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Algérie : dans le secret de la réhabilitation du général « Toufik », ex-patron du DRS

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Le général « Toufik ».

Le général "Toufik". © Saad pour JA

Arrêté et condamné en 2019, l’ancien patron des services secrets a été acquitté de l’accusation de complot contre l’armée et l’autorité de l’État. Comment a-t-il vécu son séjour carcéral ? Pourquoi a-t-il été réhabilité ? A-t-il été, comme il l’affirme, victime d’une machination ? Éléments de réponse.

En regagnant son domicile le 3 janvier après avoir été acquitté par le tribunal militaire de Blida des accusations de « complot contre l’armée et l’autorité de l’État », le général Mohamed Mediène, dit « Toufik », ne pouvait pas éviter de passer devant la fameuse résidence Dar El Afia, où s’était tenue, le 27 mars 2019, la fameuse réunion secrète à laquelle il avait pris part et qui lui vaudra d’être traîné en justice en compagnie de Saïd Bouteflika, ex-conseiller à la présidence, Athmane Tartag, ancien coordinateur des services secrets, et Louisa Hanoune, chef du Parti des travailleurs.

La résidence, située à quelques encablures de son domicile, l’accusation de complot, qu’il juge aussi infamante que montée de toutes pièces, ainsi que son séjour carcéral resteront gravés dans la mémoire du général, qui a dirigé les services de renseignements pendant 25 ans, avant d’en être brutalement écarté, en septembre 2015.

Depuis l’acquittement de « Toufik », amis, proches, fidèles et anciens collaborateurs défilent discrètement à son domicile, placé sous bonne garde et mitoyen de la villa du général Khaled Nezzar, ex-ministre de la Défense, qui a été également blanchi de la même accusation de complot. Réputé discret et mystérieux, voire taiseux, « Toufik » n’est pas homme à s’épancher sur ses 21 mois de détention. De même ne fera-t-il aucune confidence sur ce fameux complot ni sur ses relations avec Ahmed Gaïd Salah, l’ancien chef d’état-major, qui l’a envoyé en prison, où il comptait le garder aussi longtemps que possible.

Il ne s’exprimera pas non plus sur les raisons qui ont poussé l’ex-président Bouteflika, avec la complicité de son entourage immédiat, dont Gaïd Salah et Saïd Bouteflika, à l’éjecter sans ménagement de la direction des services. Mais les rares déclarations qu’il a lâchées au cours de son procès au tribunal de Blida, ainsi que les confidences de certains de ses fidèles permettent aujourd’hui de faire un peu la lumière sur les événements qui ont précédé et suivi la démission forcée du président Bouteflika au soir du 2 avril 2019.

État de santé dégradé

De la prison militaire de Blida, où il a été incarcéré le 5 mai 2019, « Toufik » avait peu d’espoir de sortir. « Gaïd Salah vivant, il n’y a aucune chance qu’il quitte la prison », confiait un membre de son entourage. Après avoir obtenu l’incarcération de « Toufik », Gaïd Salah comptait le poursuivre de sa vindicte sans le moindre état d’âme.

Peu de temps après avoir été placé sous mandat de dépôt, « Toufik » se blesse grièvement à l’épaule après une chute dans sa cellule. Les médecins souhaitent le transférer à l’hôpital militaire de Aïn Naadja, sur les hauteurs d’Alger, pour y être opéré. Les ordres venus directement de Gaïd Salah sont formels : pas question de transférer le prisonnier Mediène. Il sera finalement opéré à la prison de Blida avec les moyens du bord. Résultat : l’intervention chirurgicale se déroule mal, tant et si bien que le patient est contraint à se déplacer en chaise roulante. Il ne mange presque plus et perd 18 kilos au fil des mois. Ses avocats et sa famille alertent l’opinion sur la dégradation de son état de santé et la nécessité de le faire prendre en charge dans une clinique spécialisée. Rien n’y fait. Les ordres du chef d’état-major et vice-ministre de la Défense ne souffrent aucune contestation.

