Société

Sénégal : Diary Sow, l’hypothèse de la fugue

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Par - à Dakar et Malicounda
Mis à jour le 18 janvier 2021 à 16:17

L’étudiante sénégalaise Diary Sow, ici photographiée en août 2020 à Dakar, a disparu mystérieusement début janvier à Paris.

L’étudiante sénégalaise Diary Sow a disparu mystérieusement début janvier à Paris, où elle était étudiante en classe préparatoire, provoquant l’émoi au Sénégal. Une situation présentant de troublantes similitudes avec un récent roman dont elle est l’auteure…

Diary Sow a disparu. Symbole de réussite dans son pays, cette jeune Sénégalaise de 20 ans, étudiante en prépa au lycée Louis-le-Grand, à Paris, s’est volatilisée en France, suscitant angoisse et incompréhension à Dakar comme dans la diaspora sénégalaise. La dernière personne à l’avoir vue est une amie qui, comme elle, a eu recours à un covoiturage entre Toulouse et Paris le 2 janvier. Le badge de la résidence universitaire de la jeune femme indique un dernier passage deux jours plus tard, le lundi 4 janvier.

Puis Diary Sow disparaît corps et biens. Trois jours plus tard, une enquête pour « disparition inquiétante » est ouverte auprès de la brigade de répression de la délinquance aux personnes (BRPD), à l’initiative des services consulaires.

Fait troublant : l’analyse de la chambre de la jeune femme laisse à penser aux enquêteurs de la BRPD qu’elle a quitté les lieux en emportant ses vêtements et effets personnels.

« Ce n’est pas notre Diary »

Une découverte qui accrédite l’hypothèse d’une fugue, pourtant rejetée en bloc par certains de ses proches. « Fuguer et mettre en péril ses études, après tous ses efforts pour se hisser au sommet ? Ce serait un renoncement. Cela ne lui ressemble pas », avance Papa Djibril Diop, le proviseur du collège Keur Madior de Mbour, où elle a été scolarisée.

D’une même voix, sa famille s’insurge à l’idée d’une fugue volontaire. Dans la modeste maison familiale du village de Malicounda, où l’enfant prodige a grandi, une vingtaine de paires de chaussures déposées près de l’entrée témoignent de l’amitié des voisins, venus en nombre soutenir une famille rongée par le doute. Là-bas, personne ne veut croire à une disparition volontaire. « C’est impossible. Ce n’est pas notre Diary ! », assurent ses frères, sa tante, ses voisins, ses amis.

Tout a été dit sur son intelligence hors normes, qui a amené cette fille de deux parents illettrés à remporter par deux fois le titre de « meilleure élève du Sénégal », puis le prestigieux Concours général. « Brillante », « sérieuse », « travailleuse » : pour la décrire, les mêmes qualificatifs reviennent, comme une ritournelle, dans la bouche de ses proches.

La fiction, miroir trouble de la réalité

Mais une part de vérité se situe peut-être dans le roman que Diary Sow a publié en août 2020 aux éditions L’Harmattan : Sous le Visage d’un Ange. Un texte de 317 pages où le mot « désir » revient à 58 reprises.

Ce premier roman raconte l’histoire d’Allyn, une jeune femme peule d’une beauté étourdissante, amoureuse des livres – comme Diary Sow. Issue d’un milieu modeste avec lequel elle se sent en décalage (« Ma volonté me dépassait, me noyait, m’éloignait de cette famille somme toute médiocre et qui se complaisait dans sa médiocrité » (p. 19), Allyn tue, dans son sommeil, le cousin qui la violait depuis sa plus tendre enfance. Puis elle s’éloigne définitivement de sa famille. « Peut-être ai-je oublié d’emporter mon cœur dans ma fugue », écrit-elle (p. 24).

Puis la fiction tend un miroir trouble à la réalité. Car Allyn disparaît, par deux fois. Une première fugue, planifiée de longue date, pour échapper à sa famille et à son crime. Puis une seconde fuite, avec le fils de la matrone qui l’a employée comme domestique. Le personnage d’Allyn est mû par une détermination sans limites.

« Je veux fouler au pied tous les interdits, sortir des sentiers battus, refuser toutes ces règles convenues pour que rien ne bouge jamais ; je veux vivre sans contrainte aucune. Après n’avoir connu que le côté regrettable de la vie, l’heure est venue pour moi de jouir. À mon tour. Quels que soient les sacrifices que cela implique », lit-on encore dans le roman de Diary Sow. Et, plus loin, cette interrogation presque prémonitoire : « À quoi bon une vie sans folies si un coup de vent peut tout venir bouleverser ? ».

« Vous savez que la réalité et la fiction sont deux choses différentes, même si le roman porte toujours une part de son auteur », s’agace Papa Djibril Diop quand l’hypothèse de la fugue est mentionnée devant lui.

