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Côte d’Ivoire : Guillaume Soro peut-il continuer à peser ?

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Mis à jour le 18 janvier 2021 à 14h31
Guillaume Soro, à Paris le 17 septembre 2020.

Guillaume Soro, à Paris le 17 septembre 2020. © REUTERS/Charles Platiau

En exil, l’ancien président de l’Assemblée nationale maintient sa stratégie : rester sur une ligne dure et ne rien céder à Alassane Ouattara. Mais pourra-t-il continuer à exister sur l’échiquier politique ivoirien, malgré la distance ?

Un jour à Bruxelles, un autre à Genève, un troisième à Paris… Ces derniers temps, Guillaume Soro a la bougeotte. Rares sont ceux qui savent vraiment où il se trouve. Seul son premier cercle est capable de le situer. Et encore, pas tous les jours. Mais où qu’il soit, pas question d’en dire plus. Comme si le fougueux quadragénaire avait repris ses vieilles habitudes clandestines, forgées au temps où il dirigeait la rébellion des Forces nouvelles.

« On travaille essentiellement par messages et visioconférence. Quand on l’a au bout du fil, on ne lui demande pas où il est », explique un de ses collaborateurs. Dans cette atmosphère secrète, les réseaux sociaux constituent une des rares ouvertures sur le monde extérieur, et en particulier sur la Côte d’Ivoire. L’ancien président de l’Assemblée nationale continue à y distiller ses messages. Dernière sortie : une vidéo de vœux pour la nouvelle année, dans laquelle il étrille une fois de plus le président Alassane Ouattara, dont il refuse de reconnaître la réélection pour un troisième mandat.

Il y a encore quelques semaines, Guillaume Soro vivait tranquillement à Paris, où il possède une résidence. Il y passait le plus clair de son temps et organisait ses conférences de presse à l’hôtel Bristol, un palace situé à quelques mètres de l’Élysée. Mais au lendemain de l’annonce de la victoire de Ouattara, l’une de ses prises de position change la donne. Dans un discours retransmis en direct sur internet, il s’adresse aux forces de défense et de sécurité et leur demande « d’agir » pour faire barrage à Alassane Ouattara. En clair, il appelle à un coup de force des militaires.

Lignes rouges

Cette fois, pense-t-on à Abidjan, l’ancien chef de guerre est allé trop loin. Même constat à Paris, où il n’était déjà plus en odeur de sainteté en raison de ses déclarations acides contre le positionnement d’Emmanuel Macron sur la situation ivoirienne. « Les autorités françaises lui ont fait passer le message qu’il y avait des limites et qu’il n’était plus le bienvenu sur le territoire national. Appeler à prendre les armes va au-delà de toutes les lignes rouges. Nous pouvions difficilement lui dire autre chose », explique une source française haut placée. Soro est donc prié de partir.

Dans son entourage, personne ne renie le fond, mais certains admettent un problème de forme. « Il aurait peut-être pu s’exprimer de façon plus subtile. Là, son appel aux militaires a été trop frontal et cela a braqué pas mal de gens, dont les Français », reconnaît l’un de ses proches. Lequel tient à préciser que ce discours avait, par ailleurs, « été fait en accord avec Henri Konan Bédié et les responsables du CNT [le Conseil national de transition, mis en place par l’opposition], qui lui ont demandé de prendre le relais car ils étaient sous pression à Abidjan ».

Sur les bords de la lagune Ébrié, c’est peu dire que le cas Soro agace. Le président considère son ex-allié comme l’une des principales menaces, aussi éloigné soit-il. Il supporte de moins en moins ses sorties tapageuses. Fin novembre, des mandats d’arrêt ivoiriens visant Soro, son directeur de la communication, Moussa Touré, son aide de camp, Abdoulaye Fofana, et le député Issiaka Fofana, tous en exil, sont donc transmis aux autorités françaises.

Des demandes d’arrestation restées jusqu’à présent lettre morte. Fin 2019, lors de la première émission d’un mandat d’arrêt international par les autorités ivoiriennes contre Guillaume Soro, Interpol avait estimé que les éléments retenus contre lui ne justifiaient pas son application. « En gros, ces mandats constituent un message politique non-négligeable, mais ils ne sont pas une base suffisante pour amorcer des mesures judiciaires coercitives », résume un responsable français.

