Arts

Côte d’Ivoire : le carnet de voyage parisien de Frédéric Bruly Bouabré

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Mis à jour le 02 février 2021 à 09h05
Frédéric Bruly Bouabré, créateur de l’alphabet bété.

Frédéric Bruly Bouabré, créateur de l'alphabet bété. © DR

Sept ans après la disparition de Frédéric Bruly Bouabré, les éditions Syndicat-Empire et Faro publient un document exceptionnel : le fac-similé du récit du séjour parisien du plasticien ivoirien en 1989.

En janvier 2014, la Côte d’Ivoire perdait l’un de ses plus étonnants artistes, Frédéric Bruly Bouabré. Le galeriste André Magnin, qui le connaissait bien, nous déclarait alors : « Il inventoriait tout ce qu’il pouvait, il observait les nuages, les signes sur la peau des fruits, les empreintes sur le sol. Il y avait toujours des dessins sur ses écrits et il revendiquait l’écriture comme étant du dessin. »

Surtout célèbre pour ses petits croquis colorés, en apparence naïfs, réalisés sur des cartons d’emballage de fausses mèches de cheveux, le plasticien qui voulait entrer au « Panthéon de Victor Hugo » était l’inventeur d’un syllabaire de 448 unités manuscrites et dessinées qui devait lui permettre de retranscrire la culture bétée, et l’auteur de nombreux textes.

Aujourd’hui, les éditions Syndicat-Empire et les éditions Faro publient un document exceptionnel : le fac-similé d’un texte manuscrit complet de Frédéric Bruly Bouabré intitulé Paris la Consciencieuse : Paris la guideuse du monde.

« Paris la consciencieuse, Paris la guideuse du monde », par Frédéric Bruly Bouabré, est paru aux éditions Syndicat-Empire et Faro (352 pages, 35 euros).

« Paris la consciencieuse, Paris la guideuse du monde », par Frédéric Bruly Bouabré, est paru aux éditions Syndicat-Empire et Faro (352 pages, 35 euros). © Syndicat-Empire/Faro

Il s’agit de la relation, de la main de l’artiste lui-même, du voyage et du séjour que l’artiste fit dans la capitale française en mai 1989 à l’occasion de l’exposition « Magiciens de la Terre » au sein de laquelle ses œuvres étaient exposées.

Témoignage rare

Dans un langage qui n’appartient qu’à lui, en majuscules d’imprimerie couvrant quelque 325 pages, Bruly Bouabré raconte son départ d’Abidjan, son vol en avion, son séjour parisien et son retour au pays, s’attardant avec enthousiasme sur ce qu’il découvre – l’avion, les restaurants parisiens, l’hôtel, les escaliers mécaniques, les ascenseurs – et sur les personnes qu’il rencontre, que ce soit son « fils » André Magnin, ses « fils » Pierre et Christophe, chargés de le véhiculer dans Paris, et l’incontournable ministre de la Culture Jack Lang.

Dieu lui avait confié une mission, inventer une écriture purement africaine et sauver de l’oubli la culture bétée

Témoignage rare, lumineux de candeur, le texte touche par la sincérité et la joie qui s’en dégagent. « Ici, pour être bref, je vais tout droit au but en disant que mon très cher fils André Magnin me présenta, dans cette joie excitante, à presque toutes les grandes personnalités composant cette “curieuse réunion fêtée” qui me fut expliquée que c’est une “réception de libation” ou “vin d’honneur” donné à l’honneur de tous les artistes !! Bien sûr, j’eus mon petit verre de “sucrerie” », écrit celui qui se décrit comme « un nègre d’aspect violâtre » appartenant à la « “race violette” malconnue et confondue à la “race typiquement noire” ».

« Celui qui n’oublie pas »

Petit fonctionnaire de l’administration coloniale, amoureux de la langue française, Bruly Bouabré avait eu une révélation le 11 mars 1948, au Sénégal. Dieu lui avait confié une mission, inventer une écriture purement africaine et sauver de l’oubli la culture bétée. « Le ciel s’ouvrit devant mes yeux et sept soleils colorés décrivirent un cercle de beauté autour de leur mère soleil, je devins Cheik Nadro : celui qui n’oublie pas », avait-il coutume de raconter.

Ce rapport compulsif et mystique à l’écriture peut rappeler celui d’autres « graphomanes extravagants » que la docteur en histoire de l’art Lucienne Peiry décrit dans Écrits d’art brut, son nouvel ouvrage. On notera alors avec un certain étonnement que des descendants d’esclaves africains comme John B. Murray (États-Unis, 1908-1988) ou Arthur Bispo Do Rosario (Brésil, 1911-1989), marginaux qui furent des graphomanes invétérés, eurent eux aussi des révélations mystiques.

Do Rosario vit le Christ lui apparaître, « escortés de sept anges auréolés de bleu » en décembre 1938, tandis que Murray, irradiée par une lumière dorée dans son jardin, entra en contact avec Dieu en 1978 et reçu de lui la mission de transmettre sa parole par des « spririt scripts », des écrits spirituels. Autant d’histoires qui interrogent la proximité des liens et les frontières, dans l’histoire humaine, entre création artistique, religion, écriture, parole.

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