Justice

Algérie : Amar Ghoul inquiété dans l’affaire de l’autoroute Est-Ouest

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L’ancien ministre des Travaux publics Amar Ghoul à Alger, le 2 février 2019.

L'ancien ministre des Travaux publics Amar Ghoul à Alger, le 2 février 2019. © Ammi Louiza/ABACA

Cette affaire hors normes qui dure depuis plus de dix ans pourrait connaître son épilogue prochainement, avec la convocation à la barre de l’ancien ministre des Travaux publics.

Le marché de l’autoroute Est-Ouest attribué en 2006 au groupe chinois Citic-Crcc et au consortium japonais pour un montant initial de 11,2 milliards de dollars a finalement été chiffré, après plusieurs réévaluations, à 13 milliards de dollars. La construction n’a toujours pas abouti, plusieurs années après le lancement du projet. Des soupçons sur le versement de commissions pendant la réalisation du projet ont incité le DRS à mener l’enquête à partir de 2009, laquelle a abouti à la condamnation en 2015 de plusieurs intermédiaires et responsables algériens. Le procès en appel de l’autoroute Est-Ouest est programmé le 21 janvier à la Cour d’Alger.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis cette réplique du magistrat Tayeb Hillali au collectif d’avocats qui réclamait en 2015 la convocation de l’ex-ministre des Travaux publics Amar Ghoul à la barre : « Le petit juge que je suis ne peut pas faire venir un ministre. » L’instruction ouverte en 2009, puis la Cour criminelle en 2015, n’ont en effet pas exploré les nombreuses pistes ouvertes par les accusés de second plan — qui travaillaient notamment au ministère des Travaux publics et au sein des consortiums étrangers — sur l’implication d’Amar Ghoul en tant que ministre des Travaux publics de 2002 à 2013.

Alors au sommet de sa puissance, l’ancien ministre a été épargné par les poursuites judiciaires et interrogé par le juge d’instruction uniquement par écrit en 2009 en tant que témoin. Dans ses réponses aux dix-sept questions du magistrat, Amar Ghoul a nié en bloc sa responsabilité dans les irrégularités qui ont entaché l’attribution et la réalisation du tronçon routier.

« Détournement de fonds et dilapidation de biens publics »

Depuis, le vent a tourné. Dans le contexte des manifestations populaires enclenchées le 22 février 2019, l’ex-président du parti islamiste TAJ, soutien indéfectible de l’ex-chef d’État Abdelalziz Bouteflika, a été arrêté en juillet de la même année, dans le cadre des affaires de corruption liées aux hommes d’affaires Ali Haddad et Mahieddine Tahkout, et condamné à un total de 13 ans d’emprisonnement. Auditionné à plusieurs reprises depuis juin 2020 sur l’affaire de l’autoroute Est-Ouest, d’abord par le magistrat conseiller au niveau de la Cour suprême puis par le juge d’instruction du tribunal de Sidi M’hamed, Amar Ghoul a été, selon nos sources, inculpé pour « détournement de fonds, dilapidation de biens publics, conflits d’intérêts et trafic d’influence ».

Une fois le dossier en main, le juge d’instruction du pôle économique et financier du tribunal de Sidi M’hamed s’est penché sur la mouture finale du cahier des charges dans laquelle les autorités algériennes ont supprimé l’exigence initiale : l’expérience de la réalisation d’autoroute aux normes pratiquées en Europe et aux États-Unis.

Sid Ahmed Tajedine Addou a affirmé qu’Amar Ghoul a touché une commission conséquente sur les 6,2 milliards de dollars du marché de l’autoroute Est-Ouest

La suppression de cette contrainte permettait de ne pas exclure le consortium chinois — plutôt spécialisé dans le bâtiment et les chemins de fer face aux propositions de groupements italiens, franco-allemand et portugais. Au final, ce sont les groupes japonais Cojaal (lot est de 399km) et chinois Citic-Crcc (lots Centre et Ouest respectivement de 169 et 359 km) qui ont été retenus. La démarche nourrira tous les soupçons ultérieurs de corruption.