Caches d’armes et interceptions téléphoniques

S’il s’est temporairement éloigné de Paris, Soro continue donc d’aller et venir en France sans être inquiété. Ses proches, qui soulignent volontiers qu’Interpol n’exécute pas les mandats d’arrêts internationaux à « connotation politique », rappellent aussi que leur patron dispose d’un visa Schengen en bonne et due forme. « Personne ne sait sur quoi sont basés ces mandats d’arrêt. Personne ne les a vus. Nous ne savons même pas s’ils existent. Nos confrères ivoiriens ont demandé à ce qu’on les leur transmette, cela n’a jamais été fait, expliquent Charles Consigny et Robin Binsard, les avocats français de Soro. Notre client n’a rien à se reprocher. Les procédures judiciaires diligentées contre lui sont fantasques et ne reposent sur aucun élément sérieux. Leur seule finalité était de l’écarter de l’élection présidentielle d’octobre dernier. »

L’ancien Premier ministre, déjà condamné à vingt ans de prison pour recel de deniers publics détournés et blanchiment de capitaux en avril 2020, est aujourd’hui accusé de tentative de déstabilisation durant la dernière période électorale par les autorités ivoiriennes. À entendre certains proches d’Alassane Ouattara, les faits qui lui sont reprochés sont graves. « Il préparait une insurrection armée, assure un ministre. Des gens ont été arrêtés et sont passés à table, notamment à Dabou [où 16 personnes ont été tuées dans des violences intercommunautaires quelques jours avant la présidentielle du 31 octobre]. Les membres de cette milice ont dit aux enquêteurs qu’ils avaient été recrutés et armés par des gens liés à Guillaume Soro. »

Selon des hauts responsables ivoiriens, d’autres personnes recrutées par l’opposant auraient été arrêtées ailleurs dans le pays, y compris au sein de l’armée. Dans leurs échanges avec leurs partenaires français, les autorités ivoiriennes ont aussi évoqué des caches d’armes et des interceptions téléphoniques de Soro et/ou de ses proches évoquant des préparatifs militaires avant la présidentielle.

Stratégie jusqu’au boutiste

Des accusations qui font sourire l’entourage du président de Générations et peuples solidaires (GPS), qui dément en bloc toute tentative de déstabilisation. « Ils l’accusent de tous les maux depuis 2019, ils disent qu’ils ont des preuves, mais ils ne fournissent rien à personne. C’est étonnant non ? », ironise un de ses collaborateurs. « Lors des procédures devant la CADHP [Cour africaine des droits de l’homme, devant laquelle Soro l’a emporté deux fois face aux autorités ivoiriennes en 2020] et l’UIP [l’Union interparlementaire], l’État ivoirien avait la possibilité de justifier des poursuites diligentées contre Guillaume Soro et ses proches. Il n’en a rien été. Peut-être parce qu’en réalité, la justice ivoirienne ne dispose d’aucun élément contre notre client », poursuivent ses avocats.

Durant toutes ces années à la tête des institutions ivoiriennes, il a permis à des gens de devenir ce qu’ils sont. Aujourd’hui, il bénéficie du retour d’ascenseur. »

Quoi qu’il en soit, difficile d’imaginer Guillaume Soro revenir en Côte d’Ivoire à court terme. Reste une question cruciale : combien de temps pourra-t-il tenir en exil ? Aucune inquiétude, répondent ses proches. « Il s’était préparé et avait préparé son premier cercle à ce scénario, assure un de ses confidents. Sur le plan financier, il a de quoi voir venir. Il ne faut pas non plus oublier que, durant toutes ces années à la tête des institutions ivoiriennes, il a permis à des gens de devenir ce qu’ils sont. Aujourd’hui, il bénéficie du retour d’ascenseur. » Son carnet d’adresses, rempli de noms de politiciens aussi bien que d’hommes d’affaires, s’étend du continent aux États-Unis, en passant par l’Europe et la Turquie. Parmi ses discrets bienfaiteurs figurent aussi quelques chefs d’État africains, avec lesquels il a toujours des liens. « Depuis la mascarade de la réélection de Ouattara, nous avons beaucoup de nouveaux soutiens dans la sous-région », assure un membre de l’équipe de Soro.

Pour le leader de GPS, l’enjeu est surtout de continuer à exister sur l’échiquier politique ivoirien malgré la distance. Sa stratégie est simple : rester sur une ligne dure et ne rien céder à Alassane Ouattara. Voilà des mois qu’il s’y tient. « Guillaume Soro est logique et cohérent dans sa démarche politique. Il ne se reniera pas et ne marchera pas sur les corps de ceux qui sont morts pour la démocratie dans notre pays, explique un de ses conseillers. Il a un idéal de changement auquel il tient. Comme il l’a rappelé dans son discours du 1er janvier, il ne fera aucune compromission. »

Ses adversaires estiment au contraire que sa stratégie jusqu’au boutiste a échoué et qu’il est désormais de plus en plus isolé. « Il est totalement neutralisé. Il jouait la carte de la candidature illégitime du président. Il est même allé jusqu’à appeler à un coup d’État. Aujourd’hui, il est tout seul, tacle un intime d’Alassane Ouattara. Il n’a pas réussi à fédérer l’opposition, ni à incarner le changement générationnel en Côte d’Ivoire. La vérité, c’est que sa popularité et son poids politique sont beaucoup moins importants que ce qu’il a toujours imaginé. »

Pas de candidats aux législatives

Alors que les principaux partis d’opposition, Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et Front populaire ivoirien (FPI) en tête, ont amorcé un dialogue politique avec le pouvoir en décembre et ont annoncé leur volonté de participer aux élections législatives du 6 mars, Soro et le GPS ne présenteront pas de candidats à ce scrutin. « Les conditions ne sont pas réunies. Rien n’a changé depuis la présidentielle : la CEI [Commission électorale indépendante] est la même, le Conseil constitutionnel aussi et il n’y a pas eu de redécoupage électoral, énumère un cadre du mouvement. GPS ne présentera pas de candidat mais il n’appellera pas non plus au boycott au nom de l’unité de l’opposition. »

Même si nous le voulions, nous aurions du mal à aller aux élections. Ouattara a décapité notre parti. »

Une démarche qui peut sembler contradictoire mais qui s’explique, aussi, par les difficultés éprouvées par le parti en Côte d’Ivoire. « Même si nous le voulions, nous aurions du mal à aller aux élections. Ouattara a décapité notre parti. Notre président est en exil, nous n’avons plus de siège et plusieurs de nos cadres sont en prison », dénonce notre source. Arrêtés il y a plus d’un an, le député Alain Lobognon, Souleymane Kamagaté Koné, dit « Soul to Soul », le directeur du protocole de Soro, ou encore ses deux frères cadets, Simon et Rigobert, sont toujours en détention.

À en croire son état-major, le pouvoir s’évertue aussi à siphonner les troupes « soroïstes ». Après Kanigui Soro, qui avait rallié Alassane Ouattara juste avant la présidentielle, un autre de ses proches vient de le lâcher : Alphonse Soro a annoncé qu’il soutenait désormais le chef de l’État. « Nous sommes tous régulièrement approchés par des gens du RHDP [Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix, au pouvoir] qui essaient de nous sonder. Sauf que, contrairement à certains, nous avons des principes », affirme un lieutenant de Soro. Malgré ces difficultés, leur patron planche activement sur la structuration de GPS. Objectif : dévoiler une nouvelle ossature de son organisation dans les semaines à venir, pour continuer à exister sur le terrain.

Bien qu’engagé dans son propre couloir, Guillaume Soro continue à entretenir ses relations avec les autres leaders de l’opposition. Selon l’un de ses collaborateurs, il est en contact régulier avec les anciens présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. « Il ne faut pas se mentir : chacun a ses propres objectifs, lâche un membre de GPS. Ils ne sont donc pas obligés de s’apprécier ni de se faire confiance, mais ils sont tous obligés de respecter une certaine unité d’action. »

Dans le marigot ivoirien, les alliances se font aussi vite qu’elles se défont, au gré des intérêts du moment. Or Soro, aussi affaibli soit-il, dispose d’un avantage de taille : le temps. À seulement 49 ans, l’enfant terrible de Ferkessédougou a tout le loisir de réaliser son rêve ultime, devenir président de la République. Mais encore lui faudra-t-il faire preuve d’une qualité dont il n’a pas toujours su faire preuve : la patience.

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