Société

[Série] Côte d’Ivoire : la ruée vers l’or (3/4)

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Tengréla
Mis à jour le 28 janvier 2021 à 17h47
Site d’orpaillage de Papara, au nord-est de Tengrela. Dans la région, les mines représentent une importante manne financière.

Site d’orpaillage de Papara, au nord-est de Tengrela. Dans la région, les mines représentent une importante manne financière. © Vincent Duhem

« Les visages du Nord » (3/4). Dans les régions frontalières du Mali et du Burkina Faso, la fièvre de l’or a atteint des proportions sans précédent, bouleversant des équilibres économiques et environnementaux déjà fragiles.

Benjamin a les yeux qui brillent, un vieux maillot de l’Atletico Madrid et les chicots tachetés de noir. Quelques flacons de gin trainent à ses pieds. La terre est ocre, le paysage lunaire. La savane a disparu, remplacée par une immensité de crevasses autour desquelles des silhouettes s’affairent le dos vouté, dans un vrombissement de marteaux-piqueurs. De longs tuyaux s’entremêlent, des tentes ont été dépliées, des souterrains ont été creusés. Combien sont-ils ? Des centaines, peut-être des milliers. Hommes, femmes, enfants. Ils sont maliens, burkinabè, ghanéens, guinéens ou libériens. Ce n’est plus une mine, c’est une ville, avec son économie et ses propres règles.

Une trentaine de chasseurs traditionnels dozos en assurent la sécurité. Leur chef trône à l’ombre d’une grande bâche, engoncé dans un imperméable rouge, une longue dague attachée autour du cou. Plus loin, des femmes préparent du poisson séché. Un homme charge des dizaines de téléphones portables sur une batterie, un autre vend des cigarettes, tandis qu’un forgeron aiguise des pioches. On creuse à plusieurs mètres de profondeur, on passe la terre au détecteur de métaux, on la lave et puis on pèse, les yeux rivés sur la balance, avec l’espoir d’avoir touché le gros lot. C’est la ruée vers l’or. Une course effrénée contre la pauvreté, avec tout ce que le capitalisme dérégulé offre d’opportunités et d’injustices.

La mine de Papara se trouve à une trentaine de kilomètres au nord-est de Tengrela. On est encore en Côte d’Ivoire, mais le réseau Orange vous souhaite déjà la bienvenue au Mali. La frontière est toute proche, à quelques centaines de mètres, épousant les rives de la rivière Bagoé.

Cannabis et tramadol

Dans cette région, la fin de l’année coïncide traditionnellement avec les derniers instants de la récolte du coton. Routes et pistes sont prises d’assaut par de grands camions surchargés. C’est aussi la saison de la transhumance des bovins, qui partent à la recherche de verts pâturages – ils errent par milliers le long des routes. Mais en cette matinée de décembre, des dizaines de motos ont envahi le bitume. Des femmes les ont enfourchées, portant à bout de bras ou sur leur tête de grands bacs et des pelles. Des hommes les suivent avec les détecteurs de métaux.

En six mois, ce qui n’était jusque-là qu’un minuscule village est devenu une véritable bourgade. Des habitations typiques des orpailleurs, poteaux de bois recouverts d’épaisses bâches en plastique, sont sorties de terre. Les maisons en béton se sont aussi multipliées, un opérateur économique s’est même construit un beau duplex. Un autre a ouvert un bar climatisé, dont la devanture est ornée de dessins de femmes dénudées. Le soir, les petites mains de l’orpaillage viennent y profiter des plaisirs de la chair, aspirer de longues bouffées de cannabis et trouver l’oubli dans le tramadol, la drogue des orpailleurs, mais aussi celle des jihadistes et, avant eux, des rebelles des Forces nouvelles (FN).

Benjamin est l’une de ces petites mains. Tous les jours depuis dix ans, il risque sa vie pour une poignée de CFA. Âgé de 28 ans et originaire de Dano, dans le centre du Burkina Faso, il a d’abord écumé les mines du Mali avant d’arriver à Papara il y a quatre mois. Il travaille avec cinq autres Burkinabés et leur équipe est financée par un opérateur économique ivoirien. « Parfois on gagne, parfois on a rien, confie-t-il. Quand la chance est au rendez-vous, je perçois entre 25 000 et 50 000 CFA par mois [entre 38 et 76 euros]. »

Flambée des cours de l’or

Dans le nord de la Côte d’Ivoire, l’orpaillage n’est pas nouveau. Il fut l’une des sources de financement de la rébellion pendant la crise politico-militaire qui déchira le pays, de 2002 à 2011. À en croire les Nations unies, certains de ses anciens chefs ont par la suite poursuivi cette activité. Mais ces dernières années, porté par la flambée des cours de l’or, le phénomène a pris une toute autre ampleur : en juillet 2020, l’once a dépassé les 2 000 dollars (il en valait dix fois moins il y a vingt ans) – un record !

