Sécurité

[Série] Terrorisme : de Kafolo à Tengrela, comment la Côte d’Ivoire fait face à la menace (2/4)

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Une centaine de militaires sont désormais stationnés à Kafolo – un autre groupe est positionné un peu plus loin, à Bavé (photo d’illustration).

Une centaine de militaires sont désormais stationnés à Kafolo – un autre groupe est positionné un peu plus loin, à Bavé (photo d'illustration). © SIA KAMBOU/AFP

« Les visages du Nord » (2/4). En juin 2020, la première attaque dans le Nord fut considérée comme un tournant dans la lutte contre le jihadisme. Six mois plus tard, l’armée a ajusté sa riposte, mais la menace demeure insaisissable.

C’est un préfabriqué vert pastel au milieu d’un terrain vague, comme abandonné à la va-vite. Le bâtiment est criblé de balles, ses portes ont été arrachées. À l’intérieur, plusieurs dizaines de lits de camp ont été laissés là. Une sandale, une paire de lunettes de soleil cassée, des boîtes de conserve, des canettes de Cody’s et quelques casseroles jonchent le sol… Il y a quelques mois encore, ce camp assez sommaire, situé à l’entrée sud de Kafolo, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, accueillait un détachement de l’armée. Dans la nuit du 10 au 11 juin, il a été la cible d’une violente attaque jihadiste, au cours de laquelle quatorze militaires ont péri. La deuxième en territoire ivoirien, après celle de Grand-Bassam en mars 2016, mais la première du genre dans cette région frontalière avec le Burkina Faso.

Devoir accompli

Cela faisait plusieurs mois que la menace se rapprochait. En juin 2019, plusieurs personnes suspectes avaient été signalées dans la zone de Ouangolodougou. D’autres l’avaient ensuite été vers Nasian. L’armée avait alors déclenché l’opération Frontière étanche et dépêché des renforts dans le Nord. Dans les jours précédant l’attaque, le chef d’état-major avait décroché son téléphone pour prévenir le camp d’un risque d’attaque imminent. Le jour même, une patrouille avait été menée, sans rien relever de particulier, et la troupe était partie se coucher avec le sentiment du devoir accompli.

Quelques heures plus tard, dans la nuit noire, les habitants sont réveillés par des tirs nourris. Il est 3 h 02. Les assaillants sont une quarantaine. Certains ont traversé le fleuve Comoé à la nage, d’autres sont arrivés à moto, mais la majorité se déplace à pied. Ils sont divisés en trois groupes.

L’un attaque un petit poste mixte composé de militaires, de douaniers et de gendarmes à l’entrée nord du village. Il longe ensuite le camp des rangers de l’Office ivoirien des parcs et des réserves (OIPR) et fonce vers la base des militaires. Le feu est nourri. Il vient du sud, de l’est depuis le parc de la Comoé, et de l’ouest, où se trouve un cimetière. En jargon militaire, on appelle ça une « triangulaire ».

« L’attaque a duré quarante-cinq minutes. Deux véhicules de l’armée ont été détruits. On a retrouvé des soldats cachés dans le village. Les assaillants avaient calculé le temps qu’il faudrait aux renforts postés à Kong pour arriver, explique une source militaire ivoirienne. Ils étaient très bien organisés, armés de kalachnikovs, de mitrailleuses PKM, de RPG et de fusils à crosse pliables assez modernes, utilisés notamment par quelques unités de l’armée burkinabè. Certains sont repartis vers le Burkina en traversant le village à pied. D’autres se sont engouffrés dans le parc. »

On a cru qu’on allait tous mourir

Casquette Levis, polo Eden Park, paire de Converse : Bamba Tiemoko est le chef du village. Il n’a rien oublié de cette soirée. « On a cru qu’on allait tous mourir. Personne n’a osé revenir au champ pendant deux semaines. Depuis, on est beaucoup plus vigilants et méfiants. Dès qu’un étranger arrive, on le signale aux autorités », raconte ce producteur d’anacarde.

L’attaque n’a jamais été revendiquée. Pour les autorités ivoiriennes, il ne fait toutefois aucun doute qu’il s’agissait d’une action de représailles en réponse à l’opération de ratissage menée au mois de mai dernier. Celle-ci visait un groupe d’une cinquantaine de combattants dirigés par un Burkinabè, Rasmane Dramane Sidibé, alias Hamza. Ses hommes sont à la fois liés à la katiba Macina, du Malien Amadou Koufa, filiale du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) d’Iyad Ag Ghaly, et à la faction burkinabè Ansarul Islam.

C’est l’un des principaux lieutenants d’Hamza, Ali Sidibé, dit Sofiane, qui est le commanditaire de l’attaque de Kafolo. Arrêté quelques jours après par la gendarmerie ivoirienne à Bondoukou, trahi par son téléphone alors qu’il s’apprêtait à embarquer dans un minicar, ce berger connu de tous à Kafolo venait régulièrement y acheter et y vendre des bœufs. Mi-décembre, il a participé à une reconstitution des faits. Plutôt coopératif, il a notamment révélé l’existence d’une cache d’armes, où quelques kalachnikovs usagées ont été retrouvées, et donné de précieuses informations sur le mode de financement du groupe.

