Médias

[Tribune] Qui, au Bénin, se soucie de la liberté de la presse ?

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Par  Oswald Padonou

Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Le journaliste d’investigation Ignace Sossou a été libéré le 24 juin 2020 après six mois d’incarcération.

Le journaliste d'investigation Ignace Sossou a été libéré le 24 juin 2020 après six mois d'incarcération. © Portrait de Ignace Sossou, journaliste d’investigation, Benin © Facebook Ignace Sossou

Le politologue Oswald Padonou s’alarme de la dégradation de la situation des médias dans son pays, qui a reculé de dix-sept places dans le classement 2020 de la liberté de la presse établi par RSF.

Depuis 2016, le Bénin change, indéniablement, et obtient quelques belles performances économiques, malgré la crise liée au Covid-19 et la fermeture de ses frontières avec le Nigeria. Sa croissance (2,3% du PIB en 2020) est la plus forte de l’UEMOA. Sur le plan politique, diverses réformes sont censées structurer les partis et consolider leur mission d’animation de la vie publique, afin d’enraciner la démocratie et de la faire vivre au-delà des périodes d’élections. Pourtant, la garantie de la liberté de la presse, qui est l’un des piliers de la démocratie, ne semble guère préoccuper gouvernants et acteurs des médias.

C’est un secret de polichinelle. Avec un recul de dix-sept places dans le classement RSF 2020 de la liberté de presse dans le monde, qui le place au 113e rang, le Bénin a des progrès à accomplir pour rendre durables les effets des réformes politiques avec une presse libre, capable d’informer avec professionnalisme et d’analyser avec rigueur les succès et les excès des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.

Deux facteurs en sont en partie responsables de ce recul – lequel ne se traduit pas nécessairement par le déclin de la propension des Béninois à s’exprimer sur leur gouvernance.D’abord, la condamnation du journaliste Ignace Sossou sur la base d’un Code du numérique davantage perçu comme un instrument de condamnation judiciaire que comme un texte ayant une vocation industrielle et commerciale. Ensuite, l’effacement total de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC), qui a pour mission de garantir la liberté de la presse.

Une Haute autorité de plus en plus vulnérable

Selon Amnesty International, « au moins 17 journalistes, blogueurs et opposants ont été poursuivis en moins de deux ans en vertu d’une loi en vigueur [le Code du numérique], dont certaines dispositions répressives mettent en péril la liberté d’expression et la liberté des médias au Bénin ».

En juillet 2020, la HAAC – où siègent pourtant des journalistes –, prompte à contrôler et à sanctionner, et peu encline à protéger, a entrepris de suspendre les médias en ligne avant d’envisager de leur donner une reconnaissance officielle.

Alors que, pour protéger leur indépendance vis-à-vis de l’exécutif, les membres de la HAAC ne pouvaient exercer qu’un seul mandat, la loi constitutionnelle de 2019 autorise un renouvellement de leur mandat. L’institution est désormais encore plus vulnérable, à moins que la future loi organique, à l’étude au Parlement, ne lui accorde d’autres leviers d’indépendance et d’autres instruments de protection de la liberté de la presse.

Il y a quelques années, le sous-développement de la presse et sa difficulté à produire des contenus de qualité étaient liés à la formation des animateurs des médias. Depuis, l’État a créé des centres de formation, ou en a autorisé l’ouverture. Les associations professionnelles de journalistes font de la formation continue, sans que la situation d’ensemble des médias s’améliore pour autant.

Affairisme et « médias pirates »

Quelles que soient les qualités professionnelles des journalistes, le contexte pèse à l’évidence sur la production de contenus. « L’affairisme médiatique », qui se traduit par la création de « médias pirates » sans véritable public, sans adhérents, sans abonnés et sans annonces, mais nourris aux contrats politiques et aux chantages, fait ressortir de manière flagrante la fragilité des entreprises de presse. Dans un tel environnement, ces dernières ne sont pas viables longtemps.

La liberté de presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas »

Or, les médias constituent non seulement un baromètre pour la démocratie mais également une industrie créative, susceptible de prendre activement part en tant qu’acteur économique à l’élan nouveau. Encore faut-il que leur rentabilité leur permette (grâce notamment à des incitations fiscales octroyées par l’État) de concilier durablement liberté et responsabilité, information et communication.

Après l’entrée en vigueur d’un financement public des partis politiques, qui succède à une trentaine d’années au cours desquelles, faute de financement stable et d’assise nationale, les partis n’ont pu faire élire un candidat issu de leurs rangs à la magistrature suprême, l’un des défis du prochain quinquennat devrait consister à élaborer des mécanismes transparents et inclusifs de financement public des médias, les aidant à préserver leur indépendance. Car « la liberté de presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas ».

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