Finance

[Chronique] Africa Financial Industry Summit : quelle finance africaine souhaitons-nous véritablement ?

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Mis à jour le 13 janvier 2021 à 19h49

Par  Joël Té-Léssia Assoko

Joël Té-Léssia Assoko est rédacteur en chef adjoint (économie et finance) de Jeune Afrique.

(@ralphlessia)

L’industrie financière africaine était, avant la pandémie de Covid-19, l’une des plus dynamiques au monde.

L’industrie financière africaine était, avant la pandémie de Covid-19, l’une des plus dynamiques au monde. © Geralt/Pixabay

Les 10 et 11 mars prochains, un demi-millier de décideurs publics et privés actifs en Afrique sont conviés* à codéterminer – occasion inédite – le futur et les buts de la finance sur notre continent.

Au milieu des hosannas et satisfecits proclamés ici, distribués là, le nombre de pertes humaines dues officiellement au Covid-19 demeurant en-dessous des « anticipations », le continent ayant échappé à l’hécatombe redoutée : un certain soulagement est possible.

Il y a de bonnes raisons de s’en garder. Les évidences les plus difficiles à percevoir sont « celles qui crèvent les yeux », rappelait le journaliste et académicien français Jean-François Revel. L’évidence ici, avertissait fin décembre la Commission économique de l’ONU pour l’Afrique est que le continent « se trouve à une étape critique de son développement ».

« L’Afrique se trouve confrontée à la pandémie mondiale du Covid-19, tout en devant poursuivre les efforts pour accélérer la croissance économique afin d’atteindre les objectifs nationaux conformément aux objectifs de développement durable (SDG), à l’Agenda 2063 de l’Union africaine et aux initiatives en matière de changement climatique », avertit l’institution dirigée par la Camerounaise Vera Songwe.

Aucune relance n’est possible sans l’industrie financière

Une évidence en appelle une autre : aucun de ces défis ne pourra être relevé sans une contribution décisive de l’industrie financière africaine, dont l’importance et la complexité n’ont cessé de croître depuis quinze ans.

Pour de surprenantes raisons, ce point reste incomplètement perçu par le public et encore trop souvent par les décideurs du continent.

Les débats sur le faible taux de bancarisation (en % des adultes) sur le continent omettent que le poids du secteur (en % du PIB) a doublé en dix ans dans nombre de pays.

Les actifs bancaires représentaient 52 % du PIB de l’Angola en 2017 contre 24% en 2008. Au Mozambique (72,9 %), au Sénégal (57,7 %), en Côte d’Ivoire (48,4 %) ou au Ghana (47,6 %), on observe une progression similaire, selon la Banque mondiale.

La capitalisation de la Bourse de Johannesburg équivaut à celles de Moscou et de Tel-Aviv combinées

Le Maroc émet autant de primes d’assurances que la Grèce

Le supposément « faible taux de pénétration » de l’assurance sur le continent (3 %) est proche de la moyenne des marchés émergents (3,3 %) et supérieur à ceux de l’ex-URSS (1,9 %) et de la zone Moyen-Orient et Asie centrale (2,1 %). En 2019, le Maroc a émis autant de primes d’assurances que la Grèce, le Kenya que le Pakistan, l’Afrique du Sud plus que le Mexique.

La densité d’assurance (primes émises par habitant) en Tunisie est similaire à celle de l’Inde, celle du Botswana rivalise avec le niveau de l’Argentine. En 2019, les fonds de capital-investissement dédiés à l’Afrique ont mobilisé 3,1 milliards de dollars, soit plus qu’en Asie du Sud-Est et en Amérique latine (hors-Brésil).

Enfin, la capitalisation de la Bourse de Johannesburg équivaut à celles de Moscou et de Tel-Aviv combinées, Casablanca vaut Athènes et Panama City mises ensemble…

Tous observent les opérateurs télécoms avec crainte et les Gafam avec résignation

Une industrie victime d’une double fragmentation

Bref, la finance africaine dans toutes ses composantes – des plus traditionnelles (banque de détail) aux plus récentes et exotiques (mobile money, titrisation boursière…) – est un acteur de poids sur le continent, capable de rivaliser avec les autres branches de l’économie sur le continent et dont le dynamisme n’a rien à envier aux tendances observées dans le reste du monde émergent.

À quoi attribuer, dans ce cas, l’impression tenace que l’industrie financière en Afrique reste secondaire, utile sans doute, mais peu visible, parfois inaudible ?

Cela tient pour une part non-négligeable à la double fragmentation qu’elle subit en Afrique, autant géographique que « fonctionnelle » : les banquiers de l’Uemoa parlant aux banquiers près de l’Uemoa, les assureurs-vie de la zone Cima aux assureurs non-vie de la zone Cima, les capital-investisseurs aux bailleurs de fonds européens, les opérateurs de Bourse à personne…

Tous observent les opérateurs télécoms avec irritation et les Gafam avec résignation.

Réinventer la finance africaine post-Covid

Ce fonctionnement en silo a empêché, jusqu’à présent, cette industrie de s’exprimer de façon coordonnée quant aux bouleversements majeurs qu’elle subit (digitalisation, anachronismes réglementaires), ou d’apporter avec plus de force sa créativité et son dynamisme face aux besoins urgents du continent (relance économique, financement de l’industrialisation, économie verte).

Une telle balkanisation opérationnelle n’a pas facilité la modernisation de la réglementation – encore trop souvent subie, voire importée franco à bord depuis Bâle, Londres ou Washington – faute non seulement d’unité, mais de cadre de dialogue avec les autorités de nos pays.

Cette situation pourrait être amenée à changer avec l’organisation du premier Africa Financial Industry Summit*, prévu les 10 et 11 mars prochains, qui doit rassembler – en ligne – 500 décideurs publics et privés de l’écosystème financier du continent, censés poser ensemble les jalons d’une « réinvention » de la finance africaine post-Covid. Ce n’est pas trop tôt.

* Le Financial Industry Summit est organisé par Jeune Afrique Media Group, en partenariat avec la Société financière Internationale (IFC), filiale du groupe de la Banque mondiale.

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