C’est donc installé sur une chaise roulante que Mohamed Médiène se présente à son procès le 23 septembre pour répondre du chef d’accusation de « complot contre l’armée et l’autorité de l’État ». Il réfute l’accusation, explique qu’il a agi dans l’intérêt du pays, avant de lire une déclaration dans laquelle il affirme que c’est lui qui a fait l’objet d’une machination. « Le complot réel et véritable qui me place devant vous en tant qu’accusé aujourd’hui vient de mes tentatives de lutte contre la corruption », déclare le général Mediène au juge.

« Je veux que l’enquête s’arrête à la porte du ministre. » Comprendre : Ghoul reste intouchable

Il détaille les enquêtes menées par ses services sur les affaires de corruption, de malversations et de détournements impliquant des hautes personnalités proches du président Bouteflika. Il évoque une criminalité en col blanc qui sape les fondements de la nation et des oligarques dont les figure de proue croupissent aujourd’hui en prison. Lesquels, selon l’ex-directeur du Département du renseignement et de la sécurité (DRS, dissous en 2016), ont « introduit dans notre pays le principe systémique des pots-de-vin et des pots de miel, des commissions faramineuses devenues un véritable cancer des projets publics, comme Sonatrach, l’autoroute Est-Ouest « .

Corruption endémique

Un complot qui vient de loin, dit-il. Pour comprendre, il faut remonter à 2009, quand Mohamed Médiène, qui dirige alors le puissant DRS, met entre les mains du président un rapport d’enquête préliminaire sur des soupçons de corruption relatifs à des contrats accordés par le groupe pétrolier Sonatrach à des compagnies étrangères et impliquant son ministre de l’Énergie Chakib Khelil. « Toufik » prévient le président que le nom de son frère Saïd figure dans ces enquêtes. Le chef de l’État demande au patron du DRS de pousser ses investigations plus loin. Celles-ci font apparaître plusieurs virements au profit de Chakib Khelil et de son entourage sur divers comptes bancaires à l’étranger.

Parallèlement au dossier Sonatrach, le DRS lance des enquêtes sur le projet de l’autoroute Est-Ouest attribué à des firmes chinoises et japonaises pour 11,2 milliards de dollars. Là encore, les investigations laissent apparaître des soupçons de commissions versées à des intermédiaires et à de hauts responsables, dont Amar Ghoul, ministre des Travaux publics. En janvier 2010, la justice ouvre des enquêtes sur ces deux affaires, tandis que des dirigeants de Sonatrach et du ministère des Travaux publics sont incarcérés. En dépit de l’implication avérée du ministre de l’Energie dans l’affaire Sonatrach, Bouteflika refuse de lâcher Chakib Khelil.

L’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika lors de sa réélection le 10 avril 2009, conduit par son petit frère Saïd.

L'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika lors de sa réélection le 10 avril 2009, conduit par son petit frère Saïd. © AP/SIPA

Tout ce que font et disent Bouteflika et son frère remonte aux grandes oreilles des services de renseignements français

Il faudra attendre mai 2010 pour que ce dernier soit démis de ses fonctions. Quant à Amar Ghoul, il est maintenu en poste. À Mohamed Mediène, qui lui met sous les yeux le dossier de l’autoroute Est-Ouest, le président répond : « Je veux que l’enquête s’arrête à la porte du ministre. » Comprendre : Ghoul reste intouchable. Les affaires Sonatrach et celle de l’autoroute Est-Ouest sur lesquelles la justice a relancé les instructions resteront comme l’illustration de la corruption endémique sous le règne de Bouteflika.

Menace sur la sécurité nationale

Le « complot » contre « Toufik » prendra une nouvelle tournure début 2013. Une enquête sur des contrats accordés par Sonatrach à la firme italienne Saipem est ouverte en Italie. Là encore, le nom de Chakib Khelil revient avec insistance. Devant l’énormité du scandale, Bouteflika est contraint d’ordonner une enquête. Celle-ci est accablante pour Chakib Khelil et sa famille. Pour protéger le ministre des poursuites judiciaires, Saïd Bouteflika le fait fuir aux États-Unis.