Révolte

C’est précisément de la réalité et de la fiction dont il est question dans une interview fleuve de l’émission « Belles Lignes », diffusée par la chaîne sénégalaise iTV le 12 août 2020. Dans cette séquence de 32 minutes, on découvre une jeune femme déterminée, sûre d’elle, ne laissant pas un mot au hasard. Il est question de révolte – beaucoup – et de la possibilité de choisir son propre chemin, loin des attentes de la société.

« Je n’ose pas dire que ce roman n’est pas autobiographique », dit la jeune femme en se fendant d’un sourire énigmatique face au journaliste qui l’interroge sur la proximité entre sa personne et son personnage. « Allyn a hérité de mes contradictions, de mes pensées, de mes doutes, de ma philosophie de vie », ajoute-t-elle.

 C’est une jeune femme aussi brillante qu’éclectique. »

« Dans cette interview, Diary fait une remarque qui m’interpelle : elle indique qu’elle ne veut pas se spécialiser », souligne, pensif, le ministre Serigne Mbaye Thiam, qui est aussi son parrain. Préciser que lui et la jeune femme sont proches serait peu dire : en avril 2020, peu avant sa mort, le père de Diary, pâtissier de profession, lui avait confié sa fille et l’avait prié de la prendre sous son aile. « Elle connaît ma famille, je connais la sienne, nous sommes très proches : je l’ai poussée pour qu’elle aille en prépa à Paris », confie-t-il à JA.

Après une excellente première année de prépa, Diary Sow avait été admise dans l’une de ces « classes étoiles » qui préparent spécifiquement aux meilleures écoles d’ingénieurs en France. « C’est une jeune femme aussi brillante qu’éclectique. Elle a toujours été excellente partout : dans les sciences, la littérature, la peinture… Peut-être a-t-elle craqué parce qu’elle s’est sentie enfermée dans un domaine », s’interroge le ministre de l’Eau et de l’Assainissement.

Image d’Épinal

La sociologue Maïmouna Touré est à la tête du réseau de solidarité sénégalais Siggil Jigéen, très mobilisé dans les recherches pour retrouver la jeune femme. Depuis le début de la médiatisation de sa disparition, elle a une conviction : il s’agit d’une fugue.

Trop de pression de la part du Sénégal, du gouvernement, de sa famille… C’est trop à supporter pour une si jeune femme. »

« Elle est peut-être allée faire le vide et se ressourcer car il y a trop de pression sur elle », soutient la sociologue. « Trop de pression de la part du Sénégal, du gouvernement, de sa famille… C’est trop à supporter pour une si jeune femme. Toute cette pression a pu l’amener à vouloir disparaître provisoirement. C’est ma conviction intime depuis le début. »

Et si la fiction ne se logeait pas dans le roman mais dans l’image d’Épinal de jeune femme travailleuse et dévouée telle que la décrivent les médias sénégalais et européens ? « On ne la qualifie que par rapport à ses performances scolaires, et jamais par rapport à sa personnalité, analyse Maïmouna Touré. On ne la voit que comme une élève excellente, et jamais comme une jeune femme qui a besoin de vivre sa vie, d’être libre. Peut-être a-t-elle voulu prouver qu’elle était autre chose qu’une petite fille modèle réduite à ses performances scolaires : un être humain avec ses désirs et le besoin de tracer sa voie, tout simplement. »

La sociologue relève également des liens évidents entre la personnalité de Diary Sow et celle de son personnage, Allyn. « Tout ce qu’elle dit dans son livre est révélateur. L’auteur se dévoile sans cesse dans ses ouvrages. Elle s’est confessée dans ce livre mais les gens n’ont pas su lire entre les lignes », déplore-t-elle.

Pression médiatique

Sur sa page Facebook, quelques mois avant sa disparition, Diary Sow avait partagé la photographie d’une dédicace manuscrite de son roman à l’une de ses amies. « Ce roman nous montre que le masque est bien souvent plus beau que le visage », lit-on, d’une écriture déliée.

Elle fera de sa vie ce qu’elle voudra, nous la soutiendrons toujours. Nous ne la renierons jamais. »

À demi-mot, Serigne Mbaye Thiam reconnaît que Diary Sow s’est peut-être sentie piégée par la mobilisation sans précédent déclenchée quelques jours à peine après sa disparition. « Cette exposition médiatique fait peser une pression supplémentaire sur elle. Peut-être qu’elle ne s’attendait pas à ce que sa disparition génère un tel émoi. »

De l’enquête, Serigne Mbaye Thiam ne dira rien, sinon cette phrase sibylline : « Nous sommes confiants. » Puis ces quelques mots, comme une supplique, comme si sa protégée pouvait les lire : « Il faut qu’elle sache, encore une fois, qu’on l’aimera toujours, martèle le ministre. Quand elle reviendra, elle continuera à bénéficier de tout l’amour de sa famille, de ses amis, de ceux qui la soutiennent. Elle fera de sa vie ce qu’elle voudra, nous la soutiendrons toujours. Nous ne la renierons jamais, quoi qu’il se soit passé ces jours derniers. »