Politique
Une affiche du président béninois Patrice Talon, en tournée à Ouidah, le 8 décembre 2020.

Cet article est issu du dossier

Bénin : doit (encore) mieux faire

Voir tout le sommaire
Politique

Bénin-Nigeria : quand la fermeture de la frontière alimente les trafics

Réservé aux abonnés
Par - envoyé spécial à Sèmè-Kraké et à Cotonou
Mis à jour le 15 janvier 2021 à 10:12

Aude Osnowcz/Wostok Press © Matthieu MIllecamps pour JA

En dépit de l’annonce du 16 décembre 2020, les camions de marchandises ne passent pas entre le Bénin et le Nigeria, poussant les commerçants à poursuivre des trafics jamais interrompus, qui expliquent le faible impact de ce blocus de 16 mois.

Lunettes à montures dorées, lourdes montres au poignet et embonpoint… Les quatre hommes qui sortent du bureau d’un officier des douanes exhibent tous les signes extérieurs de richesse.

La porte à peine refermée, tandis qu’ils récupèrent les téléphones portables qu’on leur avait demandé de confier au planton pour éviter un éventuel enregistrement embarrassant, l’un d’eux extirpe de sa poche une imposante liasse de nairas.

Dans la salle d’attente, une demi-douzaine de personnes, médusées, le voient ostensiblement compter une dizaine de billets, qu’il tend au jeune douanier chargé de l’accueil des invités.

Coffre plein de sacs de riz

Ce dernier glisse un regard alentour, fait « non » de la tête, mais finit par prendre l’argent. Les quatre hommes quittent le bureau, un large sourire sur les lèvres, puis s’engouffrent dans leur voiture, dont le coffre est sans doute plein à craquer de sacs de riz. Direction, le Nigeria.

La scène se déroule au début de janvier, côté nigérian, au poste de contrôle conjoint de Sèmè-Kraké, l’un des principaux points de passage avec le Bénin. Preuve que les « facilitations » sont de nouveau possibles le long d’une frontière qui, fermée plus de seize mois, a rouvert le 16 décembre.

Comme cela avait été le cas au moment de sa fermeture, en août 2019, la décision d’Abuja a été aussi unilatérale que soudaine.

À l’époque, les craintes des Béninois avaient été grandes. Leurs échanges avec la première puissance économique du continent représentaient pas moins de 20% de leur PIB.

Le flux des marchandises n’a pas encore repris. Seuls circulent les piétons et quelques véhicules individuels

Pourtant, la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu, même si la mesure a eu un effet immédiat – et désastreux – pour les petits maraîchers proches du Nigeria, qui écoulent 80% de leur production chez leur voisin.

Avec un taux de croissance de 2% en 2020, le Bénin est parvenu à limiter l’impact de cette fermeture, en dépit de la pandémie de Covid-19 et alors que, selon les prévisions, l’Afrique de l’Ouest pourrait connaître une croissance négative de 2% à 4%.

L’annonce de la réouverture de la frontière n’en a pas moins été saluée de part et d’autre, même si celle-ci est pour le moment limitée aux piétons et à quelques rares véhicules individuels. Le flux légal de marchandises, lui, n’a pas repris.

Patrouilles et contrôles

Présent à l’investiture du président ghanéen, Nana Akufo-Addo, le 7 janvier à Accra, Aurélien Agbénonci, le ministre béninois des Affaires étrangères, a fait part de ses inquiétudes à Geoffrey Onyeama, son homologue nigérian. Lequel lui aurait promis d’accélérer le processus.

« C’est le statu quo. Nous n’avons reçu aucune consigne concernant le transport du fret, expliquait, le même jour, un officier de la douane béninoise sous le couvert de l’anonymat. De notre côté, la frontière n’a jamais été fermée. Nous subissons. »

Le milliardaire Aliko Dangote, qui est un proche du président Buhari, avait obtenu une dispense pour les marchandises de son groupe

Au Nigeria, alors que des dizaines de camions sont bloqués à quelques centaines de mètres de son bureau, Bello Mohammed Jibo, contrôleur du service des douanes, assure au contraire que les marchandises peuvent bel et bien franchir la frontière, « à l’exception des produits prohibés, comme le riz, les tomates, les véhicules… ».

Il assure également que les douaniers nigérians ont « profité de cette fermeture pour intensifier les patrouilles et les contrôles » afin de lutter contre les trafics, et qu’ils ont reçu pour consigne « de ne laisser entrer que les marchandises transportées dans les containers dans lesquels elles sont arrivées au port, et de bloquer les marchandises en vrac ».

En réalité, aucun camion ne passe, à l’exception de ceux du groupe Dangote, propriété du milliardaire nigérian Aliko Dangote. Ce proche du président Buhari avait obtenu, dès novembre 2020, une dispense pour les marchandises que son groupe importe via les ports de Cotonou et de Lomé.

Inflation record au Nigeria

Au-delà des efforts conjugués de la Cedeao, et des ministres béninois Romuald Wadagni (Finances) et Aurélien Agbénonci (Affaires étrangères) en faveur de la réouverture de la frontière, c’est l’activisme de Dangote et la dégradation de la situation au Nigeria qui ont fait bouger les lignes à Abuja.

