Diplomatie

À la tête du Conseil de sécurité de l’ONU, la Tunisie peine à peser sur les débats

Réservé aux abonnés | | Par
Conseil de sécurité de l’ONU (image d’illustration).

Conseil de sécurité de l'ONU (image d'illustration). © Mary Altaffer/AP/SIPA

La Tunisie espère mettre à profit sa présidence du Conseil de sécurité en janvier pour faire valoir sa vision des dossiers régionaux, alors que sa diplomatie semble en perte de vitesse.

La Tunisie a un mois pour laisser son empreinte au Conseil de sécurité des Nations unies, dont elle pilote les travaux en assurant la présidence tournante de janvier. À ce titre, elle est chargée de piloter les travaux et réunions censés donner le la aux délégations des 193 pays membres de l’ONU.

Depuis un an et jusqu’au 31 décembre 2022, le pays fait partie des dix membres non-permanents qui s’ajoutent au cinq membres fixes de cette instance (Chine, États-Unis, Russie, France et Royaume-Uni), dont le but premier est de maintenir la paix et la sécurité internationales. Tunis avait déjà occupé ce siège à trois reprises : en 1959, 1980 et 2000.

« C’est un rôle très important et loin d’être uniquement symbolique. Il s’agit du moment phare de notre mandat au Conseil de sécurité, qui nous permet de mettre en avant la vision tunisienne », assure Taoufik Chebbi, directeur de la paix et de la sécurité internationale au ministère tunisien des Affaires étrangères. Le pays compte ainsi insister sur l’une des constantes de sa politique étrangère : le multilatéralisme.

L’heure du bilan

Cette présidence démarre sur fond de bilan de la première année du mandat de la Tunisie en tant que membre élu non-permanent. « La Tunisie est passée inaperçue et n’a pas su se saisir de cette opportunité », considère la politologue Khadija Mohsen Finan, enseignante-chercheuse à l’université Paris 1.

« La Tunisie aurait pu trouver les moyens de faire de la politique à échelle internationale et de changer des choses au sein du Conseil de sécurité, mais son bilan est négatif et rien ne laisse présager que le pays se rattrape durant cette présidence tournante. L’espoir demeure toutefois pour l’année à venir », abonde Adnan Mansar président du Centre d’études stratégiques sur le Maghreb (CESMA) et ex-porte-parole puis directeur de cabinet de l’ancien président tunisien Moncef Marzouki (2012-2014).

Des observateurs mettent en cause des mouvements diplomatiques impromptus, dont le limogeage du représentant tunisien auprès de l’ONU, Kaïs Kabtani, en plein mandat, et plus généralement une fragilisation de la diplomatique tunisienne. « Le rappel de l’ambassadeur et le manque de clarté du chef de l’État sur sa politique étrangère reflètent cette absence de diplomatie qui n’a tourné qu’autour de la rente de la révolution ces dernières années. La Tunisie n’a pas pour autant de poids au sein de la région alors qu’elle aurait pu être un pays phare grâce à sa transition », assure Khadija Mohsen Finan.

Le ministère des Affaires étrangères aurait besoin d’avoir les mains moins liées par la présidence

« Nous sommes en pleine paralysie diplomatique. Le ministère des Affaires étrangères aurait besoin d’avoir les mains moins liées par la présidence, qui fait preuve d’un déficit d’ouverture. Au lieu  de se montrer entreprenants et de faire entendre leurs idées, nos diplomates se transforment en fonctionnaires et exécutants dans l’attente d’ordres qui n’arrivent pas, en l’absence de vision claire », dénonce encore Adnan Mansar.

« Ces changements relèvent de décisions souveraines des autorités compétentes et n’ont jamais perturbé ou affaibli la diplomatie tunisienne, qui continue au contraire à travailler de façon imperturbable grâce à ses orientations constantes », rétorque Chebbi.

Tunis reste d’ailleurs fière de l’adoption à l’unanimité en juillet dernier, à son initiative aux côtés de la France, de la résolution 2532 exigeant la cessation de toutes les hostilités pour faire face à la pandémie de Covid-19. « C’est la première fois que le Conseil de sécurité prend en considération l’élément santé en tant que menace à la paix et la sécurité », souligne Taoufik Chebbi. Une réunion de suivi de sa mise en œuvre est prévue le 25 janvier. « La Tunisie pourrait se montrer plus active par exemple sur le plan de l’accès universel aux vaccins pour les pays pauvres, cette résolution est en-deçà des attentes », nuance Adnan Mansar.

