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L’énigme Kérékou

Le chef de l'État sortant est accusé d'avoir multiplié les manuvres pour empêcher - en vain - la présidentielle de se tenir à la date prévue. Pressions de l'entourage ou volonté délibérée de prolonger son bail ?

Mais quelle mouche a piqué Mathieu Kérékou ? Le jour du premier tour de l’élection présidentielle, le 5 mars, il déclare : « L’élection que nous avons souhaitée transparente ne le sera pas. » Ce qui ne l’empêche pas de voter Est-ce une contradiction de plus chez un chef d’État aux propos parfois mystiques et obscurs ? Est-ce une nouvelle parabole de « l’homme qui parle comme Jésus », selon la formule de son compatriote, l’avocat Robert Dossou ? Pas si sûr. Le jour du scrutin, c’est vrai, Kérékou improvisait. Son discours n’était pas écrit. Mais, le lendemain, devant les ambassadeurs accrédités à Cotonou, il a répété la même chose. C’est donc en toute connaissance de cause que le président sortant a jeté de l’huile sur le feu. Pourquoi ?
Pour beaucoup d’observateurs, le président béninois veut avant tout empêcher la victoire de l’un des grands favoris du scrutin, le candidat indépendant Yayi Boni. Certes, disent ces connaisseurs, le vieux sage s’est résolu à partir. Il n’a pas réformé la Constitution pour faire sauter le double verrou de la limite d’âge et de la limitation des mandats à deux pour pouvoir se représenter. Mais il veut choisir son successeur. Or, à ses yeux, Yayi Boni a trois défauts majeurs.
D’abord, l’ancien président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) est un brillant technocrate. Tout ce que l’ancien enfant de troupe exècre. Depuis le coup d’État qui l’a porté au pouvoir en 1972, le général-président Kérékou n’a jamais cessé de brocarder les « intellectuels tarés ». C’est l’une de ses expressions favorites pour railler ceux de ses compatriotes bardés de diplômes qui se fourvoient dans la politique. Fait aggravant aux yeux du Caméléon, l’autre nom du chef de l’État : Yayi Boni a été conseiller économique d’un autre technocrate, le président Nicéphore Soglo, avant d’être propulsé par celui-ci à la BOAD, en 1994.
Ensuite, Yayi Boni est du Nord, comme lui. Or, depuis trente ans, aucun homme politique du Nord n’a osé le défier. Sauf peut-être Sacca Lafia, l’ancien premier vice-président de l’Assemblée nationale. « Kérékou ne veut pas qu’un homme du Nord lui succède », dit un observateur ouest-africain à Cotonou. Question d’honneur. Question d’influence aussi. Si le futur chef de l’État est un ressortissant du Sud, Mathieu Kérékou restera l’incontournable représentant du Nord. Sinon
Enfin, et surtout, l’ex-patron de la BOAD est un homme neuf. Il n’est officiellement apparenté à aucun appareil politique, ne fait pas partie du sérail. Il n’a jamais été le Premier ministre de Mathieu Kérékou, comme Me Adrien Houngbédji. Ni son ministre d’État, comme Bruno Amoussou. Donc il ne doit rien au « professeur ». Kérékou ne peut pas le traiter d’« élève », comme les autres. Il n’a pas non plus de dossier sur lui. Il ne le tient pas. Il craint de ne pas avoir prise sur lui, si, demain, il venait à lui succéder. Qui plus est, Yayi Boni porte un jugement sévère sur la gestion de la filière coton par le président sortant. Il s’en est ouvert à plusieurs chefs d’État de la région. Évidemment, ces propos sont revenus aux oreilles de l’homme aux lunettes noires…
Beaucoup parlent d’une autre pomme de discorde, le Togo. Après un séjour de onze ans au siège de la BOAD à Lomé, on tisse des liens avec ses hôtes. Yayi Boni est en bons termes avec la famille Gnassingbé et le pouvoir togolais. Kérékou n’apprécie guère. Ses proches laissent entendre que des Togolais auraient même franchi la frontière du Bénin pour prendre part au vote du 5 mars. La télévision publique béninoise a réalisé un reportage sur ce thème. La direction de la télé a jugé les témoignages suspects. Le jour du scrutin, elle a décidé de ne pas diffuser le reportage. Le lendemain, le directeur général et le secrétaire général de l’Office de radiodiffusion et de télévision du Bénin (ORTB) ont été limogés pour « mauvaise gestion ».
