Économie

[Tribune] Économie : il est encore temps de sauver la « révolution du jasmin »

Mis à jour le 14 janvier 2021 à 13:59
Steve Utterwulghe

Par Steve Utterwulghe

Représentant résident du Pnud en Tunisie

Des Tunisiens au chômage manifestent à Sidi Bouzid , le 17 décembre 2020 © Fethi Belaid / AFP

La Révolution tunisienne – et l’instabilité qu’elle a entrainée – a aggravé la situation économique et sociale du pays. Mais des réformes audacieuses et ambitieuses peuvent encore mener à un projet de développement inclusif et durable, soutiennent Steve Utterwulghe, représentant résident du Pnud en Tunisie, et Asma Bouraoui Khouja, économiste et team leader du Pnud en Tunisie.

Dix ans après le geste de désespoir de Mohamed Bouazizi, un jeune marchand de légumes ambulant, s’immolant devant le siège du Gouvernorat de Sidi Bouzid, quel bilan peut-on dresser de la Révolution tunisienne ?

Si la transition politique et démocratique de la Tunisie s’est relativement bien déroulée avec l’organisation réussie des élections de 2011, 2014, 2018 et 2019, on ne peut pas en dire autant de la transition économique.

Malgré des indicateurs macroéconomiques relativement sains, la Tunisie souffrait déjà de difficultés structurelles avant 2010 : l’essoufflement de la croissance économique notamment depuis la crise globale de 2008, son caractère peu inclusif, l’aggravation du chômage, en particulier celui des jeunes diplômés (30% contre une moyenne nationale de 15 %, environ), et la frilosité des autorités à entreprendre les réformes socio-économiques nécessaires ont conduit au ras-le bol populaire de la fin de 2010.

Croissance en berne

Cependant, la Révolution – et l’instabilité politique, sécuritaire et sociale qu’elle a entrainée – ont aggravé la situation économique et sociale de la Tunisie.

Aux facteurs structurels d’avant 2011, se sont ajoutés des facteurs conjoncturels liés aux troubles, nombreux sit-in, mouvements de grève et de protestation, aux assassinats politiques de 2013 et attaques terroristes de 2015, à la grande instabilité politique et gouvernementale persistante depuis 2011 et pour couronner le tout, à la crise du Covid-19 qui se traduit par un désastre économique et social non pas en Tunisie seulement, mais dans le monde entier.

La croissance économique annuelle moyenne entre 2011 et 2019 a été de 1,8 % contre 4,2 % entre 2000 et 2010. En 2020, on s’attend à une récession à deux chiffres à cause du Covid-19, vu le recul de (en glissement annuel) l’activité économique de -2,1 %, – 21,7 % et – 6 % respectivement aux 1er, 2e et 3e, trimestres.

Climat social tendu

La précarité s’accentue face à la cherté de la vie et aux difficultés croissantes d’accéder à des emplois décents. En 2020, près d’un demi-million de personnes risqueraient de basculer en dessous du seuil de pauvreté selon une simulation de l’impact du Covid-19 sur l’économie tunisienne, publiée par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) en Tunisie en juin 2020.

Le climat social s’est tendu avec la multiplication des actes de désespoir (suicides, migration clandestine, ralliements à des groupes religieux, extrémistes radicaux, etc.), les mouvements de protestation et les blocages de sites de production, etc. avec un impact négatif certain sur l’activité économique et les ressources de l’État.

Une enquête conduite par le Pnud Tunisie en 2019-2020 sur la cohésion sociale dans le gouvernorat de Médenine, permet de mettre en exergue la fragilisation du sentiment d’appartenance à la Nation du fait de la confiance très faible dans les institutions publiques, confiance entamée par les perceptions de corruption et les rapports encore souvent très conflictuelles avec les agents de l’État.

L’État doit affronter le malaise social avec des moyens extrêmement affaiblis

Ce constat est révélateur du profond malaise social, de la désillusion et de la perte de confiance entre les citoyens (notamment les jeunes) et l’État, entrainant depuis dix ans un semblant de dialogue de sourds.

L’État doit affronter cette situation avec des moyens extrêmement affaiblis en raison de la crise des finances publiques qui persiste, voire s’aggrave, sur les dix dernières années.

L’ampleur du déficit budgétaire, la taille des dépenses de fonctionnement par rapport au budget total et l’endettement public frôlant la barre des 90% du PIB à fin 2020, réduisent considérablement les marges de manœuvre de l’État et sa capacité à appliquer sereinement une politique sociale à même de soutenir les populations les plus vulnérables et une politique d’investissement susceptible d’apporter la dynamique attendue, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’environnement.

Entrepreneuriat, environnement, solidarité

Face à un bilan économique et social mitigé, voire alarmiste, devrait-on jeter l’éponge et renoncer à continuer de bâtir cette « exception démocratique tunisienne » ? Évidemment non.

Les réponses existent. Le potentiel aussi ; il se trouve dans cette jeunesse tunisienne sur l’ensemble du territoire, capable du meilleur et ne demandant qu’à pouvoir accéder à l’égalité des opportunités pour décoller, créer, innover. Trois mots clés émergent en guise de réponse : entrepreneuriat, environnement, solidarité.

Ces dernières années, plusieurs initiatives législatives innovantes ont vu le jour telles que le Startup Act, la loi sur l’économie sociale et solidaire, la loi sur le crowdfunding, la création du statut d’auto-entrepreneur. Toutes ces initiatives convergent vers la promotion de l’emploi décent, de l’entrepreneuriat, de l’inclusion et de la solidarité. On pourrait y voir là les ingrédients d’un nouveau modèle de développement socio-économique durable, centré sur l’humain et l’inclusion de ce dernier dans son environnement socio-économique et environnemental.

Ce modèle, tant débattu et tant désiré depuis la Révolution, et dont on commencerait à en voir les prémices avec ces nouvelles lois, pourrait être une réponse à la réduction des vulnérabilités et de la pauvreté, déjà présentes avant 2011, accentuées depuis, et notamment avec la crise du Covid-19.

De l’audace et du soutien pour un nouveau projet

Plus concrètement, quels déclics faudrait-il enclencher pour libérer cette jeunesse et lui redonner de l’espoir ?

On entame la dernière décennie de l’Agenda 2030, sur fond de pandémie et d’une crise multifacettes sévère. Il est important de pouvoir favoriser l’émergence d’une nouvelle forme d’entrepreneuriat, plus inclusive, plus solidaire et plus respectueuse de l’environnement.

Il en va de même pour le développement de nouveaux outils de financement susceptibles d’encourager le secteur privé à investir avec un impact social et environnemental et à contribuer à la réalisation des Objectifs du développement durable tels que les obligations à impact social et environnemental.

Enfin, la promotion de secteurs d’activité à même de réconcilier l’économique et l’environnemental (l’économie circulaire par exemple) est cruciale. L’État est un acteur de ce changement. Le secteur privé et le citoyen également.

Il y a dix ans, la Tunisie avait déclenché la ferveur révolutionnaire et inspiré des millions de femmes et d’hommes dans la région, qui rêvaient d’un autre avenir, démocratique. Afin d’aller jusqu’au bout du rêve, parachever la transition économique et construire un projet de développement inclusif et durable nécessitent autant de courage et de soutien, mais nécessitent aussi – et surtout – de l’audace et une vision ambitieuse et hors des sentiers battus.