Sécurité

Cameroun anglophone : regain de violences à la veille du Championnat d’Afrique des nations

Réservé aux abonnés | | Par - à Yaoundé
Mis à jour le 15 janvier 2021 à 11h52
Un soldat camerounais du BIR, face à un marché abandonné de Buéa, dans le Sud-Ouest anglophone du Cameroun, le 4 octobre 2018 (Illustration).

Un soldat camerounais du BIR, face à un marché abandonné de Buéa, dans le Sud-Ouest anglophone du Cameroun, le 4 octobre 2018 (Illustration). © Zohra Bensemra/REUTERS

Les violences ont repris de plus belle dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, où le nombre de victimes ne cesse d’augmenter.

Les populations du petit village de Mautu, dans l’arrondissement de Muyuka, sortent progressivement de leur torpeur. Dimanche 10 janvier, un raid armé déferlait dans cette localité jouxtant la capitale régionale du Sud-Ouest anglophone, Buea, faisant au moins neuf morts et plusieurs blessés.

Devenues virales, des images non authentifiées de l’attaque montrent, étalés sur le sol, des corps sans vie jonchés d’impacts de balles. L’attaque ne cesse de susciter indignation et interrogations, les auteurs et mobiles de cette tuerie étant au cœur d’une vive polémique.

Cinq jours après les faits, les détails des évènements, abondamment condamnés par la communauté nationale et internationale, commencent à faire surface. Les témoignages des survivants de Mautu attribuent le massacre à une incursion des forces de défense camerounaises. Alors qu’ils s’étaient réfugiés dans les champs environnants en raison des échanges de balles, ces rescapés dénoncent aujourd’hui le meurtre de civils.

Versions contradictoires

Un responsable de l’ONG Médecins sans frontières, cité par Reuters, ajoute que « des enfants et des vieilles personnes » figureraient parmi les victimes. MSF, seule organisation ayant accès à la plupart des villages anglophones reculés où les centres de santé ont presque tous disparu, contredit ainsi l’armée camerounaise.

Car si cette dernière reconnait avoir mené « un raid préventif » sur les positions de groupes terroristes aux ordres des surnommés « Spirito » et « Gabonais », elle dément toute victime collatérale. « Le bilan de l’accrochage qui s’en est suivi fait état de quelques terroristes neutralisés et d’autres blessés en fuite », a précisé dans un communiqué le capitaine de vaisseau Atonfack Guemo, porte-parole de l’armée. Face aux accusations persistantes, ce dernier a concédé qu’« une enquête minutieuse avait été prescrite par le haut commandement » pour élucider les accusations à l’encontre de la grande muette.

« L’armée a peut-être tué des sécessionnistes, mais ce que nous disons, c’est qu’il y avait aussi des victimes civiles », explique à Jeune Afrique Me Agbor Balla, avocat de nombreux détenus politiques, faisant remarquer que les militaires « n’ont donné aucun bilan ».

Résurgence des conflits

En zone anglophone, le scénario est devenu récursif. Un massacre est commis dans une village, une vidéo illustrant les tueries apparaît sur la toile, les organisations de la société civile et les médias montent au créneau pour les dénoncer, et l’armée et les groupes sécessionnistes s’en rejettent mutuellement la responsabilité.

Mais les évènements de Mautu viennent aussi rappeler que ce début d’année est l’un des plus sanglants depuis le début de la crise sociopolitique qui secoue les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. En moins de quinze jours, au moins 25 personnes – civiles ou militaires – ont été tuées lors de violences dans les régions anglophones.

Deux jours avant le massacre de Mautu, six membres des forces de défense camerounaises, dont deux gendarmes, un officier de police et deux civils, ont été tués par de présumés séparatistes à un checkpoint à l’entrée de Bamenda. Le 6 janvier, le cortège du préfet de la Momo tombait dans une embuscade, faisant cinq morts, dont une journaliste et quatre militaires. Autant d’évènements loin d’être isolés.

Selon l’avocat Agbor Balla, le regain des violences dans les régions anglophones est « indubitablement lié au Championnat d’Afrique des nations (CHAN) que le pays va abriter dès le 16 janvier prochain ». « Les activistes sécessionnistes ne veulent pas que cette compétition se déroulent sur ce qu’ils considèrent comme leur territoire, et ils l’ont fait savoir », assure-t-il.

Nouveaux modes opératoires

L’intensification des combats se caractérise par l’apparition de nouveaux modes opératoires, parmi lesquels l’usage d’engins explosifs confectionnés à l’aide de bonbonnes de gaz. « Ce type d’armes est extrêmement nocif, car elle sont surtout utilisées pour commettre des attentats, confie une source sécuritaire ayant requis l’anonymat. Si les terroristes se perfectionnent dans la mise en place de ces tactiques, alors le pire serait à craindre. »

L’accalmie ne semble cependant pas à l’ordre du jour, chaque partie campant sur ses positions. Dans son discours de fin d’année, le président Paul Biya s’est contenté d’exhorter une nouvelle fois les combattants sécessionnistes à déposer les armes et à se rendre dans les centres de démobilisation et de réinsertion. Un appel suivi par de nombreux soldats rebelles, mais qui peine à enrayer le cycle des violences.

L’opposition estime cette approche peu productive. À l’image de Maurice Kamto, qui plaide pour « un cessez-le-feu immédiat, la libération des prisonniers de la crise anglophone et un dialogue inclusif pour discuter de la forme de l’État ».

Les prémices de négociations, entamées en 2020 sous l’égide de la Suisse, semblent quant à elles au point mort, ce qui plonge les différentes parties dans une situation de statu quo où chacun s’exprime par la violence. Un blocage qui fait malheureusement planer une réelle menace sur le CHAN.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer