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Sexe, mensonge et politique

Le débat qui s’impose sur l’homosexualité, une pratique jusqu’ici taboue, n’a pas eu lieu. La presse à scandale a préféré désigner à la vindicte populaire des personnalités de tous bords. Enquête sur un malaise social.

Par - Luc Olinga
Mis à jour le 13 mars 2006 à 13:51

Une véritable catharsis. Après l’offensive contre la corruption qui gangrène le pays, le Cameroun se passionne depuis la mi-janvier pour un nouveau feuilleton : la publication de listes d’homosexuels présumés – des personnalités politiques pour la plupart -, par la presse dite poubelle. Sans preuve ni fait précis pour étayer ces accusations. Des dîners en ville aux agapes dominicales du village, des bureaux aux marchés, une question revient sans cesse : qui sera le prochain sur la liste ? Mais partout le même souhait est exprimé : en finir avec ce « fléau », qualifié de nouvel ascenseur social en lieu et place du mérite. De fait, nombre de Camerounais estiment que pour obtenir un poste ou une promotion, gagner un appel d’offres ou décrocher un concours administratif, il faut se livrer aux appétits d’un homme : la « promotion canapé », dans le jargon local. À l’arrivée, les frustrations sociales, l’influence de la religion et les bisbilles politiques sont susceptibles de conduire à une explosion de haine.
Le début de la cabale remonte au 5 décembre 2005, quand Théophile Abega, le fils d’une ex-vedette du football, égorge un camarade de classe burundais dans l’enceinte de l’école américaine de Yaoundé. Selon la version officielle, celui-ci lui aurait fait des avances. Une certaine presse salue le geste de l’agresseur… Le 25 décembre, l’archevêque de Yaoundé, Mgr Victor Tonye Bakot, sonne une nouvelle charge anti-homo. Dans son homélie de Noël, il dénonce les rapports charnels entre personnes du même sexe. « Au nom d’un emploi à octroyer, au nom d’une prétendue promotion, au nom d’une entrée dans une grande école, on veut imposer l’homosexualité aux jeunes gens comme itinéraire de réussite, ou comme condition d’admission à certains examens et concours. [] L’homosexualité est une perversion contre laquelle il nous faut tous lutter », prêche-t-il.
Le 10 janvier, à l’occasion de la fête du Mouton, c’est au tour du cheikh Ibrahim Mbombo, le grand imam de Douala, de jeter l’opprobre sur l’homosexualité, une pratique qu’il juge « avilissante ». Puis c’est le bimensuel people La Météo qui prend le relais, en publiant en exclusivité, mi-janvier, une liste comprenant dix noms d’homosexuels présumés. Le 24 du même mois, Nouvelle Afrique et L’Anecdote emboîtent le pas à leur confrère. Et publient une liste de 50 personnalités supposées homosexuelles. On y trouve de hauts responsables politiques et administratifs, des chefs et cadres d’entreprise, des artistes, des religieux, et même… des morts. « C’est le genre d’information que les Camerounais veulent avoir aujourd’hui », explique Amougou Belinga, directeur de publication de L’Anecdote. Avec Biloa Ayissi, le rédacteur en chef de Nouvelle Afrique, il va plus loin. Sur la foi d’une confidence familiale, le duo affirme que le Dr Louis Paul Aujoulat, premier chef de l’administration camerounaise postcoloniale (après avoir été secrétaire d’État à la France d’outre-mer et député aux Assemblées du Cameroun) et feu le président Ahmadou Ahidjo (le premier président du Cameroun après l’indépendance en 1960), étaient des homosexuels notoires.
C’est l’hallali, les médias d’État et les médias privés dits sérieux évoquent les listes. Certains soutiennent leurs confrères. Dans son éditorial du 30 janvier, le quotidien Mutations estime que « pour le mal qu’elle peut engendrer [au Cameroun], le combat contre l’homosexualité doit être mené. » Le Messager, craint, lui, que « le séisme médiatique tant espéré ne [soit] qu’un coup d’épée dans l’eau. Pour le plus grand malheur des autorités morales en guerre contre cette déviance sexuelle. Les homos du Cameroun, quant à eux, tapis dans l’ombre, pourront continuer sans inquiétude leurs pratiques détestables ».
Lors de la présentation de ses vux à la presse, le ministre de la Communication, Pierre Moukoko Mbonjo, lui-même sur les listes, s’en prend vivement aux « dérives des journaux privés ». Confronté aux difficultés économiques, au chômage et à l’écart grandissant entre une minorité qui voit ses revenus croître et une majorité gagnée par la pauvreté, la plupart des Camerounais trouvent toute réussite sociale suspecte, voire coupable. Le manque de perspectives pour les jeunes diplômés a fini par conforter la rumeur très répandue selon laquelle seule l’appartenance à un réseau ésotérique (l’homosexualité est assimilée aux pratiques des loges maçonniques) permet d’intégrer l’élite sociale. Conséquence : les dénonciations médiatiques souvent infondées se multiplient. Quand ce ne sont pas les francs-maçons, ce sont les membres de la Rose-Croix ou les homosexuels qui sont pointés du doigt.
Cette forme de délation ne date pas d’aujourd’hui. En 2000 déjà, à la faveur d’un épisode rocambolesque, elle avait franchi les limites de l’acceptable. Un ancien ministre avait été surpris en train de « batifoler » avec un diplomate européen. Pour éviter d’ébruiter l’affaire, l’ambassadeur avait été rappelé dans son pays. Mais le mal était fait. « Un ministre surpris en flagrant délit d’homosexualité avec un diplomate étranger », ont alors titré les journaux. Pour l’opinion, il n’y a plus de doute : l’implication des personnalités de l’État est une légitimation d’une pratique pourtant considérée comme un crime lourdement réprimé (voir encadré).
Afin de ne pas tomber sous le coup de la loi, les adeptes du « bilinguisme » (homosexualité) auraient inventé un code de langage propre : ils s’appellent nfinga (« couverture »). « Coquillart » désigne l’homo actif, tandis que la « folle », la « jacquette », « tata », « tante », « mami caro » sont les noms donnés à ceux qui jouent un rôle passif. « Faire partie de l’orchestre » ou de « la mutuelle », c’est être pédéraste, tout comme « je voudrais t’envoyer un fax » signifie vouloir faire l’amour.
Reste que derrière ces dénonciations, beaucoup entrevoient un règlement de comptes politique sur fond de remaniement ministériel. Objectif : déstabiliser les adversaires. Sur les 60 membres du gouvernement actuel, onze figuraient sur les listes publiées par La Météo, L’Anecdote et Nouvelle Afrique, dont le Premier ministre lui-même et un ministre d’État. « Il y a de la manipulation politique derrière », confie, meurtri, Grégoire Owona, ministre délégué à la présidence chargé des relations avec le Parlement, lui-même mis en cause, tout comme ses collègues Martin Aristide Léopold Okouda (Travaux publics), Pierre Moukoko Mbonjo (Communication) et Benjamin Amama Amama (Fonction publique). Leur point commun : faire partie de la génération politique montante.
Autre institution qui tirerait parti de cette traque aux « homosexuels » : la religion, notamment les deux principales confessions monothéistes du pays, l’Église catholique et l’islam, en perte de vitesse depuis l’arrivée massive des Églises évangélistes américaines. Ces dernières profitent de la misère ambiante pour recruter leurs adeptes à grand renfort de promesses matérielles. « Il y a un fondamentalisme religieux qui se développe, explique Suzanne Kala Lobé, éditorialiste à la Nouvelle Expression et membre de l’association locale des droits de l’homme. Ses représentants ont décidé de livrer une justice par procuration. On identifie le mal et on le combat. L’homosexualité en fait partie. » Les ONG catholiques, qui ont une culture droit-de-l’hommiste, alignent désormais leurs positions sur celles de l’Église. C’est le cas du Service cuménique pour la paix, qui défendait autrefois les libertés individuelles : « Il est bon que l’on sache qui est homosexuel, afin que chacun puisse éviter les chemins de la dépravation », argumente Dupleix Kuenzob, son porte-parole.
Mais pour les personnes diffamées, la campagne de dénigrement dont elles ont fait l’objet a eu des conséquences néfastes sur leur réputation. La majorité de la population, toutes origines et toutes classes sociales confondues, juge véridiques les listes publiées et ne dénonce pas la méthode détestable employée par les journaux, au mépris du droit à la vie privée. Sans compter qu’en cas de procès, le mode de preuve en usage au Cameroun pour démontrer qu’un acte de pédérastie a été commis – un examen médical du conduit anal – est particulièrement humiliant et dégradant.
Le directeur de L’Anecdote en aurait-il pris conscience ? Le 9 février, il a finalement fait volte-face et présenté ses excuses à certaines personnalités auxquelles « les allusions d’homosexualité ont causé préjudice ». Trop tard peut-être.