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Maroc : comment le RNI d’Aziz Akhannouch se prépare aux élections

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Mis à jour le 15 janvier 2021 à 17h51
Aziz Akhannouch lors d’un meeting du RNI à Dakhla, le 23 février 2019.

Aziz Akhannouch lors d’un meeting du RNI à Dakhla, le 23 février 2019. © Vincent FOURNIER/JA

Affichant clairement ses ambitions pour déloger les islamistes du gouvernement, le parti des Indépendants se prépare de manière studieuse aux prochaines échéances électorales, prévues en septembre.

Législatives, communales et régionales… au Maroc, 2021 est l’année de tous les scrutins. Tous les partis de la place s’y préparent, et le Rassemblement national des Indépendants (RNI) n’est pas en reste.

Challengeur n° 1 du parti Justice et développement (PJD), la formation dirigée par Aziz Akhannouch affiche clairement ses ambitions : arriver première aux législatives pour diriger le gouvernement et mettre fin à 10 ans de gouvernance du PJD. Mais aussi déloger les islamistes des grandes villes qu’ils dirigent depuis 2016.

À quelques mois des échéances électorales, prévues a priori en septembre 2021 selon les premiers éléments qui filtrent dans la sphère politique (la date précise n’a pas encore été annoncée officiellement par le ministère de l’Intérieur), « l’atmosphère est concentrée et studieuse », nous confie un proche collaborateur du président Aziz Akhannouch, qui précise que le travail a commencé depuis 4 ans déjà.

Un travail de longue haleine

« Nous n’avons pas attendu la dernière minute pour nous mobiliser, au RNI nous nous préparons depuis fin 2016 à ces échéances, à travers la restructuration du parti, la création de branches parallèles (jeunesse, femmes, branches professionnelles, etc.), le recrutement de nouveaux membres (le nombre d’adhérents a explosé et avoisine désormais les 180 000, avec plus de 100 000 militants actifs), le travail sur l’image de la formation, etc. Mais également via une démarche de réflexion autour des besoins du pays et des citoyens », explique notre source.

Une réflexion dont les premiers éléments ont été dévoilés dans La Voie de la confiance — livre-manifeste publié par le parti de la colombe en 2018 et qui décline son idéologie et les grandes lignes de son programme, centré autour de trois secteurs prioritaires : l’éducation, la santé et l’emploi. « Cette offre, qui a été conçue en allant au contact de la population pour sonder ses besoins, a depuis été affinée, notamment par le biais de la tournée ‘’100 villes, 100 jours’’ », nous explique un membre du bureau politique. « Et surtout, en tenant compte des problématiques générées par la pandémie de Covid-19. »

Nous n’avons pas attendu la dernière minute pour nous mobiliser, nous nous préparons depuis fin 2016 à ces échéances

Pour le secteur de la santé, dont les fragilités ont été mises à nu durant cette période, le parti insiste ainsi dans ses propositions sur l’importance de généraliser rapidement la couverture sociale, un chantier qui vient justement d’être lancé par le roi Mohammed VI cet été en réponse à la crise du Covid-19. Mais aussi d’améliorer le circuit des soins — en le réorganisant par exemple via un système de médecins de famille –, en révisant la carte de santé et en créant des facultés de médecine dans toutes les régions du royaume.

Sur le volet éducatif, le RNI se positionne aujourd’hui plus que jamais dans la lutte contre l’abandon scolaire, qui s’est accentué avec la pandémie et l’alternance de périodes d’enseignement à distance et en présentiel. Et confirme sa volonté de généraliser le préscolaire en le rendant obligatoire dès l’âge de 3 ans et de mettre à niveau les universités.

En ce qui concerne l’emploi, qui a subi des pertes colossales depuis le printemps 2020 (580 000 pertes d’emplois recensées en 2020 selon le Haut-Commissariat au Plan), les Indépendants sont déterminés à en faire le cœur de leur campagne. « Nous ne pouvons pas encore révéler les détails de nos propositions pour l’emploi, mais je peux d’ores et déjà vous dire que les mesures en faveur des jeunes et de la relance sont au centre de notre programme électoral », souligne ce collaborateur du ministre de l’Agriculture et du président du parti.

Le programme du RNI, réputé depuis sa création en 1977 proche du Palais — son fondateur n’était autre qu’Ahmed Osman, ancien Premier ministre et beau-frère de Hassan II –, se situe donc dans le prolongement du nouveau modèle de développement du Maroc, souhaité par le roi Mohammed VI et dont le contenu devrait être dévoilé d’ici fin janvier par la commission Benmoussa. Un modèle que le parti a enrichi par ses propositions.

Campagne 2.0

Si le slogan de cette campagne 2021 n’est pas encore connu, on sait déjà que cette dernière s’appuiera beaucoup sur le digital, pandémie oblige : « Bien avant le Covid, le parti avait entamé un virage numérique, notamment avec l’utilisation des réseaux sociaux type Facebook, Twitter ou Instagram pour sa communication. Mais cela s’est accéléré avec la propagation du Coronavirus : notre congrès national en novembre dernier s’est ainsi tenu dans un mix de réunions présentielles et distancielles. Et sans doute que l’utilisation de ces formats va se poursuivre », nous confie Youssef Ait Akdim, chargé de mission auprès d’Aziz Akhannouch.

