Agroalimentaire

Blé : bataille entre Paris et Moscou pour le marché algérien

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Mis à jour le 15 janvier 2021 à 14h13
L’Algérie est le deuxième importateur de blé du continent, le cinquième mondial. Ici, près de Constantine, dans l’est algérien.

L'Algérie est le deuxième importateur de blé du continent, le cinquième mondial. Ici, près de Constantine, dans l'est algérien. © OMAR SEFOUANE

La volonté de l’Algérie de diversifier son approvisionnement en blé donne lieu à une concurrence entre la France et la Russie. Une stratégie qui comporte des risques, souligne l’analyste Sébastien Abis.

Ni le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, ni son pays n’avaient besoin de cela. Dans un contexte de crise économique et de transition politique tendue, voici que l’Algérie est secouée par un scandale d’importation de blé avarié, sujet lié à la sécurité alimentaire donc hautement sensible.

L’affaire a éclaté en novembre 2020 avec la découverte au port d’Alger de 30 000 tonnes de blé tendre venant de Lituanie déclarées impropres à la consommation.

Après le limogeage d’Abderrahmane Bouchahda, le directeur général de l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC), organisme public qui importe le blé consommé dans le pays, le président Tebboune a ordonné début janvier l’ouverture d’une enquête et chargé le ministère des Finances de réaliser un audit de l’OAIC.

Un dossier pris très au sérieux

Même s’il s’agit d’une cargaison très modeste – le pays a importé environ 8 millions de tonnes de blé par an sur les cinq dernières années – le dossier est pris très au sérieux.

Et pour cause, le blé, très consommé en Algérie et subventionné pour assurer le maintien d’un prix abordable des produits transformés (farine, pain, pâtes), est une denrée stratégique.

Le pays est le cinquième importateur mondial de blé

Malgré les efforts pour développer la production nationale (autour de 4 millions de tonnes par an), l’Algérie doit massivement recourir aux importations pour satisfaire une consommation qui ne cesse de croître (environ 12 millions de tonnes annuelles).

Manque de transparence du secteur

Résultat, le pays est le cinquième importateur mondial de la céréale, dépassé sur le continent seulement par l’Égypte, à la première place. Ce poste de dépense pèse lourd sur son budget, environ trois milliards de dollars par an en moyenne sur les dix dernières années.

Sans compter le manque de transparence d’un secteur que l’exécutif a bousculé en 2019 en fermant près d’une cinquantaine de moulins et en plaçant quelque 300 autres sous surveillance pour soupçons de corruption.

Chercheur à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et directeur du Club Déméter, Sébastien Abis, qui a publié Géopolitique de l’agriculture en octobre 2020 (éditions Eyrolles), explique que l’affaire du blé lituanien illustre la volonté de l’Algérie de sécuriser ses sources d’approvisionnement en blé.

Mais, dans un contexte de remontée des cours mondiaux et de tensions sur le plan intérieur, ce mouvement, vital pour le pays, n’est pas sans risques économique, politique et sanitaire.

Jeune Afrique : En quoi l’incident sur la cargaison de blé venant de Lituanie illustre un changement dans la stratégie d’approvisionnement de l’Algérie ?

Sébastien Abis : La Lituanie n’est pas un fournisseur historique ni massif du pays. C’est la France qui occupe cette position puisqu’en moyenne, sur les dernières années, 70 % à 90 % du blé tendre acheté chaque année par l’Algérie provenaient de l’Hexagone.

La Russie n’a pas encore percé en Algérie

Or, en 2020, le volume de la récolte céréalière en France n’a pas été bon. Anticipant de possibles difficultés, l’Algérie a eu besoin de diversifier ses fournisseurs, regardant notamment vers l’Europe de l’Est et la Russie, qui, dans le même temps, communiquait largement sur la hausse de sa production.

En septembre, l’exécutif algérien a décidé de modifier le cahier des charges relatif à l’importation de blé, en relevant le taux de grains punaisés de 0,1 % à 0,5 %. Avec cette mesure technique, qui autorise des qualités différentes de blé à entrer sur le territoire, il a ouvert la voie aux importations venant de l’Est.

C’est ainsi que la Lituanie a renforcé sa position et que la Russie peut se positionner sur ce marché, ce qui n’était techniquement pas possible auparavant. Il est normal que l’éventail des risques s’élargisse quand on multiplie les sources d’approvisionnement. La qualité du blé n’est pas la même selon les origines.

La Russie a-t-elle réussi à s’installer sur le marché algérien ?

Malgré son retour fracassant sur le marché mondial du blé, la Russie, qui en est le premier exportateur mondial, n’a pas encore percé en Algérie, à la différence de l’Égypte où elle est désormais dominante.

L’Algérie est tiraillée entre deux impératifs

Pour la période du 1er juin au 30 novembre 2020, correspondant aux derniers chiffres disponibles, elle n’apparaît pas dans les fournisseurs de blé tendre. Sur les 2,4 millions de tonnes achetées, 41 % venaient de France, qui a conservé sa position de leader, et 23 % de Lituanie, en deuxième position. Suivaient l’Allemagne, la Lettonie et la Pologne, pour les principaux fournisseurs. Cela dit, la Russie a commencé à placer quelques quantités depuis la fin de 2020.

Concernant le blé dur (300 000 tonnes achetées sur la période juin-novembre 2020), le trio de tête est stable : le Canada est le principal fournisseur (50 %), devant le Mexique (40 %) et la France (10 %).

La question de la gouvernance du secteur se pose avec acuité. Certains acteurs privés plaident pour une libéralisation, critiquant l’OAIC. Quelle est la marge de manœuvre de l’exécutif ?

L’équation est complexe. Dans un contexte de remontée des cours mondiaux au blé – aujourd’hui supérieurs à 200 euros la tonne – l’Algérie est tiraillée entre deux impératifs : jouer la montre pour espérer acheter au meilleur prix et préserver sa sécurité alimentaire.

Privatiser une filière aussi sensible n’est pas simple

En parallèle, l’exécutif, fragilisé par les difficultés économiques et les tensions politiques, doit composer avec un secteur en pleine recomposition en réaction à ses efforts pour le rendre plus transparent.

Des meuniers privés, qui se sont fortement enrichis ces dernières années, ne se gênent plus pour souligner les faiblesses de l’OAIC. Mais privatiser une filière aussi sensible que celle du blé n’est pas si simple.

Certains mettent en avant l’exemple du Maroc où les achats de céréales sont effectués directement par les acteurs privés. C’est exact mais cela se fait dans le cadre défini par un office public qui joue un rôle clé dans l’organisation de la filière.

En Égypte, où la gestion du secteur n’est pas exempte de critiques, le système est mixte, l’Etat via son office dédié (le GASC, General Authority for Supply Commodities) et les entreprises privées se partageant à parts égales les achats. Toute évolution éventuelle du modèle algérien devra éliminer l’imprévisibilité, la pire des menaces dans le domaine du blé, qui est directement au cœur de la sécurité alimentaire.

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