à réaliser une paix durable, permettant aux Palestiniens de vivre en sécurité dans leur Etat, avec pour capitale Al Qods [Jérusalem], qui devrait conserver son caractère islamique. Le roi a rappelé ces principes et ces objectifs aux présidents américain et palestinien.

Concernant l’Algérie, vous semblez à la fois ferme, notamment sur le dossier du Sahara, mais également enclin à une ouverture. À terme, quel est votre objectif ?

Ma position à ce sujet n’a guère changé. Elle s’inscrit parfaitement dans la ligne du discours prononcé par le roi lors du 43e anniversaire de la Marche verte, en 2018, dans lequel il avait appelé l’Algérie à un dialogue sans aucun préalable. Le Maroc croit fermement dans la construction de l’union maghrebine, seule à même de permettre à nos pays de faire face aux défis qui se dressent devant eux.

Le Maroc est-il prêt à faire entendre, à nouveau, ses revendications sur Ceuta et Melilla ? Seriez-vous prêt à aborder la question avec Madrid, très susceptible sur le sujet ?

Depuis les années 1990, le Maroc et l’Espagne ont pris le chemin de la coopération à travers l’intensification de leurs relations, la signature du Traité d’Amitié, de bon voisinage et de coopération en 1991 puis l’établissement d’un partenariat stratégique en 2019. L’Espagne est aujourd’hui notre premier partenaire économique, commercial et financier. Il me semble que c’est lorsque les relations entre deux pays amis sont à ce niveau d’excellence qu’il devient opportun d’essayer de trouver une solution aux contentieux résiduels, qui ne sont du reste que des réminiscences d’un passé lointain.

Du fait de la crise sanitaire, les Marocains ont vécu une année difficile. Quelle analyse faites-vous de la situation ?

Le monde entier est confronté à cette crise majeure sans précédent et à son impact socio-économique et sanitaire. Cela n’a pas été facile pour le Maroc, qui déplore à ce jour environ 8­ 000 morts, et une très forte secousse économique et sociale. Mais je pense que nous pouvons être fiers de notre gestion collective de cette crise. Nous avons assumé nos responsabilités pour préserver la vie et la santé de nos concitoyens, et gérer au mieux notre système de santé. Et nous espérons revenir à la normale le plus vite possible grâce à la campagne nationale de vaccination.

Le mot d’ordre face à cette pandémie est de transformer cette crise en une opportunité pour notre pays

Aussi avons-nous soutenu une large partie de la population affectée par cette pandémie, notamment grâce à un élan national de solidarité et de cohésion, digne de nos valeurs authentiques. Nous avons également mis en place des mécanismes pour préserver les fondamentaux de notre économie et soutenir les entreprises. Le mot d’ordre face à cette pandémie est de transformer cette crise en une opportunité pour notre pays. Mais tout cela n’aurait pas été possible sans la cohésion et la contribution de tous, le tout avec une supervision et une clairvoyance royales salvatrices.

Avec la perspective des législatives, pensez-vous que votre parti soit en danger ? Votre base électorale n’est-elle pas refroidie par la normalisation avec Israël ?

Durant presque dix années passées à la tête du gouvernement, et six années de gestion territoriale, le PJD a essentiellement été motivé par le respect de ses engagements, l’amélioration des conditions de vie des citoyens et le développement du pays et son rayonnement. Et il a démontré que, pour lui, c’est l’intérêt national qui prime toute autre motivation ou calcul électoraliste.

Les Marocains sont assez intelligents pour apprécier les réalisations et les acquis. Ainsi, sur le plan social, lors de cette période, le Maroc a connu la généralisation du système d’aide médicale (Ramed) et le début effectif de l’élargissement de la couverture sociale des indépendants, ce qui a permis d’assurer la couverture médicale à 70 % de la population, performance qui place le Maroc en tête des pays africains.

Le Maroc a aussi connu un net recul de l’abandon scolaire – désormais moins de 0,5 % dans le primaire -, l’élargissement de l’enseignement au préscolaire, qui couvre désormais près de 1 million d’enfants, et la nette baisse du taux de mortalité maternelle, qui se situe désormais à moins de 73 pour 100 000. Il a également connu l’élargissement de nombreux filets sociaux, comme le programme inédit d’appui aux veuves et orphelins au profit de 285 000 personnes. De même que nous avons fait un effort sans précédent en matière de création de postes budgétaires dans la fonction publique, notamment en faveur de l’éducation et la santé : plus de 42 000 postes par an en moyenne, contre 15 000 à 25 000 postes pour les deux mandats précédents.