Soft power « en perte de vitesse »

Face à la pandémie et à des menaces moins circonstancielles comme le réchauffement climatique, la diplomatie préventive fait partie des priorités de cette présidence tournante. Il s’agit d’identifier les facteurs de fragilité pouvant mener à des violences et conflits comme la pauvreté, la marginalisation…. En particulier sur le continent africain. Le thème a été évoqué durant la réunion de haut niveau sur le maintien de la paix et de la sécurité en contexte fragile, présidée le 6 janvier par le chef de l’État Kaïs Saïed, et devrait également être au cœur des discussions de la réunion de haut niveau sur le Moyen-Orient prévue le 26 janvier.

« Ce concept louable n’est pas nouveau et la Tunisie ne dépasse pas les déclarations d’intentions et les principes généraux », regrette encore Adnan Mansar. Ce dernier déplore aussi le manque d’ambition et surtout de vision du pays vis-à-vis du continent africain, allant jusqu’à dénoncer un soft power « en perte de vitesse »

La Tunisie a fait une priorité du conflit libyen dès son accession en tant que membre non-permanent en janvier 2020

« La Tunisie, élue au nom du groupe africain, est le porte-voix des pays du continent mais elle représente aussi les pays arabes », rappelle Taoufik Chebbi. La coopération entre ONU et Ligue des États arabes fera d’ailleurs l’objet de débats le 20 janvier. Parmi les dossiers sensibles pour la région, le conflit libyen divise justement ces États aux intérêts divergents.

« La Tunisie en a fait une priorité dès son accession en tant que membre non-permanent en janvier 2020 », assure Chebbi. La Libye sera d’ailleurs au menu des discussions le 28 janvier dans le but d’encourager une solution politique et pacifique négociée, après une myriade de tentatives de dialogue, dont la conférence de Berlin et un forum inter-libyen organisé à Tunis en novembre dernier.

Les participants à ce rendez-vous ont convenu d’organiser des élections en décembre 2021 : « Un acquis important », veut croire le diplomate. Mais cela risque de rester un vœu pieux étant donné qu’ils ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur un futur gouvernement de transition. « Toutes ces étapes préparent le terrain à la solution souhaitée », insiste encore Taoufik Chebbi. En attendant, le Conseil de sécurité appelle en vain la communauté internationale à respecter l’embargo sur les armes censé être imposé sur place.

« Rien n’indique que quelque chose a changé sur le dossier libyen, pas plus que sur d’autres dossiers depuis que la Tunisie est membre non-permanent du Conseil de sécurité. Nous n’avons pas vu par exemple le ministre des Affaires étrangères faire le tour des chapelles concernées, déplore Adnan Mansar. Nous avons laissé filer l’occasion d’endosser le rôle de puissance diplomatique régionale. » D’aucuns accusent directement Carthage de manquer de vision et de contacts à même de fédérer les parties du conflit. Reste à voir si un mécanisme de surveillance du cessez-le-feu pourra être mis en place.

Prudente neutralité

Autre sujet brûlant : la question du Sahara occidental. Objet d’une récente réunion à huis clos à l’initiative de l’Allemagne, elle ne sera pas à l’ordre du jour de la présidence tunisienne du Conseil sécurité, dont l’une des prérogatives est d’enquêter sur toute situation pouvant entrainer un différend entre nations. La Tunisie s’accroche à une autre des constantes de sa politique étrangère : le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des autres États.

Mais certains y voient un signe supplémentaire d’affaiblissement. « Historiquement, Tunis ne veut pas s’immiscer dans cette question et elle n’a pas les moyens de prendre position. Toutefois, elle aurait pu l’évoquer sans prendre parti car la présidence tournante impose de sortir de son habituelle neutralité pour mettre sur la table les problématiques qui s’imposent à l’agenda. Cela lui sera reproché », assure Khadija Mohsen Finan.

Quant au reste des grands conflits régionaux, les aspects humanitaires et politiques de la crise en Syrie et l’utilisation sur place d’armes chimiques sont au menu des discussions (5 et 20 janvier), tout comme la situation au Yémen (14 janvier).

S’agissant de l’Afrique, le Conseil a tenu, le 11 janvier, une réunion sur les derniers développements intervenus au Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel et la mission de stabilisation du Mali (13 janvier). Quant à la question palestinienne, prioritaire pour la Tunisie, elle sera l’objet lors de la réunion du 26 janvier, présidée par le ministre des Affaires étrangères, Othman Jerandi. Objectif : la reprise des négociations.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

3098_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte