Santé

[Tribune] Ce que l’humanité doit aux vaccins

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Par  Jean-Pierre Olivier de Sardan

Chercheur au Lasdel (Laboratoire d'études et de recherche sur les dynamiques sociales et le développement local), directeur de recherche au CNRS.

Plus de deux millions de personnes ont été vaccinées contre la fièvre jaune dans la région soudanaise du Darfour (illustration).

Plus de deux millions de personnes ont été vaccinées contre la fièvre jaune dans la région soudanaise du Darfour (illustration). © ALBERT GONZALEZ FARRAN/AFP

Entre rumeurs complotistes et peurs de la science, il est aisé d’oublier à quel point les vaccins sont nécessaires. Et ceux contre le Covid-19 plus que jamais.

Les réticences et les inquiétudes sont nombreuses au sein des opinons publiques africaines face à la future vaccination anti-Covid. Ces réticences et ces inquiétudes existent aussi dans les pays du Nord. Elles reposent pour une part sur différents scandales qui ont mis en cause l’industrie pharmaceutique et sont amplifiées par les théories du complot qui circulent largement sur les réseaux sociaux.

Potions magiques

La santé, on le sait, est un domaine particulièrement fertile pour les croyances, et, partout dans le monde, la médecine expérimentale est souvent délaissée au profit d’une grande variété de potions magiques et de remèdes miracles. Aussi est-il nécessaire de faire le point sereinement sur ce que les sciences savent et ce qu’elles ne savent pas à propos de la vaccination contre le Covid-19, afin de permettre une information rigoureuse et des débats sérieux.

Les essais cliniques randomisés en double aveugle sont à la base de la plupart des progrès spectaculaires de la médecine moderne. Ils constituent le seul moyen de déterminer de façon rigoureuse l’efficacité ou l’innocuité d’un vaccin. Ils représentent aujourd’hui l’un des domaines les plus balisés et contrôlés du monde biomédical. Les procédures de certification du processus d’expérimentation et de mise sur le marché sont devenues particulièrement rigoureuses et ont été respectées pour les principaux vaccins anti-Covid actuellement disponibles.

Il s’agit d’une prouesse biomédicale et non d’une recherche bâclée et hasardeuse

Les essais de phase 3, chacun sur plusieurs milliers de personnes, ont tous eu lieu dans les pays concernés. La rapidité de mise au point des vaccins a été exceptionnelle. Elle suscite donc des questions et des craintes. Pourtant, les procédures de certification ont été respectées, et il s’agit d’une prouesse biomédicale et non d’une recherche bâclée et hasardeuse. C’est grâce à une exceptionnelle mobilisation de moyens humains et financiers que l’on est parvenu à un tel résultat. Il est dû aussi à l’existence de bonnes connaissances préalables sur les coronavirus et à la mise au point récente de nouvelles techniques biologiques utilisant l’ARN messager.

Il y a cependant deux maillons faibles, largement décrits dans la presse spécialisée. D’une part les essais en phase 3 se sont déroulés sur une période plus courte que d’ordinaire (quelques mois au lieu d’un an), ce qui n’a pas permis de détecter d’éventuels effets indésirables à moyen terme. Toutefois, en matière vaccinale, la grande majorité des effets indésirables interviennent dans les premiers mois. D’autre part, les personnes ayant participé aux essais n’ont pas toujours été totalement représentatives de la population générale : les personnes âgées par exemple ont été peu incluses. On ne peut exclure que l’efficacité du vaccin ou les effets indésirables varient selon des paramètres qui n’ont pas été testés suffisamment.

Par ailleurs, la durée d’efficacité du vaccin reste inconnue : on ne sait pas encore pendant combien de mois il protège du Covid-19. De même, on ne sait pas encore s’il sera efficace contre des mutations plus importantes du virus. Enfin, comme pour beaucoup de vaccins, des réactions allergiques plus ou moins fortes peuvent survenir chez certains sujets. Néanmoins, compte tenu des taux de morbidité et de mortalité du Covid-19 dans les populations à risques, la vaccination de ces dernières s’impose absolument. Les risques de complications graves ou de décès pour les sujets atteints de Covid-19 sont infiniment supérieurs aux (relativement faibles) risques d’effets indésirables en cas de vaccination.

Une vaccination éminemment souhaitable

Un vaccin expérimental contre le virus du sida à Shoshaguve, près de Pretoria, le 30 novembre 2016.

Travail sur un vaccin expérimental contre le virus du sida à Shoshaguve, près de Pretoria, le 30 novembre 2016. © MUJAHID SAFODIEN/AFP

De même, les graves conséquences d’un développement spontané de l’épidémie jusqu’au moment où une immunité collective serait atteinte dépassent de loin les problèmes que peut poser une vaccination massive. Autrement dit, au niveau de chaque individu comme au niveau de la collectivité, la vaccination est éminemment souhaitable, partout dans le monde. Le rapport entre les avantages et les risques penche largement en sa faveur.

Même si l’Afrique a été relativement épargnée par rapport au reste du monde, elle n’est pas à l’abri d’une seconde vague plus grave. Bien que sa population soit plus jeune et donc moins susceptible de développer des formes graves de la maladie, les sujets à risque sont nombreux (forte prévalence de l’hypertension et du diabète), et les personnes âgées sont très exposées, d’autant plus que les gestes barrières sont en général peu respectés.

Deux filières d’approvisionnement sont en train d’être mises en place. L’une d’entre elles, Covax, regroupe des institutions internationales et distribuera le vaccin anglais (qui peut être conservé à température ambiante) sous une forme subventionnée (en partie ou en totalité) aux systèmes de santé en Afrique. De leur côté, la Chine et la Russie commencent à mettre leurs vaccins à disposition de pays africains.

La vaccination ne sera pas tâche facile sur le continent. Les systèmes de santé sont fragiles et insuffisamment équipés, le monde rural est souvent enclavé, et les populations se méfient des consignes officielles et évitent les formations sanitaires. Le Covid-19 n’est pas un objet de peur du quotidien (confondu avec les nombreuses affections respiratoires aiguës, très peu détecté faute de tests massifs, souvent asymptomatique, il reste encore perçu – à tort – comme une maladie de l’Occident).

L’objectif doit être la synergie des vaccinations, non la concurrence

Seuls les ministères de la Santé des pays concernés sont à même de définir une stratégie vaccinale adaptée aux contextes locaux. Il y a plusieurs options, qui ne peuvent être imposées de l’extérieur. L’appui international (financier et technique) est certes indispensable, mais ne doit en aucun cas se substituer aux compétences nationales qu’il faut au contraire développer (pharmacovigilance, recherches vaccinales, sciences sociales). La vaccination contre le Covid-19 doit être l’occasion de renforcer les systèmes de santé dans l’ensemble de leurs missions. L’objectif doit être la synergie des vaccinations, non la concurrence.

Face aux peurs, face aux rumeurs, face aux hésitations, il faut absolument tenter de convaincre nos collègues et nos entourages des bénéfices du vaccin : il va éviter de très nombreux décès. Il faut aussi rappeler tout ce que l’humanité doit (et le continent) aux vaccins. Fièvre jaune, rougeole, méningite, polio, choléra… : combien de millions de vies épargnées ? Ne l’oublions pas !

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