Un événement majeur survient le 27 avril 2013. Victime d’un grave AVC, Bouteflika est évacué en France pour des soins, d’abord à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce puis à l’hôtel des Invalides. La présence prolongée du chef d’État algérien dans ces deux établissements pose un problème de sécurité nationale. Ses communications, ses messages, ses discussions et ses échanges professionnels et privés font l’objet d’interception par des services secrets étrangers. Le téléphone de Saïd Bouteflika est « sonorisé » ainsi que la chambre du président à l’Hôtel des Invalides, située au-dessus du Groupement interministériel de contrôle (GIC), qui centralise l’ensemble des écoutes administratives en France.

Le chef du DRS commence à devenir gênant, encombrant, voire constitue une menace pour le clan présidentiel

Tout ce que font et disent Bouteflika et son frère remonte aux grandes oreilles des services de renseignements français. Mohamed Mediène avertit le président de la menace que fait peser sa présence à Paris sur la sécurité nationale et lui recommande de rentrer au pays. Ses alertes ne sont pas prises au sérieux et sa demande ignorée. Le chef du DRS commence à devenir gênant, encombrant, voire constitue une menace pour le clan présidentiel, qui souhaite s’en débarrasser pour un triple objectif : permettre à Bouteflika de briguer en 2014 un quatrième mandat malgré sa maladie handicapante, enterrer les affaires de corruption dans lesquelles sont impliqués les membres du clan, démanteler ce puissant DRS et récupérer certaines de ses structures pour les confier à l’état-major, dont le patron Gaïd Salah est alors un allié indéfectible des Bouteflika.

Rupture

Le début de la rupture entre « Toufik » et Bouteflika survient en août 2013. La justice algérienne lance des mandats d’arrêts internationaux contre Chakib Khelil et sa famille avant de les inculper lourdement dans le cadre de l’affaire Sonatrach. Furieux que son ami d’enfance Khelil soit inculpé, Bouteflika demande des explications à « Toufik ». Au cours d’une entrevue à la résidence de Zéralda, le chef du DRS lui met le dossier entre les mains et explique que devant l’imminence d’un mandat d’arrêt que la justice italienne s’apprêtait à lancer contre Chakib Khelil, il fallait lui couper l’herbe sous le pied. Un ancien ministre algérien, de surcroît proche du président, traqué par des juges de Milan, cela ferait désordre. Ce serait une humiliation nationale. Bouteflika accepte finalement les explications de « Toufik » et demande au ministre de la Justice de poursuivre l’enquête.

L’ancien ministre de l’Énergie algérien, Chakib Khelil.

L'ancien ministre de l'Énergie algérien, Chakib Khelil. © Hans Punz/AP/SIPA

Saïd est parti voir le président pour lui monter la tête contre le général Mediène

Saïd Bouteflika ne l’entend pas de cette oreille. Pour cet homme devenu puissant et influent au fil des années, le général Mediène et ses enquêtes constituent une menace pour la famille présidentielle. « Saïd est parti voir le président pour lui monter la tête contre le général Mediène », confie un proche de ce dernier. La suspicion, voire l’inimitié s’invitent dans les rapports entre le président et le patron du DRS qui a été jusque-là d’une loyauté à toute épreuve.

Le divorce entre les deux compagnons se trouve accéléré par la sainte alliance qui se forme durant l’été 2013 entre Saïd Bouteflika, Gaïd Salah et Amar Saadani, propulsé en août 2013 à la tête du FLN, pour faire dégager « Toufik » et démembrer le DRS au profit de l’état-major. Le chef d’état-major entretient lui aussi des rapports tendus avec « Toufik ». Colérique et vindicatif, Gaïd se méfie des services et exècre les hommes issus de ce département vis-à-vis desquels il nourrit un certain complexe d’infériorité. « Saïd, Gaïd et Saadani ont fomenté un complot pour écarter Toufik », confie l’une des connaissances de ce dernier.

Démantèlement des services secrets 

En septembre 2013, le DRS est graduellement dépouillé de certaines de ses structures, notamment la cellule qui a mené les investigations sur les affaires de corruption impliquant ministres, oligarques et responsables proches de la mouvance présidentielle. Gardant le silence, Mohamed Mediène assiste au démantèlement des services qu’il chapeaute depuis 1990 et sait que sa fin est proche. Elle sera humiliante.

