Politique

Chute de Ben Ali : le jour où la Tunisie a basculé

Par - à Tunis
Mis à jour le 14 janvier 2021 à 15:48

De nombreux titres de la presse internationale censurés durant le régime de Ben Ali affluent et attirent les Tunisiens. © Nicoals Fauqué

Il y a dix ans, jour pour jour, Zine el-Abidine Ben Ali quittait le pouvoir après 23 ans de règne. La correspondante de JA à Tunis Frida Dahmani revient sur cette folle journée où la Tunisie a basculé.

Un picotement nasal puis une irritation de la gorge – de nos jours, on parlerait de suspicion de Covid-19 -, trois fois rien, qui secouait la torpeur d’un quartier résidentiel de Tunis et rendait moins anodine cette soirée du 13 janvier 2011. Une sensation qui rappelait les manifestations étudiantes, quand certains camarades hurlaient « crimogènes » pour avertir des lancers de gaz lacrymogènes.

Je ne suis pas la seule à tousser, des voisins au bord de la suffocation sortent dans la rue. L’occasion de faire connaissance et surtout de diffuser un peu plus les rumeurs. En contre-bas, à la Cité Ettadhamen et Ibn Khaldoun, « c’est la guerre ; ils vont descendre de la montagne », entend-on. Personne ne croit aux envahisseurs ni aux supposées razzias mais les consignes de sécurité les plus farfelues circulent : « Soyez prêts à fuir en cas d’offensive, dormez avec vos vêtements et vos documents les plus précieux. »

Dans les faubourgs populaires, les affrontements se poursuivent en nocturne pour le plus grand profit des casseurs. Le pays est en ébullition : la mort, le 4 janvier, de Mohamed Bouazizi qui s’était immolé à Sidi Bouzid le 17 décembre, alimente un mouvement de révolte. Depuis le soulèvement du bassin minier de Gafsa en 2008 (les grèves de Gafsa), les sporadiques pics de protestation étaient perçus comme une soupape à une colère installée. Généralement, après chaque crise, chacun retournait à son quotidien. L’agitation sociale était d’ailleurs devenue une habitude des mois de janvier.

« Trop peu, trop tard »

En cette année 2011, l’annonce d’une grève générale à Sfax, deuxième ville du pays, le 12 janvier, suivie d’une grève générale sur tout le territoire, deux jours plus tard, semblait s’inscrire dans cette tradition de revendications. Mais la détermination de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), le réveil de voix politiques et de corporations jusque-là muettes disaient la singularité du moment. C’était suffisamment impressionnant pour réveiller un vieil atavisme familial : quand le syndicat annonce une grève générale, on fait des provisions, au cas où…

Les copains, qui ont beaucoup ri en me voyant affairée, entre suivi des informations et courses de première nécessité, ont été bien contents de pouvoir se servir, plus tard dans mon stock de pâtes et de lait. Malgré toutes les tensions perceptibles, une certaine euphorie donnait un air d’insouciance à une inquiétude qui s’installait au fil des jours.

La grande manifestation du vendredi 14 janvier devant le ministère de l’intérieur sur l’avenue Habib Bourguiba.

La grande manifestation du vendredi 14 janvier devant le ministère de l’intérieur sur l’avenue Habib Bourguiba. © Nacer Talel/www.imagesdetunisie.com

Un « c’est trop beau pour être vrai  » suspicieux est aussitôt remplacé par un « trop peu, trop tard » plus réaliste

J’offre une tournée de café à mes voisins survoltés et retourne à mon travail. Ce soir-là, un Ben Ali qui a perdu de sa superbe tient un troisième discours, on ne sait pas encore qu’il sera le dernier, et fait, en dialectal, toutes les concessions attendues depuis des années. Incrédule, je regarde mes notes pour un papier que le service web attend. Un « c’est trop beau pour être vrai  » suspicieux est aussitôt remplacé par un « trop peu, trop tard » plus réaliste. Ben Ali a perdu la partie mais cette nuit, nul ne pense à l’avenir ni même à un après Ben Ali, tous ont en tête la manif : celle qui allait devenir le symbole du 14 janvier.

« Liberté, travail et dignité »

Le temps est radieux, le centre de la capitale est sous haute surveillance, mais le tout Tunis s’est quand même donné rendez-vous place Mohamed Ali, siège de l’UGTT. Équipés d’écharpes et de bouteilles d’eau, on se presse dans les rues qui peinent à contenir la foule. Certains suggèrent que s’asperger de Coca-Cola est plus efficace contre les lacrymogènes, les manifestations suivantes l’attesteront.

En attendant, les protestataires rongent leur frein quand, à l’entrée de l’avenue Bourguiba, sous les fenêtres de l’ambassade de France, la police fait asseoir par terre les manifestants. Mais rien n’y fait. Sous l’effet du nombre et de la pression des syndicalistes, les cordons de police se disloquent, on avance résolument vers le ministère de l’Intérieur, l’avenue vibre et est animée d’une même souffle. Au même moment, un télégramme adressé au quai d’Orsay par l’ambassadeur Pierre Ménat ne signale aucun fait majeur à Tunis.