Ce qui amène le magistrat instructeur à s’intéresser au commissions versées pour l’obtention du marché. Et ce en suivant un premier fil conducteur : l’homme d’affaires Sid Ahmed Tajedine Addou, ami de longue date d’Amar Ghoul, condamné à sept ans de réclusion en 2015 par la Cour criminelle. L’ancien ministre des Travaux publics est inquiété sur la base du procès verbal d’audition établi lors de l’instruction de 2009 dans lequel Sid Ahmed Tajedine Addou affirmait qu’Amar Ghoul avait touché une commission conséquente sur les 6,2 milliards de dollars du marché de l’autoroute Est-Ouest, accordé au groupe chinois Citic-Crcc.

Pot-de-vin

Sid Ahmed Tajeddine Addou avait également soutenu que l’ancien ministre l’avait envoyé « en mission spéciale à Paris » pour réclamer un pot-de-vin au directeur d’étude de la société française IGIS — qui a finalement obtenu le marché de contrôle extérieur de la partie Ouest de l’autoroute. Selon notre source, le juge d’instruction du pôle financier du tribunal de Sidi M’hamed a, en outre, interrogé Amar Ghoul sur la prise en charge des frais d’ameublement de sa villa de la résidence du Club des pins par l’entreprise chinoise Citic-Crcc.

Seize personnes et 6 entreprises étrangères étaient poursuivies dans l’affaire de l’autoroute Est-Ouest en Algérie en 2015.

Seize personnes et 6 entreprises étrangères étaient poursuivies dans l’affaire de l’autoroute Est-Ouest en Algérie en 2015. © Wikimedia Commons

Le nom de Mohamed Bedjaoui, ex-ministre des Affaires étrangères (2005 à 2007), apparaît également dans le dossier de l’attribution du marché de la construction de l’autoroute. L’ancien ministre résident en France, son cas va « certainement être traité par contumace » avance notre source. La justice reproche à l’ex-ministre des Affaires étrangères « son appui » à l’homme d’affaires et marchand d’armes français Pierre Falcone, lorsque celui-ci avait présenté, au nom du groupement chinois Citic-Crcc, une offre dans le cadre du marché de l’autoroute Est-Ouest.

Le document judiciaire fait référence à une réunion organisée entre Pierre Falcone, ses clients chinois et les membres du gouvernement algérien

Le document judiciaire fait référence à une réunion organisée en 2005 entre Pierre Falcone, ses clients chinois et les membres du gouvernement algérien, Mohamed Bedjaoui et Amar Ghoul. Également conviés à cette rencontre, Abdelatif Benachenhou (ancien ministre des Finances) et Chakib Khelil (ex-ministre de l’Énergie et des Mines) décident à la dernière minute de ne pas y participer, au prétexte que l’ex-président Bouteflika n’appréciait pas la présence des étrangers même durant une réunion informelle.

Version soutenue devant la justice par Mohamed Khelladi, ancien directeur des nouveaux projets de l’Agence nationale des autoroutes. Khelladi soutient qu’il a enquêté sur ce qu’il soupçonnait être des malversations dans la passation du marché de l’autoroute Est-Ouest, jusqu’à Pékin en prenant contact avec un certain Philip Chen qui travaillait pour le compte d’une autre entreprise chinoise, laquelle a eu à construire en Algérie l’usine d’armement de Seriana dans la wilaya de Batna.

Nouvelles révélations

Il explique que Philip Chen s’informait sur ce marché dans le cadre de la veille concurrentielle qu’il effectuait pour le compte de son entreprise. Les informations obtenues, selon Mohamed Khelladi, indiquent que des commissions qui s’élèveraient à 20 % de la valeur du marché, ont été versées à des responsables algériens, des responsables du groupe chinois et autres intermédiaires, citant Pierre Falcone, Mohamed Bedjaoui et Amar Ghoul.

Et d’ajouter : « Falcone aurait été reçu en Algérie, sans aucun protocole, par le ministre des Affaires étrangères de l’époque Mohamed Bedjaoui, et par le ministre des Travaux publics Amar Ghoul, avec qui il a eu à prendre un repas. » Le procès en appel de l’affaire autoroute Est-Ouest promet de nouvelles révélations du fait d’un contexte politique totalement différent, en attendant le passage à la barre de Amar Ghoul dont la date de l’audience n’a pas encore été arrêtée.

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