Économie

Sanlam, NSIA, Axa… Quand le Covid-19 rebat les cartes de l’assurance santé

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Mis à jour le 19 février 2021 à 12:30

Au Sénégal, une mère et son fils pendant une consultation au Centre de Protection Maternelle et Infantile (PMI) de la Medina

Segment jusque-là négligé sur le continent, faute de clientèle et de rentabilité, l’assurance santé est depuis peu intégrée dans les stratégies de croissance des compagnies. Des leaders historiques aux nouveaux acteurs numériques du marché.

« Le Covid-19 a brusqué tout le monde ». Un truisme répété à l’envi parmi les acteurs de l’assurance, la soudaineté et la brutalité de la pandémie ayant bouleversé des pans entiers des économies. En Afrique, la crise sanitaire apparue au début de l’année dernière a particulièrement bousculé les assureurs, alors que les États se sont en majorité retrouvés impuissants face à l’ampleur des dommages à couvrir.

« La première réaction des compagnies d’assurance a été de renvoyer la responsabilité aux pouvoirs publics pour la prise en charge des conséquences du Covid-19 », entame un consultant spécialiste du secteur financier africain qui reconnaît que les assureurs ne voulaient pas ouvrir ce grand dossier, la branche santé étant de fait considérée comme non rentable.

90 % de la population laissée de côté

Toutefois, passé ce premier mouvement de recul, les acteurs se sont mobilisés en masse pour répondre aux conséquences sanitaires immédiates. Entrouvrant la porte à une future remise à plat d’un système de protection qui laisse de côté près de 90 % de la population.

Pour rappel, le continent est largement sous-assuré : le taux de couverture oscille autour de 6-7 %. La majorité des Africains ne bénéficient d’aucune garantie en termes de risques, la santé en premier lieu.

Alors, les annonces se sont succédé. Au mois de mars 2020, Sanlam Pan Africa Non-Vie (ex Saham Assurances) indiquait, entre autres, avoir apporté sa contribution au Fonds de solidarité initié par le roi Mohammed VI pour endiguer la propagation de la pandémie du Covid-19 et atténuer ses conséquences socio-économiques.

Nous n’avons pas attendu la crise sanitaire pour nous pencher sur la question

En avril, c’était au tour du panafricain NSIA, fondé par Jean Kacou Diagou, d’annoncer un don de plus de 300 millions de F CFA (500 000 euros) et de matériel (ambulances médicalisées et kits sanitaires) pour lutter contre l’expansion de la pandémie. Même son de cloche du côté des principales filiales du groupe Sunu de Pathé Dione qui ont effectué des dons en matériels au profit des hôpitaux aux débuts de la crise, d’une valeur totale de 360 millions de F CFA.

Des acteurs déjà prêts

Mais au-delà de ces communications concordantes, la pandémie a-t-elle vraiment donné le « déclic santé »  aux compagnies d’assurance ? Si certains, comme cet expert en assurance d’Afrique de l’Ouest, ne sont « pas bluffés par les accélérations en la matière », d’autres « n’ont pas attendu la crise sanitaire pour se pencher sur la question ». C’est particulièrement le cas du géant mondial Axa qui a choisi de faire du segment de la santé, aux côtés des grands risques, le fer de lance de sa stratégie en Afrique.

La crise sanitaire nous a fait gagner de trois à cinq ans dans la prise de conscience collective de l’importance de ces enjeux

« La santé est un segment dans lequel nous voulons nous développer, et il s’agit d’ailleurs d’un pilier stratégique fort aux yeux de notre DG, Thomas Buberl. La crise du Covid-19 nous a encore plus confortés dans cette voie », confiait à Jeune Afrique, en novembre, Benoît Claveranne à la tête d’Axa International & nouveaux marchés – une structure qui regroupe 30 pays et représente près de 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 960 millions d’euros en Afrique, en 2019. « La crise sanitaire nous a fait gagner de trois à cinq ans dans la prise de conscience collective de l’importance de ces enjeux », précisait-il.

Concrètement, l’assureur français, acteur majeur du continent aujourd’hui présent en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Nord, mise sur les partenariats pour s’attaquer au marché. En Égypte, Axa s’est associé avec la start-up locale Yodawi pour proposer via son application AxaMyDoctor, des services santé accessibles à tous – notamment la livraison de médicaments.

Au Maroc, la compagnie a investi il y a moins de deux ans dans DabaDoc, une start-up spécialisée en télémédecine, pour développer ce concept dans les pays de la zone Cima (Conférence interafricaine des marchés d’assurance). Avec la crise du coronavirus, de tels services ont commencé à être proposés aux clients dans certains pays.

« L’effet covid » en question

Du côté d’Allianz, l’autre poids lourd européen des assurances actif sur le continent, on ne constate pas encore « d’effet Covid ». Toutefois, l’assureur allemand anticipe déjà un changement de cap à venir. « Il est fort probable que dans le futur, nous puissions voir des populations – et en particulier les salariés lorsqu’il s’agit de contrats collectifs – de plus en plus sensibles à la couverture des risques liés à la santé mais également à la prévoyance », affirme Patrick Mommeja, responsable Life and Health Insurance chez Allianz Africa.

Pour le groupe, dont le segment santé représente en moyenne 20 % du chiffre d’affaires des entités qui proposent une telle offre, la stratégie reste pour l’heure assez classique. Allianz Africa déroule un modèle de contrats collectifs souscrits par les entreprises pour le compte de leurs salariés – soit plus de 90 % des contrats santé du groupe. « Un modèle pérenne qui peut être comparé à celui que nous connaissons en France par exemple », précise notre interlocuteur.

En parallèle de ces contrats collectifs, Allianz se développe sur le segment de la santé individuelle avec notamment des offres haut de gamme. Il faudra par exemple compter entre 320 000 F CFA et 400 000 F CFA (500-600 euros) pour obtenir une couverture santé individuelle maximale (hospitalisation, frais médicaux courants, dentaire/optique, assistance rapatriement) en Côte d’Ivoire, comparable aux offres que l’on peut trouver en Europe. Sachant que le revenu mensuel moyen ivoirien s’élevait à 191 dollars (156 euros) en 2019, d’après les données de la Banque mondiale.

Les compagnies d’assurance ne tiennent pas à accroître la part de leur activité classique dévolue à la santé

Faible taux de couverture

Mais ce niveau élevé des primes, qui exclut, de fait, une bonne partie des populations, tient son explication dans une formule mathématique simple. Occurrence fréquente (et inévitable) des sinistres couplée à une assiette étendue de bénéficiaires sur une seule garantie égalent une prime forte. « Les compagnies d’assurance ne tiennent pas à accroître davantage la part de leur activité classique dévolue à la santé sur le continent, car ce segment reste majoritairement non rentable », évoque par ailleurs un professionnel du secteur actif dans le domaine du courtage en Afrique centrale.

Selon lui, les assureurs, via les contrats collectifs qu’ils déploient auprès de leur clientèle d’entreprises comme un « produit d’appel » afin de pouvoir placer d’autres produits plus rémunérateurs, doivent jouer à la fois le rôle de sécurité sociale et de mutuelle complémentaire dans la majorité des pays africains. La prime versée en début d’année est vite évaporée à mesure que le salarié utilise sa couverture, pour lui-même, son conjoint et ses enfants. Sans compter le risque de fraude.

« En dehors de ce marché, qui ne couvre in fine que les entreprises privées tenues par les conventions collectives des secteurs dans lesquels elles opèrent (oil&gas, banques, assurances…) d’offrir une garantie santé à leurs salariés, le champ d’action reste large », poursuit le courtier en assurances. Un euphémisme au regard du très faible taux de couverture actuel.

Populations vulnérables

À l’autre extrémité de l’échelle, la microassurance est, elle, envisagée comme le segment porteur, qui a le plus à gagner de la crise du Covid-19. Allianz, tout comme certains assureurs majeurs sur le continent, s’y sont – progressivement – engouffrés. Avec des offres destinées à couvrir les dépenses de santé de première nécessité comme les frais d’hospitalisation.

« Si l’on considère que les gouvernements ne peuvent pas couvrir les besoins de cette population vulnérable de manière structurelle, les compagnies d’assurance ont un rôle à jouer sur ce segment », affirme Ridha Meftah, partner chez EY Tunisie, responsable de la division Financial services consulting et Afrique francophone.

L’assurance santé doit tirer profit des nouveaux outils et applications numériques

Pour l’analyste, la crise sanitaire a montré que les populations vulnérables (30 à 50 % des habitants selon les pays) n’ont pas le minimum de couverture sociale et de santé. « Il est temps que le secteur financier et assurantiel s’active pour ouvrir des services financiers permettant d’avoir un minimum de couverture via des produits de microfinance et de microassurance en faisant jouer le levier digital (SFD: services financiers digitaux) », préconise-t-il.

Un sentiment que partage Patrick Mommeja chez Allianz Africa : « Sur le digital, il est clair que l’assurance santé doit tirer profit des nouveaux outils et applications numériques, que ce soit en faveur des prestataires médicaux ou des assurés. » La voie est donc ouverte même si, pour l’heure, aucun des acteurs n’est encore en pointe sur le sujet.

Santé et inclusion financière

Plus que jamais, les assureurs doivent trouver des solutions pour adapter leur offre au pouvoir d’achat des populations et progresser sur le volet de l’inclusion. Ainsi, au Cameroun, le groupe Atlantique Assurances a signé un partenariat avec Medcamer – un groupement de médecins locaux –  pour la mise à disposition des médecins et de leur famille, d’une couverture santé à diverses options. De même, en Côte d’Ivoire, la filiale locale du groupe tunisien Comar s’appuie sur les synergies avec les autres sociétés de son principal actionnaire, Amen Group, pour offrir un réseau de soin qui s’étend jusqu’en Tunisie avec un ticket modérateur s’appliquant dans les mêmes conditions de Tunis à Abidjan.

Ou encore d’Orange Bank qui vient d’acquérir les Assurances 24h mobile et se place en tant que courtier en assurances, en proposant une offre de services santé (mais pas uniquement) visant à toucher l’ensemble de la sphère familiale, en Côte d’Ivoire pour le continent. L’assurance est développée en lien avec BNP Paribas Cardif, partenaire d’Orange depuis 2018.

En parallèle, de nouvelles start-up voient le jour, comme le tunisien Ahmini (« protège-moi », en arabe). Avec le soutien de l’État et de l’opérateur Tunisie Telecom, le service d’Ahmini facilite l’affiliation des femmes rurales au système d’assurance sociale et sanitaire. Une nouvelle venue dans l’armada d’assurtech actives – dont Bima, start-up lancée au Ghana, Microensure, en Afrique australe, Baloon et Susu, en Afrique de l’Ouest – qui n’attendaient que ce fameux « déclic », aussi funeste soit-il, pour se mettre en ordre de marche.