Politique

Au Maroc, baptême électoral pour le Front amazigh

Réservé aux abonnés | | Par - à Rabat
Des Amazighs (Berbères) participent à un rassemblement pour célébrer le nouvel an amazigh connu sous le nom de Yennayer à Rabat, au Maroc, le 12 janvier 2020.

Des Amazighs (Berbères) participent à un rassemblement pour célébrer le nouvel an amazigh connu sous le nom de Yennayer à Rabat, au Maroc, le 12 janvier 2020. © Chadi/XINHUA-REA

Après avoir scellé des alliances avec le RNI et le MP, le Front de l’action politique amazighe rompt avec la politique de la chaise vide et entend imposer sa cause dans la campagne électorale à venir.

L’année qui s’ouvre sera celle d’un baptême électoral au Maroc : celui du Front de l’action politique amazighe (FAPA), né en janvier 2020. Ce nouveau venu a scellé une alliance fin 2020 avec deux partis politiques, membres de la majorité gouvernementale, à savoir le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Mouvement populaire (MP).

Sous la houlette de ces deux formations politiques, des militants du mouvement amazigh s’apprêtent à participer aux prochaines échéances électorales (législatives, régionales et communales) du royaume, lesquelles devraient se tenir en septembre. Objectif : défendre la cause amazighe au sein des institutions. Une décision historique pour ce mouvement qui se positionne désormais sur l’échiquier politique, après des décennies de boycott des rendez-vous électoraux.

Aux origines de la création du Front

L’initiative, qui regroupe plusieurs acteurs du mouvement amazigh au Maroc – à l’instar de l’avocat et militant amazigh, Ahmed Ahermouch –, se veut une plateforme destinée à « élargir les espaces de débat public sur la question de la participation politique du mouvement amazigh », peut-on lire dans le premier communiqué du Front. Aux yeux de ses cofondateurs, le moment serait venu « d’ouvrir un nouveau front de lutte amazighe » pour défendre les revendications du mouvement au sein des institutions.

Une lutte entamée au lendemain de l’indépendance. « La naissance du mouvement amazigh est d’abord une réaction à l’exclusion de l’amazighité dans sa globalité depuis la fin du protectorat français, explique Mohyi Eddine Hajjaj, coordinateur national du FAPA. Un certain courant au sein de l’État a réussi à imposer un monisme sur les plans culturel, politique et sociétal, au détriment de l’amazighité. » Depuis, le mouvement s’est mobilisé à travers différentes formes, sans pour autant intégrer aucune des institutions du royaume.

Le mouvement amazigh appelait à boycotter les élections, tout simplement parce que nous n’étions pas reconnus par l’État

Pourtant, plusieurs initiatives ont vu le jour dans l’espoir de créer un parti politique amazigh, en vain. La plus emblématique est celle menée par l’avocat et écrivain Ahmed Dgharni (1947-2020). Son Parti démocrate amazigh marocain (PDAM) avait été interdit par le ministère de l’Intérieur en 2007 et a été dissous par le tribunal administratif de Rabat en 2008 pour non-conformité avec les lois régissant les partis politiques, qui bannit la création des partis sur des bases ethniques. D’autres projets, à l’instar du parti « Tamount » (Unité en Amazighe) en 2018 ou encore le « Changement démocratique » en 2019, n’ont pas été concrétisés.

« Le mouvement amazigh appelait à boycotter les élections, tout simplement parce que nous n’étions pas reconnus par l’État, relève un autre militant amazigh. La Constitution ne reconnaissait ni notre identité ni notre langue. Nous n’existions pas, voter ne voulait donc absolument rien dire. » La loi fondamentale de 2011, qui consacre l’amazighe comme langue officielle, a changé la donne.

Référentiel progressiste

Plus de neuf ans plus tard, le FAPA rompt avec la politique de la chaise vide prônée par le mouvement depuis des décennies. Pour ce faire, le Front a engagé un dialogue avec quatre formations politiques : le RNI et le MP de la majorité gouvernementale, ainsi que le Parti authenticité et modernité (PAM) et le parti du Progrès et du socialisme (PPS) de l’opposition. Selon Mohyi Eddine Hajjaj, ces formations ont été choisies sur la base de trois axes principaux.

