Diplomatie

Fin de la crise du Golfe : Téhéran, grand perdant ?

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Un homme passe devant un kiosque à journaux devant un magasin de la capitale qatarie, Doha, où l’on peut lire les titres du sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui s’est tenu le 6 janvier 2021 dans la ville saoudienne d’Al-Ula, située dans le désert, et qui a vu le rétablissement des relations du Qatar avec les pays du Golfe.

Un homme passe devant un kiosque à journaux devant un magasin de la capitale qatarie, Doha, où l'on peut lire les titres du sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui s'est tenu le 6 janvier 2021 dans la ville saoudienne d'Al-Ula, située dans le désert, et qui a vu le rétablissement des relations du Qatar avec les pays du Golfe. © A man walks past a newspaper stand outside a shop in the Qatari capital Doha showing headlines about the summit of the six-nation Gulf Cooperation Council (GCC) in the Saudi desert city of Al-Ula, on January 6, 2021, which saw Qatar's relations restored with Gulf nations. - Saudi Arabia and its allies have restored full relations with Qatar, Riyadh said yesterday after a landmark summit, ending a damaging rift that erupted in 2017. Four nations, led by Saudi, cut ties and transport links with Qatar in June that year, alleging it backed radical Islamist groups and was too close to Riyadh's rival Iran -- allegations Doha denied. © KARIM JAAFAR/AFP

L’Iran pourrait craindre que l’unité retrouvée des États du Golfe se fasse contre lui. Mais peut aussi espérer, a contrario, peser davantage sur le Conseil de coopération du Golfe. Explications.

Un peu plus de trois ans après le blocus décidé contre le Qatar, en juin 2017, Riyad et Doha semblent avoir enterré la hache de guerre. Une réconciliation fortement encouragée par l’administration américaine, notamment pour isoler un peu plus l’Iran juste avant le départ du président Donald Trump, qui a mené, tout au long de son mandat, une guerre d’usure contre Téhéran.

La levée du blocus contre Doha permettrait ainsi de priver la République islamique des 100 millions de dollars que le Qatar lui reverse chaque année pour utiliser son espace aérien et ce, alors que le pays, déjà asphyxié par les sanctions internationales, est plongé dans une profonde crise économique. « Trump (…) voulait cadenasser l’Iran tant qu’il pouvait. Or la logique de pression maximale n’a pas empêché Téhéran de reprendre le processus d’enrichissement de son uranium », constate toutefois Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques et auteur de Pays du Golfe: Les dessous d’une crise mondiale (Éditions Armand Colin). 

De la même manière, le blocus contre le Qatar s’est lui aussi soldé par un échec. Accusé par l’Arabie saoudite, le Bahreïn, l’Égypte et les Émirats arabes unis (EAU) de soutenir le terrorisme et d’être trop proche de Téhéran, Doha, mis au ban, s’est alors tourné vers la Turquie et… l’Iran : « Lors de la rupture des relations avec lArabie saoudite, l’Iran a ouvert son espace aérien au Qatar ainsi que des voies maritimes. Cela a permis à l’émirat d’être moins dépendant de Riyad, explique Yasser Ershadmanesh, journaliste et chercheur iranien en relations internationales. S’il est vrai que lIran a pu bénéficier des sanctions [contre le Qatar ndlr], cette reprise des relations diplomatiques ne veut toutefois pas dire que le Qatar va oublier aussi vite lIran », estime-t-il.

Selon lui, les vols qataris ne seront pas complètement suspendus et reprendront à la même fréquence quavant les sanctions : « On avait atteint entre 300 et 400 vols par jour lors du blocus. Nous devrions revenir à une moyenne de 150 à 200 vols par jour, soit le même niveau qu’avant 2017″, affirme le journaliste iranien. La réconciliation saoudo-qatarienne n’implique donc pas de rupture entre Doha et Téhéran. Sans compter que le Qatar partage avec l’Iran le champ gazier South Pars (North Dome), situé dans le Golfe et considéré comme le plus gros gisement au monde.

L’unité contre lIran ?

Pour Sébastien Boussois, le départ de Trump marque également la fin d’un bilatéralisme qui profitait à l’Arabie saoudite et aux EAU : « Avec Trump, nous étions dans la diplomatie transactionnelle. Or, malgré son ostracisation, le Qatar a toujours joué le jeu du multilatéralisme. Doha sentendra donc mieux avec Biden que les Saoudiens et les Émiriens« , estime le chercheur.

 

C’est donc en partie l’arrivée au pouvoir de Joe Biden, a priori plus regardant sur le respect des droits de l’Homme et moins hostile à des négociations avec l’Iran que son prédécesseur, qui pousse le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman à rétablir lunité des pays du Golfe. Par ailleurs, l’Arabie saoudite, empêtrée dans la guerre au Yémen depuis 2015, ne peut se permettre aujourdhui une confrontation directe avec l’Iran.

Le Qatar ne prendra jamais de position agressive contre l’Iran

Dans ce contexte, la fin du blocus et la réconciliation affichée par les pays du Golfe peut être une chance pour l’Iran « si Mohammad Javad Zarif [le ministre iranien des Affaires étrangères] a encore l’énergie de s’installer à la table des négociations », explique Sébastien Boussois. Selon lui, la reprise des relations diplomatiques permet également de ressusciter le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) et de redonner leur place à Oman et au Koweït, deux médiateurs historiques entre les États du Golfe et Téhéran : « Le Conseil pourra alors peser dans la reprise d’un dialogue ou pas avec l’Iran », estime Boussois.

Yasser Ershadmanesh va plus loin et considère que le Qatar pourrait devenir un « ambassadeur de l’Iran » au sein du CCG : « Le Qatar sera un allié de l’Iran comme l’est déjà Oman. L’émirat ne prendra jamais de position agressive contre l’Iran et sa présence permettra d’atténuer les positions anti-iraniennes au sein du Conseil », estime-t-il.

Le Qatar, grand vainqueur

« Le grand gagnant est clairement le Qatar », arbitre Yasser Ershadmanesh. En effet, l’émirat semble être sorti de la crise sans avoir cédé aux pressions de ses voisins, même si le blocus a eu un impact non-négligeable sur ses finances.

Bien qu’officiellement terminée, la crise a laissé des traces et le Qatar ne devrait pas opérer une bascule trop radicale dans ses partenariats avec les pays de la région. « Après ce quil sest passé, le Qatar n’a pas entièrement confiance en l’Arabie saoudite », estime Sébastien Boussois. Pour Yasser Ershadmanesh, « les Qatariens ne prendront pas le risque de mettre tous leurs œufs dans le même panier ».

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