L’inflation y a atteint des sommets, le prix des denrées alimentaires a crû de 18,3% en novembre dernier, et les restrictions d’accès au dollar imposées aux importateurs ont accentué les difficultés.

« La fermeture de la frontière a entraîné une augmentation de la contrebande », estime une commissaire de police

« Les gros acteurs du secteur, comme Dangote Farms ou Olam, possédaient des stocks de riz suffisamment importants pour répondre immédiatement à l’explosion de la demande intérieure qui a suivi la fermeture. Ils ont été les principaux bénéficiaires de cette crise », souligne Léopold Ghins, analyste économique au sein du Club Sahel de l’OCDE, qui estime que cette mesure est fortement préjudiciable au climat des affaires.

À l’origine, Abuja avait justifié la fermeture de la frontière par la volonté de protéger son marché intérieur des tonnes de riz « réimportées » et des poulets congelés déchargés au Bénin pour être ensuite renvoyés à Lagos.

« Les importateurs se sont organisés : au lieu de passer par la route, ils sont venus en bateau »

Bien que le contrôle des marchandises n’entre pas dans ses prérogatives, la commissaire de police Maylise Wannou, du poste transfrontalier de Kraké Plage, constate cependant que cette fermeture « a entraîné une augmentation de la contrebande ».

De fait, côté béninois, à quelques encablures du poste-frontière, les grossistes en riz n’ont pas fermé leurs portes. Et l’activité n’y a, à en croire l’un d’eux, pas vraiment diminué.

« Après quelques semaines compliquées, les gens se sont organisés. Avant, les importateurs nigérians passaient par la route, mais, quand la frontière a été fermée, ils sont venus ici en bateau. Ils accostaient sur la plage pour charger le riz avant de repartir de l’autre côté, raconte un vendeur en désignant le littoral tout proche. Depuis la réouverture de la frontière, les trafiquants privilégient à nouveau la voie terrestre. »

« Après son passage sur les pirogues, le riz arrivait parfois humide, et mettait du temps à sécher. Là, c’est le retour à la normale », poursuit-il.

Port autonome de Cotonou, le 6 janvier 2021.

Port autonome de Cotonou, le 6 janvier 2021. © Matthieu Millecamps pour JA

L’intense activité qui règne, au même moment, à quelques kilomètres plus à l’Ouest, sur le Port autonome de Cotonou (PAC), où une noria de poids lourds fatigués semble ne jamais se tarir, vient étayer ses propos.

« L’impact sera globalement limité. Nous sommes passés de 10,1 millions de tonnes en 2019 à 9,5 ou 10 millions de tonnes en 2020 », explique Kristof Van den Branden, directeur commercial du PAC.

Le Bénin a profité de ce choc pour accélérer la diversification de son économie

Malgré la baisse observée au cours des derniers mois de 2019, le trafic avait même augmenté, cette année-là, par rapport à l’année précédente (9 millions de tonnes en 2018).

Cordon ombilical

« Certes, les flux de riz ont diminué (on est passé de 1,4 million de tonnes à environ 600 000 tonnes), mais l’industrie a continué à se développer, en dépit de la fermeture de la frontière et de la pandémie. Le flux des exportations de coton a lui aussi tiré les chiffres à la hausse », résume Kristof Van den Branden.

Officiellement, le Bénin a profité de ce choc pour « accélérer la diversification de son économie » et couper le cordon ombilical avec le Nigeria. Dans les couloirs des ministères et des services de sécurité, on reconnaît toutefois que les frontières sont restées poreuses, y compris à partir du Nigeria.

« Il est difficile de combattre ce trafic de riz alors que nous n’avons pas de réel intérêt à y mettre un terme », admet un ministre béninois

Les hommes d’affaires préfèrent souvent le port de Cotonou à celui de Lagos : les droits de douane y sont moins élevés, et le délai d’attente pour le dédouanement des marchandises n’excède pas trois jours, contre parfois 30 à 35 jours à Lagos.

« Il est parfois plus rapide, et donc moins cher, de passer par Cotonou, de faire remonter la marchandise au Niger, avant de la faire redescendre au Nigeria », confie un cadre de la direction béninoise des ports.

« Il est difficile de combattre ce trafic de riz quand on sait que l’essentiel de ceux qui le mènent sont des Nigérians et que, de notre côté, nous n’avons pas de réel intérêt à y mettre un terme », admet une source au sein du ministère béninois de l’Intérieur.

« La fermeture de la frontière a eu un impact indéniable, mais, très vite, Patrice Talon a posé pour postulat qu’il nous fallait “décrocher” de l’économie nigériane, en finir avec cette dépendance. C’est ce qui a été fait », insiste Aurélien Agbénonci.

Tout en assurant que « la diversification a payé », l’un de ses collègues du gouvernement avance une autre explication : « Les trafics étaient organisés, pour une grande partie, par certains membres des services de sécurité nigérians, lesquels étaient censés les annihiler. La fermeture de la frontière n’a fait que modifier les routes. Cette mesure n’a aucun effet si on ne lutte pas en même temps contre la corruption. »