Politique

Présidentielle en Ouganda : face à Museveni, l’impossible campagne de Bobi Wine

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Mis à jour le 11 janvier 2021 à 13:13

Robert Kyagulanyi, alias Bobi Wine, candidat à l’élection présidentielle du 14 janvier 2021. © REUTERS

À 72 heures de la présidentielle lors de laquelle il défiera Yoweri Museveni, Bobi Wine achève une campagne rocambolesque marquée par plusieurs arrestations, des dizaines de morts et une plainte devant la CPI.

Un simple changement de couvre-chef peut parfois résumer à lui seul une campagne. En troquant son traditionnel béret rouge pour un casque en kevlar assorti d’un gilet pare-balles, Robert Kyagulanyi, alias Bobi Wine, a voulu faire passer un message : ce qui devait être une bataille électorale – certes inégale et, pour beaucoup d’observateurs, perdue d’avance – est devenue un combat où tous les coups sont permis. « Je m’attends à recevoir une balle à n’importe quel moment », explique-t-il ainsi lorsqu’on l’interroge sur son nouvel attirail.

Ces deux derniers mois passés sur les routes ougandaises suffisent à comprendre cet « ajustement » vestimentaire. Depuis l’officialisation de sa candidature à l’élection présidentielle du 14 janvier, le chanteur a de fait pris l’habitude d’échanges musclés avec les forces de l’ordre.

Mauvais remake

Le 3 novembre, Bobi Wine n’est officiellement investi candidat de la National Unity Platform (NUP) que depuis quelques minutes lorsqu’il est violemment extrait de sa voiture et gazé par des officiers de police. Brièvement arrêté, il sera ensuite relâché et ramené à son domicile de Kampala.

Deux semaines plus tard, c’est à Luuka, à 120 kilomètres à l’est de la capitale ougandaise, que l’opposant est arrêté pour avoir enfreint les règles relatives à la limitation des rassemblements en raison de la pandémie de coronavirus. Cette fois-ci, son arrestation et son maintien en détention deux jours durant déclenchent une vague de manifestations à Kampala et dans d’autres grandes villes du pays. Résultat des affrontements entre contestataires et forces de l’ordre : 54 morts, l’un des plus lourds bilans pour des manifestations politiques en Ouganda ces dernières années.

Yoweri Museveni utilise cette fois la répression dans des proportions inédites »

Aussi prévisible que le remake d’un mauvais film, le scénario se répète les semaines suivantes. Le 1er décembre, alors qu’il parlemente à un barrage policier dans le district de Kayunga, au nord-est de Kampala, Bobi Wine est interrompu par une violente explosion juste derrière lui. Ce jour-là, son producteur de musique Daniel Oyerwot, alias « Dan Magic », est touché à la bouche par une balle en caoutchouc. À Jinja, Kalangala et dans d’autres localités, pareilles mésaventures se répètent. Le 27 décembre, les équipes de Bobi Wine accusent même des militaires d’être responsables de la mort de Francis Senteza Kalibala, l’un des membres de la sécurité de l’opposant. L’armée, elle, dément.

« Ce schéma qui consiste à réprimer de manière consistante l’opposition n’est pas nouveau, mais Yoweri Museveni l’utilise dans des proportions inédites », explique Frederick Golooba-Mutebi, analyste politique ougandais.

Challenger inédit

Bobi Wine pouvait-il vraiment s’attendre à autre chose ? Depuis son arrivée en politique en 2017, année de son élection comme député indépendant de la circonscription Kyadondo East (Kampala), le « ghetto president » est une épine dans la botte de celui qu’il nomme « le général » Museveni.

À 38 ans, Kyagulanyi est un challenger inédit pour l’ancien rebelle de 76 ans, qui a passé trente-cinq années au pouvoir. Lors des quatre dernières élections, c’est son ancien médecin et camarade de lutte, le docteur Kizza Besigye, que « M7 » (le surnom de Museveni) avait affronté dans les urnes. S’il a longtemps incarné l’opposition au président ougandais et connu des mésaventures similaires à celles de Bobi Wine, Besigye a souffert de son statut d’ancien proche de Museveni, certains de ses détracteurs résumant l’opposition entre les deux hommes à une « brouille » entre anciens amis.

Cette fois, le défi est différent pour le chef de l’État. Il est d’abord générationnel : Bobi Wine se présente en porte-voix des « 85% de la population qui n’ont connu que Yoweri Museveni comme président » et ont « faim de changement ». L’enfant de Kamwokya, bidonville de Kampala où il a grandi, s’est d’abord fait un nom avec des chansons aux refrains empreints de justice sociale, dénonçant l’ancienne génération de révolutionnaires n’ayant pas tenu leurs promesses de changement.