Selon plusieurs analystes, plus de 22 tonnes ont été illicitement exploitées en 2019

Ses réserves, estimées à 600 tonnes, sont importantes, mais la Côte d’Ivoire ne figure pas parmi les grands pays producteurs. En 2019, près de 32,5 tonnes d’or sont sorties de ses mines, contre 24,5  l’année précédente. Si le secteur est dominé par de grands groupes internationaux qui se partagent les cinq sites industriels aujourd’hui en activité (dont les Canadiens Barrick Gold et Endeavour Mining, ou l’Australien Perseus Mining), il existe aussi une exploitation plus artisanale et pas toujours légale. Selon plusieurs analystes, plus de 22 tonnes ont été exploitées de manière illicite en 2019. « Il y a plusieurs filières, ivoirienne, ghanéenne, burkinabè ou encore chinoise, précise un expert du marché. L’or est vendu à Abidjan, puis exporté vers Dubaï ou la Chine. »

Pour freiner ce qu’elles considèrent comme un fléau, les autorités ivoiriennes ont tenté de mettre en place une politique de régularisation et de légalisation des mines artisanales. La brigade d’infraction au code minier et l’Unité de lutte contre la criminalité transnationale organisée ferment régulièrement des sites clandestins. En 2019, une filière impliquant des Libanais liés au Hezbollah a été démantelée. En parallèle, les autorités ont ouvert un chantier-école dans les environs de Boundiali, et trois de ses élèves ont intégré la mine de Papara. Organisée en coopérative, cette dernière opère grâce à un titre provisoire d’exploitation théoriquement renouvelable tous les ans. Elle a son propre comptable et un comptoir, où l’or est pesé puis vendu.

« En ce moment, le gramme vaut 20 000 F CFA. La coopérative en ponctionne un quart. Au plus fort de l’exploitation, nous étions capables d’extraire 10 kg par semaine, ce qui représente près de 200 millions de F CFA », explique Brama Traoré, l’un des gestionnaires. Cet ancien militaire âgé de 60 ans a quitté l’armée en 2000. Il a succombé à la fièvre de l’or après avoir assuré la sécurité de la mine de Sissingué, située à quelques kilomètres de là et exploitée par Perseus Mining. Les conditions financières étaient mauvaises et, en 2011, Brama Traoré a préféré se mettre à son compte.

Source de financement des groupes armés

Des soldats des forces spéciales ivoiriennes, lors d’un défilé militaire en 2015 (illustration).

Des soldats des forces spéciales ivoiriennes, lors d’un défilé militaire en 2015 (illustration). © REUTERS/Luc Gnago

Mais l’orpaillage clandestin bénéficie de trop de complicités pour être régulé. Des figures de l’appareil sécuritaire et de l’establishment politique ivoirien sont suspectées d’en bénéficier. « Tout le monde en profite, confirme une source sécuritaire. Chefs de village, sous-préfets, gendarmes, douaniers et même certains cadres du ministère des Mines qui communiquent aux orpailleurs les coordonnées précises des nouvelles concessions. »

Nos jeunes ne jurent plus que par l’or. Ils ont délaissé les champs pour les mines

Ces derniers mois, les orpailleurs clandestins ont investi une concession pour laquelle Endeavour Mining s’est vu octroyer un permis d’exploration. Elle est située à Lafigué, entre Dabakala et Katiola. Les collines verdoyantes ont laissé place à un vaste champ de bataille : entre 15 000 et 20 000 personnes opèrent clandestinement, de jour comme de nuit, sur une dizaine de sites différents. Ici, on est bien loin de la petite activité artisanale. L’endroit est protégé par des gendarmes habillés en civil, des chasseurs dozos et des milices armées de kalashnikovs. Pour extraire le précieux minerai, les orpailleurs font usage d’explosifs et de tracteurs à trois roues.

Si le développement de l’orpaillage artisanal a fait la fortune de quelques uns et permet une redistribution des richesses plus directe que son pendant industriel, il bouleverse aussi les équilibres et le tissu économique d’une société conservatrice. « Depuis 2011, de nombreux fils de Tengrela ont investi dans les mines. Nos jeunes ne jurent plus que par l’or et ont délaissé les champs, se désole Seydou Koné, troisième adjoint au maire de Tengrela. Ils se droguent et s’endettent alors que nos femmes s’adonnent à la prostitution. C’est l’or ou rien. »

L’orpaillage clandestin fait aussi peser de sérieuses menaces sur l’environnement. Il y a la coupe intensive de bois – que pratiquent aussi les multinationales – mais aussi l’utilisation de produits chimiques polluants, dont le mercure blanc et un dérivé du cyanure, qui sont ensuite déversés dans les fleuves.

Enfin, et alors que le nord de la Côte d’Ivoire fait lui aussi face à la menace jihadiste, les milieux sécuritaires s’inquiètent des importants mouvements de population qu’entraîne l’orpaillage. Au Mali, certains mines sont déjà contrôlées par les groupes armés. Selon plusieurs analyses, la question du contrôle des sites n’est pas étrangère aux combats qui opposent les hommes du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM, également appelé JNIM) à ceux de l’État islamique au grand Sahara (EIGS) dans la région du Gourma.

Dans un rapport publié fin 2019, International Crisis Group (ICG) s’inquiétait que « des groupes armés, y compris jihadistes, trouvent dans les mines d’or une nouvelle source de financement, voire un terrain de recrutement ». « Plusieurs membres de la katiba Khalid Ben Walid, une branche d’Ansar Eddine, auraient reconnu avoir reçu une formation aux explosifs sur une des nombreuses mines d’or artisanales du nord de la Côte d’Ivoire, près de la frontière malienne », précisait le centre de recherche.

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