Un épisode qui fera sourire, d’autant que deux jours plus tôt, Michèle Alliot-Marie, alors ministre française des Affaires étrangères, avait proposé à l’Assemblée nationale une aide sécuritaire à la Tunisie. Les slogans de l’UGTT fusent et sont vite remplacés par les « Liberté, travail et dignité » qui résument les revendications d’une révolution tunisienne naissante. Le fameux « dégage » viendra plus tard, quand les manifestants comprendront que rien ne pourra les déloger.

« Ben Ali s’en va »

Le sentiment d’union est tellement fort que les menaces de la police sont sans effet. Je reçois un appel de Nessma TV qui m’invite à venir suivre « une télévision qui travaille en direct pour la liberté ». Direction les studios de Radès, où Nabil Karoui réunit ses troupes pour un direct qui sera différé. J’attends à l’extérieur, patientant tant bien que mal en pensant aux événements sur l’avenue Bourguiba.

Des étudiants manifestent, certains portant des affiches sur lesquelles on peut lire « RCD [Rassemblement constitutionnel démocratique] dégage », à Tunis, le 27 janvier 2011.

Des étudiants manifestent, certains portant des affiches sur lesquelles on peut lire « RCD [Rassemblement constitutionnel démocratique] dégage », à Tunis, le 27 janvier 2011. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Un ami me raconte que c’est la fête, j’entends la foule crier « dégage » et j’enrage de ne pas être là-bas. Brusquement, Nabil Karoui sort de son bureau, sourit et me lance : « C’est Ghannouchi ». Je suis interloquée et il précise « Mohamed, pas Rached » en faisant allusion au Premier ministre. Je ne comprends toujours pas et il me précise : « Ben Ali s’en va ». Je suis incrédule, tétanisée : l’inimaginable est en train de se produire. Ma première réaction est d’avertir la rédaction : à Paris, vendredi est le jour de bouclage, où tout est calé avant l’impression du nouveau numéro. La rédaction parvient in extremis à modifier la couverture et à titrer en une « Ben Ali, fuite et fin ».

Comme moi quelques heures plus tôt, ils avaient laissé une ville en ordre et se retrouvent, à présent, dans un environnement de fin du monde

Entre-temps, un couvre-feu est décrété mais je refuse de passer la nuit dans les studios de Nessma TV, qui enchaînait les plateaux de débats politiques. L’actualité est ailleurs et je ressens le besoin de voir ce qui se passe à Tunis et de retrouver ma famille. Les transports sont interrompus, je propose à des inconnus de les rapprocher de leur destination. S’engage alors un dialogue ubuesque avec ces ouvriers qui ne trouvent pas de mots pour décrire ce qui se passe. Comme moi quelques heures plus tôt, ils avaient laissé une ville en ordre et se retrouvent, à présent, dans un environnement de fin du monde : voitures cassées, bidons fumants, magasins dévastés… Tout autour de Tunis, des fumées indiquent aussi des incendies importants.

Vertige

D’une voiture à l’autre, les conducteurs se donnent des consignes pour éviter les points critiques et les commerces mis à sac. Devant un supermarché, une femme tenant un couteau pousse un chariot débordant d’objets qu’elle a calé avec une chaise. Des jeunes armés de bâtons se préparent à assurer la sécurité des quartiers. « Où sont les forces de l’ordre ? », se demande l’un de mes passagers, qui comprend alors que quelque chose de grave se passe malgré la musique apaisante qui passe en boucle à la radio.

« On a été pris au piège de l’avenue, on nous a tabassés. Un photographe est mort et nous avons été poursuivis dans les immeubles », me confie une amie terrifiée, qui a été hébergée par des inconnus. Il est 17h15, l’avion qui conduit Ben Ali à Jeddah roule sur le tarmac, un coucher de soleil magnifique l’accompagne ainsi que les honneurs de la garde présidentielle. Il ne reviendra plus, la dictature non plus.

Ce 14 janvier quelque chose a irrémédiablement changé : pas tant la chute du régime mais la détermination à défendre des valeurs, dont la liberté

Ce n’est pas l’avis de mes voisins, qui pensent que tout rentrera dans l’ordre sous 48 heures et qui le pensent encore, dix ans plus tard. Le téléphone ne cesse de sonner, les informations les plus contradictoires circulent et certains éprouvent une sorte de vertige en tentant d’imaginer l’après. Parmi mes proches, une jeune étudiante en archéologie a déjà fait son choix. Ce jour-là, au lieu de soutenir son dernier oral de master sur le rite funéraire chez les Phéniciens, elle improvise autour des rites musulmans, parce que la « Tunisie est à feu et à sang ». Elle impressionne son jury et décide qu’elle fera carrière à Tunis.

Comme elle, d’innombrables jeunes – et moins jeunes – ont répondu à l’appel d’un pays devenu libre. Depuis, certains ont déchanté. Mais ce 14 janvier quelque chose a irrémédiablement changé : pas tant la chute du régime mais la détermination à défendre des valeurs, dont la liberté. Un momentum collectif qui fait la particularité du 14 janvier. Révolution ou non, nul n’oubliera cette communion.