Selon de nombreuses sources, Mathieu Kérékou cherche donc à déstabiliser Yayi Boni. Peut-être s’y est-il attelé un peu tard L’an dernier, il ne prenait pas la candidature du président de la BOAD au sérieux. Il ignorait toutes ses demandes d’audience. Aujourd’hui, il est surpris par le score au premier tour d’un Yayi Boni qu’il considérait comme un novice. La réaction est sans doute à la mesure de l’étonnement.
Cela dit, l’arrivée de l’ovni Yayi Boni n’explique pas tout. Fondamentalement, le chef de l’État n’a peut-être pas envie de quitter le palais de la Marina. Bien sûr, dans ses propos publics, rien ne permet de le penser. Au contraire, le 11 juillet 2005, il a annoncé qu’il ne modifierait pas la Loi fondamentale. « Le 6 avril, c’est promis, je serai parti », dit-il à ses visiteurs. Mais ses proches ont longtemps cru qu’ils arriveraient à le convaincre de n’en rien faire. Ce n’est que sous la pression de la société civile, des slogans et des affiches « Touche pas ma Constitution ! » que les « révisionnistes » – comme on les appelle à Cotonou – ont rendu les armes.
En bons tacticiens, les partisans du chef de l’État ont alors déplacé la bataille sur le terrain de l’organisation matérielle du scrutin. En novembre dernier, le ministre des Finances, Cosme Sehlin, déclare que le pays ne dispose pas des 32 milliards de F CFA nécessaires à la bonne tenue de l’élection. Sous-entendu : il faudra peut-être reporter la présidentielle et la coupler avec les législatives de 2007 ou, pourquoi pas, les municipales de 2008 !
Aussitôt, le projet inavoué provoque un tollé. « Halte aux manuvres ! » lance Albert Tévoédjrè le 8 janvier dernier dans Jeune Afrique. L’ancien secrétaire général adjoint de l’ONU ne cache pas qu’il soutient la candidature de Yayi Boni. Plus embarrassant pour le pouvoir, le 11 janvier, le ministre de la Défense Pierre Osho claque la porte. « Les incohérences et les agissements attentatoires à la légalité constitutionnelle de certains des membres de l’équipe gouvernementale compromettent la gestion rigoureuse, responsable et transparente du dossier électoral de l’échéance de mars 2006 », écrit-il dans sa lettre de démission (voir fac-similé p. 34). Que s’est-il passé au tournant de l’année 2006 ? Une petite révolution de palais. Mathieu Kérékou a rompu avec son dauphin. Pourtant, Pierre Osho lui était toujours resté fidèle, même pendant sa traversée du désert, entre 1991 et 1996. Mais il l’a congédié, brutalement. Aujourd’hui, l’homme de confiance du chef de l’État est une femme, Chantal Idohou de Souza. Officiellement, l’épouse de l’ambassadeur du Bénin aux Nations unies est chargée de mission à la présidence pour les affaires financières et économiques. En réalité, elle est l’éminence grise. À Cotonou, certains rappellent le précédent du marabout malien Mohamed Cissé, promu ministre d’État dans les années 1980, et parlent de « nouvelle raspoutinisation » du pouvoir
Que veut vraiment Kérékou ? Les avis sont partagés. Selon les uns, la volonté de changement est trop forte dans la population pour qu’il puisse l’ignorer. « Le 5 mars, la participation a été massive. Kérékou est un homme pragmatique. Il sait que l’armée est républicaine et ne s’opposera pas au suffrage populaire. Il ne franchira pas le Rubicon », dit un de ses vieux frères d’armes. Selon les autres, les initiatives de son entourage indiquent qu’il va tout faire pour s’accrocher à son fauteuil. « Le président est un homme à poigne. S’il n’était pas d’accord avec les manuvres de certains de ses ministres, il les aurait rappelés à l’ordre », dit un familier du palais.
Jamais deux sans trois ? Deux fois déjà, le putschiste de 1972 s’est incliné devant la volonté du peuple. En février 1990, à l’issue des travaux de la Conférence nationale souveraine. Et en mars 1991, après la victoire électorale de Nicéphore Soglo. Beaucoup pensent donc qu’il partira contre son gré, mais qu’il partira quand même. D’autres font remarquer que, cette fois, il ne pourra plus revenir. « Vous savez, l’Africain, pour vraiment laisser le pouvoir, il faut qu’il ait du sang dans la bouche, dit un observateur ouest-africain. Je crois que Kérékou souffre de l’andropause du pouvoir. » À 72 ans, l’homme du clair-obscur a le choix entre le meilleur et le pire.

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