Ses textes lui permettent de se bâtir une certaine popularité, d’abord locale, puis nationale, notamment parmi les jeunes et principalement dans les centres urbains. Cette jeunesse devient, au fil des mois, une menace pour le pouvoir, qui tente donc de réagir. Le National Resistance Movement (NRM) de Museveni adapte son discours jusque-là très orienté sur la stabilité restaurée après les années de guerre sous Idi Amin Dada et Milton Obote. Une rhétorique à laquelle l’écrasante majorité du pays, qui n’a pas connu cette époque, est peu réceptive. « Le pouvoir a mis du temps avant de prendre Bobi Wine au sérieux, explique Frederick Golooba-Mutebi. Ils l’ont longtemps sous-estimé en le prenant pour un simple chanteur et ils n’ont pas imaginé qu’il puisse rallier à sa cause une large partie de la jeunesse. »

Mais malgré certains ajustements de forme et des efforts pour « rajeunir » Yoweri Museveni, qui se livre ici et là à des sessions de pompes et d’abdos, un réel décalage persiste sur le fond. En témoigne la mise en place, en 2018, d’une taxe sur l’usage des réseaux sociaux. Maladroite, cette tentative du pouvoir pour reprendre le contrôle d’un secteur au cœur de la mobilisation de la jeunesse ne fait que donner du grain à moudre à Bobi Wine.

La répression qui s’abat sur l’ex-chanteur est également déterminante. Le 14 août 2018, une balle de la police ougandaise explose la vitre de sa voiture et tue son chauffeur, Yasin Kawuma. Arrêté pour « trahison », Bobi Wine dénonce alors les tortures dont il aurait été victime. L’opposant s’en sort avec des béquilles et une longue convalescence aux États-Unis, mais reste aujourd’hui encore convaincu que cette balle lui était destinée. Outre-Atlantique, il écume les plateaux télé, multiplie les interviews et gagne en visibilité.

Relais

Depuis son apparition sur la scène politique, Bobi Wine a d’ailleurs régulièrement été accusé par Museveni et certains de ses lieutenants d’être soutenu par des « agents étrangers » souhaitant déstabiliser le pays. Un discours qui est loin d’être nouveau dans la bouche qui fut jadis perçu, notamment par les États-Unis, comme le représentant d’une nouvelle génération de leaders africains.

À son arrivée au pouvoir, Museveni était un rebelle convaincu que le problème du continent africain était celui des présidents qui s’éternisent au pouvoir. Il avait à l’époque 41 ans. Les décennies qui ont suivi ont été faites de compromis entre des bailleurs internationaux déçus et un régime qui est malgré tout parvenu à se bâtir une image de garant de la stabilité régionale. Si elle se montre plus critique à l’approche des élections générales, la communauté internationale est loin d’avoir coupé les ponts avec le régime.

Bobi Wine, lui, continue de miser sur sa visibilité à l’extérieur de l’Ouganda. Il peut sur ce point compter sur certains relais, dont l’un de ses avocats, le Canadien Robert Amsterdam. Ce dernier est un familier des opposants africains, puisqu’il défend aussi le Tanzanien Tundu Lissu, reparti en exil après sa défaite à la présidentielle d’octobre 2020, et, plus récemment, le Camerounais Maurice Kamto.

« Tirer pour tuer »

Le 7 janvier, au lendemain de l’arrestation de 22 membres de son équipe de campagne, l’opposant avait organisé une conférence de presse virtuelle avec la presse internationale. L’occasion pour lui et un autre de ses avocats, Bruce Afran, d’annoncer qu’une plainte avait été déposée auprès de la Cour pénale internationale (CPI) à l’encontre de Museveni, de son ministre de la Sécurité, Elly Tumwine, et de huit autres officiels ougandais pour violation des droits de l’homme. L’avocat américain accuse notamment Tumwine d’avoir donné instruction de « tirer pour tuer » lors des manifestations de novembre.

La plus grande sécurité que nous obtenons est d’avoir des caméras autour de nous. »

Coiffé de son désormais traditionnel casque kevlar et vêtu d’un gilet par balles laissant à peine entrevoir le nœud de sa cravate, Bobi Wine avait été brièvement interrompu par des militaires lors de ce direct mené depuis sa voiture. Au cours de cette scène surréaliste, ces deniers lui avaient reproché d’être stationné sur le bord de la route.

« La plus grande sécurité que nous obtenons est d’avoir des caméras autour de nous. Si je n’avais pas été filmé, peut-être que quelque chose de pire serait arrivé », avait-il conclu avant de reprendre la conférence de presse. Comme si de rien était.