Les autres arrestations effectuées par la suite et l’exploitation des téléphones et moyens de communication saisis ont permis aux autorités de mieux connaître cet embryon de cellule jihadiste. « C’était un groupe en gestation dont la base se trouvait à Alidougou, de l’autre côté de la frontière, confie un haut gradé de l’armée ivoirienne. Avant l’opération du mois de mai, il n’avait pas particulièrement prévu de s’en prendre à la Côte d’Ivoire. Initialement, leur chef n’était d’ailleurs pas favorable à cette attaque. Il considérait le territoire ivoirien non comme une zone de combat, mais comme une zone de repli et de ravitaillement. Il tentait d’étendre son influence. » Selon nos informations, le fameux Hamza avait même épousé une femme ivoirienne, originaire de la région.

Six mois après

Lors de l’hommage rendu à Abidjan aux 14 militaires tués à Kafolo, dans la nuit du 10 au 11 juin 2020.

Lors de l’hommage rendu à Abidjan aux 14 militaires tués à Kafolo, dans la nuit du 10 au 11 juin 2020. © SIA KAMBOU/AFP

Six mois après les faits, les forces armées ivoiriennes ont renforcé leur dispositif dans la région. Une centaine de militaires sont désormais stationnés à Kafolo – un autre groupe est positionné un peu plus loin, à Bavé. Ils effectuent des patrouilles dans le parc de la Comoé, assistés d’un hélicoptère basé à Kong. Ce matin de décembre, le vent frais de l’harmattan souffle sur le village. À la lumière de l’aube, plusieurs soldats déambulent devant le camp de l’OIPR où ils sont logés en attendant la construction d’une nouvelle base. D’autres sont assis sous un arbre alors qu’un gendarme contrôle un véhicule de transport sur le pont traversant le fleuve. À la saison des pluies, cette vaste étendue d’eau devient une barrière presque infranchissable, mais ce jour-là, elle est par endroits asséchée, facilitant les infiltrations dans le parc.

Bien que la zone soit classée en zone rouge par le ministère français des Affaires étrangères, la menace semble être aujourd’hui moindre. « Le coup de filet de l’armée après l’attaque a emporté une partie du réseau du groupe, il a été considérablement affaibli, assure une source sécuritaire française. Mais il a toujours la volonté de porter des coups et il y a un risque de glissement, car ses membres vont sûrement chercher de nouvelles zones où s’établir, et la Comoé est attractive, notamment par sa situation géographique. »

Cette immense réserve naturelle s’étire sur plus de 11 000 kilomètres. Ses savanes boisées, sa forêt parfois dense et rocailleuse et son relief en font un sanctuaire idéal. « C’est aussi une zone poreuse, enclavée et abandonnée par l’État, où la population est livrée à elle-même », souligne la même source.

Braquages et enlèvements sont une de leurs sources de financement

Plusieurs enlèvements ont eu lieu ces derniers mois un peu plus à l’est, près de Doropo. Mi-novembre, un riche éleveur de cette localité frontalière du Burkina Faso a été kidnappé par des hommes armés de kalachnikovs. Il a été libéré quelques jours plus tard, après le paiement d’une rançon de 6,2 millions de francs CFA (9 452 euros). S’ils ne sont pas l’apanage des groupes terroristes, braquages et enlèvements sont une de leurs sources de financement.

Nouveau front

Les autorités ivoiriennes ont ouvert un nouveau front dans leur stratégie de lutte contre la menace jihadiste. Début octobre, elles ont été alertées par les services de renseignement maliens de la présence d’individus armés au nord de Tengrela et dans la forêt classée de Gbeleban (Nord-Ouest), aux frontières du Mali et de la Guinée. À Tengrela, la psychose s’installe rapidement. On évoque une attaque imminente, une ville déjà infiltrée. Un hélicoptère de l’armée la survole jour et nuit. Des détachements arrivent de Kong, Korhogo et Séguéla. « Il y a eu plus de peur que de mal », assure un haut-gradé, qui évoque néanmoins « des mouvements suspects de personnes armées traversant la frontière ».

Ces hommes armés, les habitants de ce petit village lové en pleine savane, tout près de la frontière malienne, les ont vus. C’était au cours de la première quinzaine de décembre, racontent-ils. En plein milieu de la nuit, une femme enceinte et son père s’apprêtent à prendre la direction de l’hôpital de Tengrela quand ils croisent la route de trois hommes à moto, qu’ils décrivent comme étant « de type sahélien ». L’un d’eux les menace avec son arme et dit : « On ne veut pas vous faire de mal. Mais si vous dites que nous sommes là, on revient tous vous tuer. » La nuit suivante, des motos traverseront le village. Personne ne sait vers où elles se dirigeaient, mais plusieurs sources sécuritaires évoquent un processus de recolonisation de la forêt de Misseni, située un peu plus à l’est, en territoire malien. Il y a plusieurs années, la katiba Khalid Ibn al Walid de Souleymane Keïta, une branche d’Ansar Eddine, s’y était déjà établie avant d’être démantelée de l’armée malienne en 2016.

Ces différentes alertes ont conduit à accélérer la mise en place d’une zone opérationnelle dans le Nord, qui disposera d’un commandement unique pour les opérations militaires. Après Frontière étanche, l’armée mène désormais deux autres opérations temporaires : Rétorsion et Muraille du Nord. À Tengrela, la présence de l’armée est discrète. Les hommes du Bataillon de sécurisation du Nord-Ouest (BSNO) ont pris position en centre-ville dans une concession abandonnée. Des éléments des forces spéciales sont installés dans une villa mitoyenne de la préfecture. Des patrouilles sont organisées dans les villages où les militaires tentent d’étendre leur réseau de renseignement.

Un matin, dans la petite bourgade de Namiasso, Seydou Koné a vu subitement sortir de la brousse deux véhicules de l’armée, intrigués par les pétarades de sa moto. Il se dit rassuré par leur présence. « Le principal problème, c’est la surveillance de la frontière avec le Mali. Depuis qu’elle est officiellement fermée, les gens empruntent les pistes, surtout en saison sèche. Ça rend les contrôles presque impossibles », déplore un militaire basé à Tengrela.

Dire que la frontière est poreuse est un euphémisme. C’est un dédale de pistes qu’il faut bien connaître sous peine de s’y perdre. Tous les jours à la nuit tombée, des minibus bondés quittent la gare routière de Tengrela pour le Mali. De l’autre côté de la frontière, la jeunesse de Kadiana fait régulièrement le chemin inverse. Le soir à la terrasse des maquis de Tengrela, des adolescents font le show sur leurs motos pour impressionner les filles. Certains viennent travailler dans les dizaines de mines d’or qui ont fleuri dans le nord et le centre de la Côte d’Ivoire.

Fièvre de l’or inquiétante

Au poste-frontière entre la Côte d’Ivoire et le Mali, à la fin de décembre 2020.

Au poste-frontière entre la Côte d’Ivoire et le Mali, à la fin de décembre 2020. © Vincent Duhem

Cette fièvre de l’or inquiète tout particulièrement les autorités. Les mines font naître des flux de populations et représentent une importante manne financière. Il y a un an, des bergers suivis par les services de renseignement ivoiriens avaient tenté de prendre le contrôle de certains sites d’orpaillage et d’y faire travailler des membres de leur famille.

Le risque est de voir l’identité sénoufo, dont la culture représente une digue, submergée

« Contrairement à ce qui s’est passé au Mali ou au Burkina Faso, l’islam radical n’a pas pénétré dans le nord de la Côte d’Ivoire grâce à des investissements massifs dans le social. Il a en revanche profité de l’important flux migratoire venu du Sahel pour faire du prosélytisme auprès des communautés locales. Il y a un risque de voir l’identité sénoufo, dont la culture représente une digue contre l’extrémisme, submergée », s’inquiète le chercheur Lassina Diarra, spécialiste du terrorisme en Afrique de l’Ouest.

À Kafolo, les services de sécurité sont tombés des nues en découvrant le niveau de complicité des populations locales avec le groupe jhadiste, composé en grande majorité de Peuls. L’un d’entre eux, un berger qui tenait également une boutique, jouait un rôle d’informateur. Un autre lui procurait de la nourriture et de l’argent. « La veille de l’attaque, certains habitants avaient comme par hasard disparu. Dans les campements, ils étaient avertis à chaque fois qu’une patrouille de l’armée démarrait », affirme une source sécuritaire française. « Il y a toujours eu beaucoup de passage, notamment de bergers peuls, dans cette zone. Certains membres du groupe étaient connus de tout le village. Ils y avaient des parents. Mais la majorité ignorait tout de leurs activités terroristes », nuance le chef du village, qui précise qu’il n’y a aujourd’hui plus qu’un habitant d’origine peule à Kafolo, une femme dont le mari a été arrêté par l’armée.

Les bergers peuls se plaignent du racket des forces de défense et de sécurité

« Il existe un risque de voir ces populations davantage stigmatisées. Dans leurs conflits avec les agriculteurs, les bergers s’estiment souvent lésés. Ils se plaignent du racket des forces de défense et de sécurité qui profitent de leur situation particulière », explique Lassina Diarra. Créé au nord de Tengrela en 1963 par des bergers venus du Burkina Faso, Flagadougou est le plus vieux village peul de Côte d’Ivoire. S’ils bénéficient de l’électricité et d’une école depuis deux ans, ses habitants y vivent toujours de manière traditionnelle dans de petites habitations faites de briques de terre. Assis à l’ombre d’un arbre, Siaka Sidibé est le frère du chef du village. Petite barbichette grisonnante, cet homme d’une cinquantaine d’années au visage émacié exprime son inquiétude. « On entend que nos frères du Mali et du Burkina ont des problèmes, dit-il, le chèche qui lui couvre la tête balayé par le vent. Alors forcément, on a peur. Pourtant, ici, notre situation s’est considérablement améliorée. Mais nous sommes encore vus comme des étrangers. Ce que l’on veut, c’est avoir la nationalité ivoirienne. »

 

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