Le référentiel amazigh arrive en tête de liste des critères de l’alliance. « Il était inconcevable pour nous de travailler avec un parti sans qu’il ne développe et renouvelle ce référentiel, explique-t-il. Idem pour les libertés et les autres causes sur lesquelles nous travaillons au sein du mouvement amazigh. » Le second axe est d’ordre organisationnel, tandis que le troisième relève de la participation électorale. « Si on veut changer les choses à travers les institutions, nous devons accéder à ces institutions. Et la principale porte, ce sont les élections », poursuit Hajjaj.

Manifestation amazighe près du parlement marocain pour l’appel au droit à la propriété foncière à Rabat, au Maroc, le 17 février 2019.

Manifestation amazighe près du parlement marocain pour l’appel au droit à la propriété foncière à Rabat, au Maroc, le 17 février 2019. © Youssef Boudlal/REUTERS

Nous sommes en train d’écrire l’histoire

Face à ces partis politiques, les représentants du Front n’y sont pas allé par quatre chemins : « Nous avons répété à l’envi que nous ne sommes pas seulement venus pour défendre l’amazighité en tant que langue et culture, se souvient Mohyi Eddine Hajjaj. Il y a aussi des objectifs économiques et sociaux. » Le nouveau parti veut ainsi s’engager dans le débat autour du nouveau modèle de développement, dont la commission spéciale, nommée par le roi Mohammed VI, devrait rendre son rapport au souverain dans les prochains jours. « Nous avons donné notre avis sur la question lors de ces réunions », précise notre interlocuteur.

Mener le combat dans les institutions

Après neuf mois de dialogue avec les quatre formations politiques, le Front a finalement choisi de sceller une alliance avec le RNI et le MP. « Nos militants travailleront au sein des deux partis. Le choix entre les deux formations est du ressort des sections régionales ou locales du Front », précise Mohyi Eddine Hajjaj.

« Nous sommes en train d’écrire l’histoire, a déclaré Aziz Akhannouch, président du RNI et ministre de l’Agriculture, lors de la cérémonie organisée en novembre dernier, en marge de la signature de l’accord. Nous changeons les idées et les mentalités pour ce qui est de la question qui nous réunit tous : la question amazighe. » Et de préciser : « Nous avons soutenu l’idée de l’implication des responsables et symboles du mouvement amazigh dans l’action politique et le processus électoral afin qu’on puisse, ensemble, mener ce combat à l’intérieur des institutions. »

Lors d’une cérémonie similaire, tenue en décembre, le président du MP Mohand Laenser a précisé que « cette étape traduit ce (…) en quoi nous croyons depuis toujours, à savoir que le MP est ouvert à tous les Marocains, et que notre défense de la question amazighe n’a jamais été réduite à des fins politiciennes ou électoralistes étroites, car nous considérons que cette question est identitaire et distingue la personnalité marocaine ». Cette alliance est, aux yeux de l’ancien ministre de l’Intérieur, « un point de départ pour la mise en œuvre de ce à quoi nous aspirons, à savoir l’intégration de la langue amazighe dans tous les aspects de la vie publique. »

Vers un nouvel an amazigh

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique en 2019, Aziz Akhannouch expliquait que « la Constitution de 2011 voulue par Sa Majesté apporte de vraies réponses à ce qu’on appelle la cause amazighe. Malheureusement, les décrets d’application ont pris beaucoup de retard. Il faut s’y atteler ».

Chose promise, chose due : le Rassemblement constitutionnel, groupe parlementaire conjoint du RNI et l’Union constitutionnelle (UC), a déposé le 13 janvier une proposition de loi pour décréter le jour nouvel an amazigh, Yennayer, célébré le 13 janvier au Maroc, comme jour férié chômé et payé, à l’instar de l’Algérie depuis 2018.

De leur côté, les deux groupes parlementaires du MP, en partenariat avec le FAPA, ont organisé, le 14 janvier, une table ronde à l’hémicycle autour de « l’officialisation de l’amazigh en tant qu’enjeu institutionnel ». « L’amazighe a été exclue par une décision politique, elle ne peut donc être réhabilitée que par une décision politique », résume Mohyi Eddine Hajjaj. Un combat dont les fruits pourraient être récoltés lors des prochaines échéances électorales.

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