Politique

[Tribune] Sahel : l’armée française s’ensable

Mis à jour le 13 janvier 2021 à 09:27
Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Par Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Paris

Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

Huit ans après son arrivée au Sahel, avec les opérations Serval puis Barkhane, la France risque l’enlisement dans sa lutte contre les groupes terroristes.

Le 11 janvier 2013, le président François Hollande engageait, au Mali, la plus grosse opération militaire de la France à l’étranger depuis la guerre d’Algérie. Sa décision avait surpris. Un mois auparavant, lors du vote aux Nations unies d’une résolution autorisant le déploiement de Casques bleus à Bamako, l’Élysée avait assuré ne pas vouloir intervenir directement dans la zone. À l’époque, l’idée n’était pas d’envoyer des soldats français au Mali mais plutôt de financer et d’appuyer la logistique des troupes de la communauté internationale, en particulier celles de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).

Les contradictions ne s’arrêtaient pas là. Au moment de son élection en 2012, François Hollande avait, tout comme ses prédécesseurs, promis d’en finir avec les mauvaises pratiques de la « Françafrique ». L’Élysée, annonçait le Parti socialiste (PS), devait cesser de soutenir militairement des régimes autoritaires et rompre avec la politique de Nicolas Sarkozy, qui avait sauvé in extremis le président Idriss Déby Itno en envoyant l’armée de l’air bombarder des colonnes rebelles au Tchad en 2008.

Dans une note publiée en 2011, le futur responsable de la cellule Afrique de François Hollande, Thomas Mélonio, recommandait même de mettre un terme aux accords de défense passés avec les anciennes colonies au sud du Sahara. En 2015, un député PS, Philippe Baumel, allait quant à lui alerter le gouvernement sur les inconvénients d’interventions militaires « trop fréquentes et surdimensionnées par rapport à une vraie politique africaine de la France ».

L’éternel « gendarme » français

Mais François Hollande et son ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, n’ont guère suivi ces conseils. Loin de rompre avec les prétentions de l’ancien colonisateur à jouer un rôle de gendarme en Afrique, ils ont multiplié les interventions militaires. Au cours de la seule année 2013, ils ont ainsi lancé les opérations Serval au Mali, puis Sangaris en Centrafrique. En 2014, l’armée française devait ensuite élargir son champ d’action au Tchad, au Niger, au Burkina Faso et à la Mauritanie. Officiellement, son mandat au Sahel était uniquement de lutter contre les groupes qualifiés de terroristes. En pratique cependant, elle a aussi conforté le pouvoir de présidents parfois corrompus et autoritaires, par exemple en allant dans le nord du Tchad en 2019 stopper la progression de rebelles qui n’avaient rien de jihadistes.

Par son aide militaire et financière, la France a contribué à assurer la survie de gouvernements mal légitimés. En suppléant aux carences de leurs armées et en fournissant la logistique nécessaire à la poursuite des combats, elle a également permis à certains d’entre eux de concentrer leurs ressources sur la répression des opposants. Pendant que les soldats de l’opération Barkhane se battaient au nord, des officiers maliens en ont même profité pour préparer un putsch et renverser le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) à Bamako en 2020.

Ainsi, la lutte antiterroriste a justifié non seulement l’impunité des militaires, mais aussi des violations massives des droits humains qui, par contrecoup, ont légitimé la « résistance » des jihadistes contre des troupes d’occupation au service de « l’impérialisme occidental » et de « forces impies ». La présence militaire de la France, elle, a été considérée par les autorités en place comme une sorte d’assurance-vie et elle les a souvent dissuadées d’entreprendre les réformes nécessaires au développement d’États plus performants face à des insurgés qui, justement, se sont étendus en tirant parti de la vacance des pouvoirs publics dans les campagnes du Sahel.

Aujourd’hui, la lutte contre des groupes jihadistes qui n’ont jamais commis d’attentats outre-mer ne peut plus faire illusion. La France est bel et bien ensablée dans une guerre contre-insurrectionnelle qui met en évidence toutes les incohérences du narratif officiel sur le caractère global de la menace terroriste au Sahel. À meilleure preuve, les autorités évoquent régulièrement l’influence pernicieuse du wahhabisme, tenu pour responsable de la « radicalisation de l’islam ». Mais Paris n’a jamais renoncé à vendre des armes à l’Arabie saoudite.

De même, l’Élysée n’a de cesse de mettre en garde ses alliés contre les risques de déstabilisation d’un « arc de crise » qui, puisant ses racines au Moyen-Orient, toucherait l’ensemble de la « bande sahélienne » et serait susceptible de déborder vers l’Europe. Pour autant, l’armée française n’est intervenue que dans cinq pays du Sahel occidental, tous francophones et liés à Paris par des accords de défense.

Le poids de la menace terroriste

Tenue il y a un an, le 13 janvier 2020, en présence des chefs d’État du Mali, du Tchad, du Niger, du Burkina Faso et de la Mauritanie, la conférence de presse du sommet de Pau est significative à cet égard. Le président Emmanuel Macron y a continué de justifier la « guerre contre des groupes armés terroristes [et une] mouvance internationale […] que nous combattons par ailleurs au Moyen-Orient parce que nous savons que c’est une menace qui ne reste jamais locale ». Et d’ajouter : « Les liens avec la menace qui opère en Libye, au lac Tchad – j’y reviendrai – sont aujourd’hui avérés ».

Il est plus facile d’imputer le problème jihadiste à des agents de l’étranger que de reconnaître publiquement les dysfonctionnements des alliés de la France

Pour autant, la conférence de presse de Pau devait se terminer sans préciser quoi que ce soit de concret à ce sujet. À sa manière, Emmanuel Macron a simplement repris le « discours global déconnecté des réalités » que certains militaires français reprochaient à Jean-Yves Le Drian. Ont ainsi été occultées les dynamiques locales qui expliquent la poursuite des hostilités et la résilience des insurgés : corruption des forces armées, exactions des troupes, abus des milices paragouvernementales, etc… Il est vrai qu’il est plus facile d’imputer le problème jihadiste à des agents de l’étranger que de reconnaître publiquement les dysfonctionnements des alliés de la France dans la zone.

Huit ans après le début de l’opération Serval au Mali, la lutte contre le terrorisme au Sahel s’est donc perdue dans les sables du Sahara, imbriquée qu’elle est dans de multiples règlements de comptes personnels et communautaires à propos de l’accès aux terres arables, aux points d’eau et aux aires de transhumance du bétail. Les malentendus sont d’autant plus flagrants que les populations locales n’ont pas la même perception des priorités sécuritaires et des zones de conflits.

Du point de vue des citadins de Tombouctou, par exemple, le Sahel se situe au nord. Pour les nomades qui font paître leurs troupeaux sur le territoire algérien, en revanche, il est au sud. Le Sahel apparaît ainsi comme un espace introuvable où l’armée française cherche désormais sa boussole.