« Le digital présente de nombreux avantages, en matière de coût et de facilité d’organisation des évènements, mais aussi dans sa capacité à toucher un très grand nombre de personnes et de contourner les contraintes liées à la pandémie. Cependant, il ne remplace pas le contact en face à face, sur le terrain avec les citoyens », nuance-t-il. « Le porte à porte et les meetings en direct auront leur place dans cette campagne, dans le respect des gestes barrières et dans une proportion qui se précisera au gré de l’avancement de la campagne de vaccination ».

Malgré la place plus importante accordée au digital, le porte à porte et les meetings en direct auront leur place dans cette campagne, dans le respect des gestes barrières

Mais pour réussir son objectif de déloger les islamistes ou de se positionner au moins avec plus de force dans le paysage politique pour peser au sein des institutions élues, le RNI compte beaucoup sur la participation des citoyens aux élections, notamment les jeunes et tous ceux qui ne votent pas aujourd’hui. Au Maroc, sur les 22 millions de personnes en âge de voter, seuls 15 millions sont inscrits sur les listes électorales. Et sur ce nombre, seuls 6 millions votent réellement. Ce constat de faible participation profite comme le soutiennent plusieurs analystes politiques au PJD, qui a une base solide d’électeurs. Ce qui n’est pas le cas pour les autres partis, exception faite de l’Istiqlal réputé pour sa grosse machine électorale.

Pour distancier les islamistes, le parti dirigé par Akhannouch a besoin d’une nouvelle base électorale et d’un taux de participation qui soit fort. Dans le cas contraire, il lui sera difficile de battre le PJD. Ce qui fait dire à plusieurs analystes politiques que la participation électorale sera le vrai enjeu de ces échéances. Ce qui n’est pas gagné d’avance, comme le signale ce politologue : « La pandémie rendra sans doute l’organisation de ces élections plus complexe, il est probable que les gens ne vont pas se déplacer en masse dans les bureaux de vote et nous ne disposons pas comme dans certains pays de moyens de voter à distance. Ce qui risque de donner lieu à un taux d’abstention important, supérieur à celui des précédents scrutins ».

Une donnée qui ne semble pas inquiéter les Indépendants outre-mesure : « Malgré le contexte économique très difficile de ces derniers mois, on assiste à un vrai vent d’espoir au sein de la population, avec un regain de confiance dans l’État. C’est lié à la manière dont le Maroc a géré la pandémie et sa réactivité dès les premiers cas de Covid, mais aussi aux grandes avancées diplomatiques opérées par le royaume ces dernières semaines (la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara par les États-Unis et la reprise des relations officielles avec Israël, ndlr). Il est donc peu probable que les Marocains boudent ces élections, même avec ce contexte sanitaire qui rendra peut-être le déplacement aux bureaux de vote un peu compliqué », veut croire ce membre du bureau politique.

Stratégie de proximité

Optimiste, il est convaincu que le RNI a toutes ses chances de remporter le scrutin législatif et de détrôner le PJD grâce à la stratégie de proximité menée par le parti depuis que Aziz Akhannouch a pris sa direction fin octobre 2016. « Durant la tournée « 100 villes, 100 jours », nous sommes allés à la rencontre des citoyens quelle que soit leur sensibilité politique, aux 4 coins du pays, même les plus reculés. Mais aussi, nous sommes très impliqués dans les actions sociales de proximité, au travers d’initiatives telles que les camps de vacances (jusque-là seul le PJD œuvrait sur ce terrain). Ce qui nous a permis d’acquérir une connaissance très précise de leurs préoccupations et de leurs besoins, qui ne sont pas forcément les mêmes dans les zones rurales et dans les villes. Et de mener une réflexion en profondeur pour y répondre au plus près et au plus juste », rappelle ce collaborateur de Aziz Akhannouch, qui voit dans l’expérience de chef d’entreprise du patron du RNI un atout.

« Aziz Akhannouch est un homme d’action, qui travaille sans relâche, en politique comme dans le business. En toute chose, il a la culture du résultat : il se donne les moyens de ses objectifs et n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis pour les atteindre comme on l’a vu faire à la tête du ministère de l’Agriculture qu’il a métamorphosé. Il ne voit pas dans les élections une finalité, mais le moyen de servir son pays et de mettre en place les solutions adéquates aux difficultés de ceux qui l’ont élu », nous lance-t-il.