En février 2014, trois mois avant la réélection de Bouteflika pour un quatrième mandat, Amar Saadani livre un réquisitoire d’une brutalité inouïe contre « Toufik », qu’il accuse de toutes les forfaitures, de tous les coups tordus allant même jusqu’à lui imputer une prétendue responsabilité dans la tentative d’assassinat de Bouteflika à Batna, en septembre 2007.

Saadani n’est qu’un porte-flingue, une marionnette articulée par les deux hommes avec l’assentiment du chef de l’État

Pendant des mois, Saadani instruit des procès publics contre le général Mediène sans que la présidence ne bouge le petit doigt. « Toufik sait que derrière Saadani, il y a la main de Gaïd et de Saïd, et sans doute celle du président, avance un proche du général. Saadani n’est qu’un porte-flingue, une marionnette articulée par les deux hommes avec l’assentiment du chef de l’État. »

Ce qui devait arriver arriva. En septembre 2015, Mediène est démis de ses fonctions sans même avoir droit à une entrevue avec Bouteflika. « Toufik » rentre chez lui et garde le silence. Gaïd Salah devient l’homme fort incontesté de l’armée. Il deviendra le véritable patron du pays après la révolution du 22-Février qui a chassé du pouvoir Bouteflika. Et peut régler ses comptes avec « Toufik » à travers cette histoire de complot que l’ex-patron du DRS aurait fomenté avec le clan Bouteflika et pour lequel il sera condamné en septembre 2019 à quinze ans de prison. Peine confirmée en appel en février 2020.

Réhabilitation

Depuis, un événement rebat les cartes et offre une lueur d’espoir à « Toufik ». Le 23 décembre 2019, Ahmed Gaïd Salah est terrassé par une crise cardiaque. Abdelmadjid Tebboune succède à Abdelaziz Bouteflika et Saïd Chengriha est nommé chef d’état-major de l’armée. Les deux hommes veulent solder certaines affaires de justice dans lesquelles la main de Gaïd a été lourde. Le général Hocine Benhadid, incarcéré sur ordre de l’ex-vice-ministre de la Défense, est libéré en janvier 2020 avant d’être envoyé en France pour des soins sur instruction de Chengriha.

Dans les semaines qui suivent, le général Mohamed Mediène est admis à l’hôpital Aïn Naâdja pour subir une nouvelle opération à l’épaule, celle-là même que Gaïd lui avait refusée. Il sera ensuite transféré vers une clinique de rééducation sur les hauteurs d’Alger qui dépend de l’institution militaire. Télévision, journaux, internet, salle de sport, piscine… Les conditions de son séjour de détenu n’ont rien à voir avec celles de la prison de Blida. Rétabli, « Toufik » s’autorise même des petites parties de football qu’il pratique depuis sa jeunesse. C’est une réhabilitation qui ne dit pas son nom, en attendant que la justice solde cette affaire de complot.

Ce qui m’a amené ici, ce sont des choses dont je ne peux parler aujourd’hui, un jour peut-être, mais pas ici

Samedi 2 janvier, « Toufik » et les autres accusés sont acquittés par le tribunal militaire de Blida qui clôt ainsi ce dossier hérité de l’ère Gaïd Salah. Au juge qui l’interroge, Mohamed Mediène lance cette phrase énigmatique : « Ce qui m’a amené ici, ce sont des choses dont je ne peux parler aujourd’hui, un jour peut-être, mais pas ici. »

Libre et réhabilité, Mohamed Médiène, 78 ans, va-t-il couler des jours tranquilles auprès de ses proches ou va-t-il reprendre du service ? Ceux qui le connaissent jurent qu’il ne nourrit aucune ambition, que sa carrière est loin derrière lui et que l’hypothèse qu’il prenne un poste de responsabilité est proche du zéro. D’autres estiment que dans la période complexe que traverse l’Algérie, l’équipe au pouvoir et l’institution militaire ne peuvent faire l’économie de ses conseils et de son expertise, notamment en matière de sécurité et de renseignements.

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