Politique

RDC : Joseph Kabila est-il condamné à basculer dans l’opposition ?

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Mis à jour le 25 janvier 2021 à 12h10
Un portrait de Joseph Kabila brûlé par des partisans de Félix Tshisekedi, le 10 janvier 2019 à Kinshasa.

Un portrait de Joseph Kabila brûlé par des partisans de Félix Tshisekedi, le 10 janvier 2019 à Kinshasa. © HUGH KINSELLA CUNNINGHAM/EPA/MAXPPP

Face au démembrement de sa majorité et à la défection des cadres de sa coalition, Joseph Kabila, retiré dans le Katanga depuis un mois, tente d’organiser la riposte.

Retiré dans sa ferme de Kashamata, près de Lubumbashi, Joseph Kabila parvient-il à rester serein ? Loin de la bouillonnante capitale congolaise où il ne s’est pas toujours senti à son aise, lui qui se définit volontiers comme un « passionné d’agriculture » est ici dans son élément. Sur des centaines d’hectares, on y cultive du maïs, on y élève des poulets et produit des œufs… « La propriété donne aussi sur un grand lac rempli de tilapias, assure l’un de ses récents visiteurs. C’est un endroit paisible, loin de l’agitation politique de Kinshasa. »

Depuis qu’il a rejoint son fief katangais au début du mois de décembre, Joseph Kabila observe un curieux silence. Rares sont les invités qui acceptent d’évoquer le quotidien de l’ancien président. « Cela faisait deux ans qu’il n’avait pas mis les pieds dans le Katanga, esquive un élu du Front commun pour le Congo (FCC). Il a surtout fait ce voyage pour des raisons familiales puisque sa mère, Mama Sifa, réside à Lubumbashi. » Notre interlocuteur s’est rendu dans la résidence qui surplombe le vaste domaine de Kashamata, mais lui non plus ne tient pas à lever le mystère.

Thriller politique

Il fait pourtant peu de doute que la politique occupe les pensées de l’ancien président. Comment pourrait-il en être autrement ? Le 6 décembre dernier, son successeur au sommet de l’État a annoncé qu’il mettait fin à leur alliance de circonstance – impensable il y a encore quelques mois.

Kabila assiste depuis au démembrement de sa majorité. De tous les scénarios envisagés au début du mandat de Félix Tshisekedi, celui qui se déroule aujourd’hui est le plus improbable. Celui sur lequel personne n’aurait parié.

Moins d’une semaine plus tard, le raïs s’envolait pour le Katanga. Direction Kolwezi tout d’abord, où il atterrit le 11 décembre et où l’attend une foule enthousiaste. Pantalon sombre et chemisette, Joseph Kabila a soin d’afficher une certaine décontraction. La veille pourtant, il a subi un nouveau camouflet quand Jeanine Mabunda, présidente de l’Assemblée nationale et pièce maîtresse du dispositif qu’il a mis sur pied pour contrer Félix Tshisekedi, a été destituée. Kabila le sait : la chute de sa protégée est le résultat d’un vote qui n’aurait pas pu aboutir si plusieurs membres du FCC ne l’avaient pas lâché. Une semaine plus tard, il pose ses valises dans la périphérie lushoise.

C’est donc à 2 300 kilomètres de Kinshasa que le raïs suit, épisode par épisode, le thriller politique qui anime la capitale congolaise et qu’il assiste, impuissant, à l’hémorragie que subit le FCC. Dans ce mercato de grande ampleur, où se négocient allégeances politiques et futurs postes, il observe ses anciens lieutenants, ex-ministres ou députés, annoncer un à un leur ralliement au chef de l’État.

Certaines défections l’ont sans doute pris de court. Ainsi celle de Lambert Mende, son ancien ministre et porte-parole, connu pour son verbe tranchant et qui a été, durant dix ans, un pilier de son régime. D’autres, comme celle de Modeste Bahati Lukwebo, ne le surprennent pas. Patron de la deuxième force politique du FCC, Bahati avait été mis au ban de la coalition il y a déjà plusieurs mois. Joseph Kabila ne lui avait pas pardonné de s’être porté candidat à la présidence du Sénat face à Alexis Thambwe Mwamba, auquel il avait formellement apporté son soutien. Courtisé depuis par les proches de Tshisekedi, Modeste Bahati Lukwebo a été nommé « informateur », le 1er janvier, et travaille à la constitution d’une nouvelle majorité. S’il y parvient, l’ancien président basculera de fait dans l’opposition.

Il n’est pas naïf du genre à s’apitoyer sur lui-même

Kabila se sent-il trahi, lui qui a été le chef d’orchestre de ce type de manœuvres ? « Il est surtout inquiet de voir l’évolution du pays deux ans après avoir été à l’origine de la première passation pacifique de pouvoir, assure l’un des visiteurs. Mais il n’est pas naïf, et encore moins du genre à s’apitoyer sur lui-même. Il ne découvre pas aujourd’hui qu’il existe des opportunistes en politique. »

D’autres tiennent des discours plus alarmistes. Ce n’est pas l’isolement de Kabila qui les inquiète, mais les menaces dont ils ne précisent pas la nature et qui viseraient directement l’ancien président. « Kabila est un ancien militaire, il est serein, mais il y a des coïncidences bizarres », assure Séraphin Ngwej, ancien ambassadeur itinérant du raïs. Interrogé à ce sujet, un membre de l’entourage du chef de l’État fustige des « craintes imaginaires ».

Kabila pris en étau

Coincé entre un ancien allié déterminé à détricoter l’accord dans lequel il s’était engagé et des personnalités qui lui vouent une hostilité farouche, tels Moïse Katumbi ou Jean-Pierre Bemba, Kabila est pris en étau. Dans son entourage, nombreux sont ceux qui s’interrogent : comment le FCC, sorti des élections de la fin 2018 avec une majorité confortable, en est-il arrivé là ?

Après une première année passée à négocier chacun des postes à pourvoir, empêchant Félix Tshisekedi de mener des réformes, l’ancien président semblait s’être assuré une relative maîtrise des institutions. Mais de l’armée à la magistrature, l’édifice s’est progressivement fissuré sous les assauts répétés d’un Tshisekedi en quête d’émancipation et poussé à la rupture par son camp autant que par certaines chancelleries.

Après Jeanine Mabunda, c’est désormais Sylvestre Ilunga Ilunkamba qui se trouve sur un siège éjectable. Le Premier ministre, qui a rejoint Joseph Kabila à Lubumbashi le 24 janvier, est attendu le 26 janvier devant le Parlement pour répondre d’une motion de censure signée par plus de 300 députés. En clair, il est menacé de destitution.

Félix Kabange Numbi dénonce une « opération de blanchisserie »

Pour expliquer ce déclin qu’ils ne parviennent pas à enrayer, des proches de Kabila évoquent des décisions contraires à la Constitution, citant notamment la nomination d’un informateur sans que le gouvernement ait démissionné. D’autres parlent de « députés achetés » pour rejoindre l’Union sacrée – le nom de la nouvelle coalition de Tshisekedi – moyennant des sommes qui oscilleraient, selon eux, entre 7 000 et 10 000 dollars. « Plusieurs élus ont aussi quitté le FCC parce qu’ils ont reçu des menaces évoquant de possibles ennuis judiciaires », assure Félix Kabange Numbi, député et ancien ministre de Kabila, qui dénonce une « opération de blanchisserie ».

« Mais il est vrai que certains sont partis pour obtenir des postes ou parce qu’ils étaient frustrés ou aigris”, concède Félix Kabange Numbi. Au sein du FCC, des voix se sont élevées pour demander à la coalition de faire son examen de conscience, surtout depuis la chute du bureau de Jeanine Mabunda, qui a retenti comme un coup de semonce. Néhémie Mwilanya, le coordonnateur du FCC, et Emmanuel Ramazani Shadary, dauphin de Kabila en décembre 2018, se sont notamment retrouvés au cœur des critiques. Plusieurs cadres et chefs de regroupements ont appelé à un renouvellement de la direction du FCC. « Aujourd’hui, certains nous reprochent d’avoir défendu l’accord avec Félix Tshisekedi. Ils nous tiennent pour responsables de la situation actuelle et ne comprennent pas pourquoi on s’est engagé dans un partage du pouvoir », nous confiait un ancien ponte du régime Kabila, peu avant la fin de la coalition.