Aziz Akhannouch ne voit pas dans les élections une finalité, mais le moyen de mettre en place les solutions adéquates aux difficultés de ceux qui l’ont élu

« Sa démarche est très loin de celle d’un politico-politicien, ce qui explique son peu d’intérêt pour les polémiques et autres manœuvres autour des lois électorales, récurrentes à l’approche de chaque scrutin. Sur cette question, le RNI a fait part de ses propositions au ministère de l’Intérieur, comme le veut le processus. C’est à présent au Parlement, et au chef du gouvernement Saâdeddine El Othmani de trancher », martèle-t-il. « Fidèle à son « Agharass, Agharass » (la droiture et le sérieux en Amazigh), Aziz Akhannouch préfère les actes aux paroles, le travail à la polémique. D’autant que ces histoires de lois électorales ont un impact très limité sur les résultats du vote et ne sont dans la réalité rien d’autre que du positionnement. Dans les faits, ce qui fait la différence aux yeux des citoyens et pour l’avenir, ce sont les personnalités et les compétences des candidats, et c’est ce sur quoi nous nous concentrons actuellement pour élaborer les listes électorales du parti ».

Sur ce registre, Aziz Akhannouch veut également mener un changement en profondeur au sein du parti, en mettant fin au copinage, au clientélisme et aux relations familiales ou financières comme critère d’investiture des candidats. Sa stratégie : démocratiser le choix des candidats et s’ouvrir sur de nouvelles compétences.

« Avant Akhannouch, le choix des listes se jouait entre les clans familiaux et/ou régionaux, ou en s’appuyant sur des intérêts financiers. Aziz Akhannouch a tout fait pour démocratiser les procédures et mettre en place une commission nationale où les décisions se prennent en toute transparence, sur la seule base des compétences « , affirme l’un de ses collaborateurs.

Mais à coté de ce renouvellement des candidats, le parti peut également compter sur ses ministres-stars qui, pour l’instant, ne se sont jamais prêté au jeu des urnes : c’est le cas de Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie et du Commerce, Nadia Fettah, la ministre du Tourisme ou encore Mohamed Benchaâboun, l’argentier du royaume. Le président du parti Aziz Akhannouch, inébranlable ministre de l’Agriculture, pourrait lui aussi se présenter et jouer le rôle de locomotive du RNI.

Des profils venus du monde des affaires, et dont la carrière parle pour eux. Vont-ils descendre dans l’arène pour se frotter à la population et, pour certains, faire oublier leur étiquette de « parachutés » au gouvernement ? Selon nos sources, ce scénario est très envisageable si le RNI veut prendre de l’avance pendant ces élections.

« Un Moulay Hafid Elalamy à Marrakech, ville où il a grandi, ou à Casa Anfa où il habite, peut faire un raz-de-marée. Idem pour Benchaâboun à Casablanca, Akhannouch dans le Souss ou d’autres figures du RNI qui sont louées pour leurs compétences et leur droiture, mais qui n’osent pas forcément descendre sur le terrain, contrairement au PJD dont tous les leaders sont aux avant-postes lors des élections », estime un observateur politique.

Mais pour l’instant, rien n’est encore décidé au sein du parti des Indépendants, où le temps des candidatures n’est pas encore venu… « Les investitures n’ont pas encore, comme dans les autres partis, été annoncées. Et certaines personnes pourraient rejoindre le RNI », nous lance ce membre du bureau politique, sans doute en référence à des visages comme celui d’Itimad Zahidi, élue PJD qui a récemment claqué la porte du parti de la lampe avec fracas et qui pourrait se présenter lors des prochaines échéances sous la bannière du RNI.

Maillage amazighe

Dans cette bataille politique, où beaucoup de Marocains souhaitent une alternance au pouvoir, après 10 ans de « règne » du PJD, Aziz Akhannouch dispose également d’une carte maîtresse : l’appui des Amazighs.

« Aziz Akhannouch n’est pas le seul patron de parti d’origine amazighe, mais c’est le seul qui a depuis toujours affiché sa sensibilité à cette cause », raconte une source au sein du parti, qui réfute la thèse de l’instrumentalisation de la cause amazighe dans le combat électoral. « C’est une cause qu’il a toujours portée. Et ça tout le monde le sait. Il a d’ailleurs toujours exhorté les militants de la cause amazighe à agir politiquement, en s’engageant dans un parti pour militer au sein des institutions. »

Dans cette bataille politique, le RNI dispose également d’une carte maîtresse : l’appui des Amazighs

Le tropisme du RNI pour l’amazighité ne date pas d’Akhannouch, nuance un autre membre du parti. « En 2019, lors du vote de la loi organique pour l’application de l’intégration de la langue amazighe conformément à la nouvelle Constitution, le parti s’était livré à un bras de fer avec le PJD, qui n’y était pas très favorable. Avant cela, la députée RNI Fatima Ait Baamrant a été la première élue du royaume à prendre la parole au Parlement en chelha (langue amazighe, ndlr) », souligne notre source.

« Dans les régions de Souss-Massa, Drâa-Tafilalet, Marrakech-Safi, Guelmim-Oued Noun, le parti de la colombe dispose d’un maillage efficient sur lequel il compte bien s’appuyer dans ces élections. Pourquoi se couperait-on d’un tel vivier de forces quand cela correspond à des convictions sincères ? », nous lance notre interlocuteur.

Société, relance économique, éducation, santé, cause amazighe… le parti de la colombe compte mener le combat sur tous les fronts et ne rien céder au PJD. Parviendra-t-il à le détrôner ? Rendez-vous en septembre 2021…

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