Sur le volet économique, c’est avec ce gouvernement que le Maroc a amélioré l’environnement des affaires, se hissant au 53e rang mondial dans le dernier classement « Doing Business », porté le niveaux des investissements directs étrangers à 2,5 milliards de dollars en moyenne par an et la préservé les fondamentaux macroéconomiques dans un contexte très difficile. De même, la compétitivité du Maroc, notamment sur les chaînes de valeur mondiales, s’est renforcée : en devenant le premier producteur automobile en Afrique et avec des exportations record.

Notre parti connaît un dynamisme qui est la preuve de sa vitalité et de son ouverture

En matière de gouvernance, les Marocains se souviendront du lancement du chantier de la déconcentration administrative, tant attendue, la simplification effective des formalités administratives et le rapprochement de l’administration de l’ensemble des citoyens. Le Maroc a aussi amélioré plusieurs indicateurs liés à la transparence et à la lutte contre la corruption. Au niveau des communes gérées par le PJD, le bilan a aussi été honorable, notamment au niveau des infrastructures réalisées, des services, de la gestion financière et de la proximité envers les citoyens.

Comment jugez-vous le rapport de forces avec votre principal concurrent, le Rassemblement national des Indépendants (RNI) ?

Honnêtement, je ne pense pas qu’il soit question de rapport de forces. Le RNI est un parti national qui fait partie de la coalition gouvernementale, que j’ai l’honneur de diriger, ce qui n’exclut pas l’existence de divergence d’opinion et de position, mais en tant que chef du gouvernement, ce qui m’importe le plus c’est le bon fonctionnement de l’action gouvernementale. Lorsqu’il s’agira d’élections, en tant que concurrents, chacun de nous présentera son offre politique et ses argumentaires aux citoyens, qui auront toute la latitude pour apprécier.

Le parti connaît un mouvement de contestation interne, notamment du côté des jeunes. Y a-t-il un danger pour la cohésion du PJD ?

Je suis confiant. Notre parti connaît un dynamisme qui est la preuve de sa vitalité et de son ouverture, et nous n’en sommes pas à notre première expérience dans ce sens. À chaque occasion le PJD a pu compter sur ses principes, ses institutions et une ligne de conduite concertée. Le débat est libre, et il doit être ainsi préservé, ce qui implique échange et écoute, mais il se doit aussi d’être responsable : une fois la décision prise collectivement et démocratiquement par les instances, nous sommes tous investis d’une même obligation, aller de l’avant et assumer notre décision, indépendamment des avis initiaux des uns et des autres.

Comment qualifieriez-vous vos relations personnelles et professionnelles avec le roi ?

D’abord, comme tout Marocain, j’ai un profond respect pour Sa Majesté le roi Mohammed VI. Sur le plan professionnel, j’admire sa clairvoyance et son ambition pour son pays et son peuple, qui nous insufflent confiance et abnégation. En outre, le roi a constamment apporté son appui à l’action du gouvernement, ce qui m’est d’une grande aide.

Est-il vrai que vous avez menacé de démissionner de votre poste de secrétaire général du parti en cas de « pressions exercées sur vous » ?

Aucunement. D’ailleurs, ceci est contraire à mes principes et à mon tempérament.

Votre parti semble désormais divisé en deux camps : les réformateurs, menés par vous-même, et les conservateurs. Quel camp pourrait prendre le dessus ?

Le PJD a dirigé le gouvernement durant deux législatures, et ne peut être que réformateur. Depuis dix ans déjà, dans des conditions de très fortes turbulences et d’incertitudes, le parti avait fait le pari, à juste titre d’ailleurs, de mener la réforme dans le cadre de la stabilité. Sincèrement, le parti n’est pas divisé en deux camps. Nous croyons tous en notre pays et ses institutions, et nous sommes tous des réformateurs, ce qui n’exclut pas qu’il y ait des différences de point de vue et d’appréciation.

Quelles sont vos relations avec Abdelilah Benkirane ? Est-il un bon conseiller pour vous, étant donné qu’il a déjà été à votre place ?

Comme on dit, « le style, c’est l’homme ». Chacun de nous a son style, mais nos relations sont fraternelles et marquées par une compréhension et un respect mutuels. En dépit des différences de point de vue qui peuvent survenir sur certains aspects, et que je considère tout à fait naturelles, je salue l’engagement constant de M. Benkirane en faveur du respect des institutions et de l’unité du parti, notamment dans des tournants décisifs.

Quant à vous, êtes-vous prêts à laisser la relève du parti à un autre leader ?

Permettez-moi de rappeler que j’ai déjà été secrétaire général du PJD jusqu’en 2008, lorsque les militants et les instances du parti m’ont désigné un successeur. Puis j’ai été réélu secrétaire général en 2016. Pour ainsi dire, l’alternance démocratique est un principe fondateur du PJD auquel j’adhère sans réserve.