Organiser la contre-attaque depuis Kashamata

Joseph Kabila se trouve désormais contraint de trouver des solutions pour stopper l’hémorragie et sa ferme de Kashamata est devenue sa base arrière. Ses fidèles tentent d’y organiser la contre-attaque. Nombreux sont les caciques du FCC qui ont fait le déplacement dans le Haut-Katanga depuis qu’il y a pris ses quartiers. Fin décembre, Néhémie Mwilanya et Emmanuel Ramazani Shadary y ont effectué un court séjour, rejoignant la poignée de fidèles qui accompagne Kabila depuis le début de son périple.

Certains ont déjà leur résidence en ville, d’autres se sont simplement installés à l’hôtel Pullman Grand Karavia. De là, il suffit d’emprunter la route de contournement de Lubumbashi pour se rendre à Kashamata. En fonction de ses invités, de leur nombre et de leur qualité, Kabila reçoit sous l’une des paillotes de sa propriété ou à l’intérieur même de sa résidence.

L’ex-chef de l’État a mis en place une cellule de crise composée de plusieurs députés et cadres du FCC. Emmenés par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Raymond Tshibanda, qui joue un rôle central autour de Kabila dans cette crise, ils se sont rendus une première fois auprès de Joseph Kabila le 21 décembre. Leur mission : sortir le FCC de l’ornière.

Après de premiers échanges avec les élus restés fidèles au FCC, cinq options ont été retenues. Il y a notamment celle qui consiste à rejeter en bloc toute action de Félix Tshisekedi. Elle se traduit notamment par les critiques dirigées contre le bureau d’âge de l’Assemblée nationale, qui assure l’intérim du bureau Mabunda et outrepasserait ses compétences. Une autre, plus audacieuse, préconise de jouer le jeu des négociations afin d’obtenir une place au sein de l’Union sacrée.

C’est notre avenir commun qui se joue

Les avis sont partagés, explique une source au sein du FCC : certains plaident pour que tout soit mis en œuvre afin de récupérer la majorité parlementaire à l’Assemblée nationale et de prendre le contrôle du futur bureau quand d’autres estiment qu’il serait plus judicieux de rejoindre tout simplement l’opposition. « On s’y prépare, après tout, il n’y a que deux ans à faire [avant les prochaines élections]”, lâche un membre du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), la formation de l’ancien président. « Le passage dans l’opposition est une mesure extrême et de dernier recours, tempère Félix Kabange Numbi. Chaque option a un prix, Joseph Kabila nous a donc demandé de nous entendre avec les députés pour savoir quelle option privilégier. C’est notre avenir commun qui se joue. »

Aucune stratégie n’a pour le moment été arrêtée, mais à Kinshasa les choses s’accélèrent. Depuis le 22 janvier, les députés sont appelés à faire une déclaration d’appartenance à la majorité ou à l’opposition, un exercice préalable à l’élection du nouveau bureau de l’Assemblée nationale.

S’il semble acquis que Félix Tshisekedi pourrait rapidement disposer d’une nouvelle majorité, les négociations entre les leaders de l’Union sacrée s’éternisent. Félix Tshisekedi, conscient qu’il doit satisfaire les transfuges du FCC pour valider sa majorité, se heurte aux réticences de Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, qui souhaitent aussi des postes. Mais même si le président congolais a besoin de leurs députés, il est aussi soucieux de contenir leur influence dans les futures institutions, puisqu’ils pourraient être de sérieux adversaires en 2023.

Un ensemble fragile en quête de cohérence

L’Union sacrée, grâce à laquelle Tshisekedi a réussi à isoler Kabila, reste donc un ensemble fragile en quête de cohérence. Les nouveaux alliés du chef de l’État resteront-ils de fidèles soutiens sur la durée ? « Le président a défini, dans ses derniers discours, la ligne directrice pour le reste de son mandat. Les députés qui nous rejoignent le font en connaissance de cause », assure l’un de ses proches.

Certains visiteurs de Kashamata assurent pourtant ne pas avoir renoncé à une improbable opération reconquête de la majorité. Reste à savoir si l’ex-chef de l’État saura, comme il l’a fait par le passé, exploiter les divisions de ses adversaires. « Le message que nous faisons passer, insiste un membre de la cellule de crise de Kabila, c’est qu’il est encore tant de rentrer au bercail. »

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