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Émancipation au quotidien

Les inégalités entre les sexes persistent. Toutefois, grâce à l'action militante de certaines, les femmes commencent à faire valoir leurs droits.

Nouakchott a beau être la capitale d’une république islamique, ses femmes n’ont rien des silhouettes fantomatiques qui hantent Téhéran ou Riyad. Bien sûr, les Mauresques se dissimulent de la tête aux pieds sous leurs melahfas, mais ce voile si léger aux couleurs chatoyantes ne fait qu’ajouter à leur grâce. En Mauritanie, les femmes ne sont pas absentes de l’espace public. Bien sûr, on aime à citer les militantes de la première heure à l’instar d’Aissata Kane, première Mauritanienne à entrer dans un gouvernement en 1975 comme ministre de la Protection de la famille et des Affaires sociales et qui, dès 1957, militait pour la scolarisation des filles. De même, on se réjouit de voir que la mairie de Tavragh Zeina, la commune chic de Nouakchott, est dirigée par une femme, Fatimatou Mint Abdelmalek, et que c’est une dame, Khadijatou Bint Boubou, qui est aux commandes de l’office du tourisme.
Voilà pour celles que l’on aime à exposer sous les feux de la rampe. Qu’en est-il des anonymes ? Celles qui tiennent boutique à l’étage du marché Capitale ont l’air de tromper délicieusement leur ennui à coup de verres de thé, de cigarettes et de bavardages en attendant leurs clientes. Dans la rue qui longe le marché, d’autres femmes contraintes de vendre leurs marchandises à même le sol et sous le soleil semblent déjà logées à moins bonne enseigne. Regardons de près leurs étals. Bien sûr, elles vendent les incontournables melahfas qu’elles ont teints elles-mêmes, des produits de beauté, mais aussi des comprimés de dexamethasone, de Super Pepti et autres pilules stimulant l’appétit.
Si la tradition consistant à gaver les fillettes maures et pulhars dans les familles aisées tend à disparaître, le goût pour les rondeurs a encore la vie dure, d’où le succès des pilules importées d’Inde. Malgré les campagnes antiobésité, le gavage concernerait encore 22 % de la population féminine en 2000, selon les statistiques du secrétariat d’État à la Condition féminine.
Outre l’obésité et les maladies qu’elle entraîne, la situation sanitaire des femmes reste particulièrement préoccupante. Le taux de mortalité maternelle est de 747 décès pour 100 000 naissances, contre 480 en moyenne en Afrique et 27 dans les pays du Nord. De même, le recours à une méthode contraceptive permettant d’espacer les grossesses, même s’il progresse (de 2,7 % à 8 % entre 1992 et 2000), reste faible. Et la prescription de la pilule reste dans la grande majorité des cas soumise à l’autorisation du mari. Mais l’atteinte la plus grave faite aux femmes reste les mutilations génitales, qui en 2000 concernaient 71 % d’entre elles, notamment soninkés (92 %) et pulhars (72 %). Interdite dans les centres de santé depuis 1996, l’excision se pratique encore clandestinement et, en cas de complications, prend des tournures forcément fatales. À cet égard, l’action menée par les associations féminines, à l’instar de l’ADES-AIFF (Association départementale d’éducation pour la santé-Association internationale des femmes francophones) qui tente de sensibiliser l’opinion à cette question via les imams, permet d’espérer une régression de cette pratique, dont la prohibition est encore à l’état de projet.
Pour Fatma Mint Khoubah, présidente du Réseau mauritanien pour la promotion des droits de la femme, tout a diminué – « tant l’obésité que l’analphabétisme ». Toutefois, le taux de divorces extrêmement élevé – supérieur à 30 % – est préoccupant. Certes, en Mauritanie, contrairement à d’autres pays musulmans, il n’est pas mal vu d’être femme divorcée, bien au contraire. Et d’ailleurs, 40 % des femmes ont contracté plus d’un mariage, même si elles privilégient les alliances au sein de leur ethnie et de leur caste d’origine. Les divorces étant monnaie courante, on note une part importante de ménages dirigés par des femmes. Les statistiques du secrétariat d’État à la Condition féminine avancent un chiffre de 28,8 % en 2000, dont plus de la moitié en milieu rural. Cette situation s’explique tant par le taux élevé de divorces que de veuvage (4 %), induit par l’écart d’âge important entre les deux époux. Du fait d’un accès limité des femmes à la scolarité et au travail, les familles dont elles assument la charge sont plus que les autres confrontées à la pauvreté. Car même si le taux d’alphabétisation a progressé de 30 % en 1988 à 45 % en 2000, l’écart enregistré entre hommes et femmes se maintient. Toutefois, signe encourageant, on note une plus forte rétention de la population scolaire féminine à partir du secondaire, phénomène qui se confirme à l’université. Ainsi, 38 % des étudiantes inscrites en première année universitaire en 1997 ont atteint la quatrième année en 2000 contre 26 % de leurs confrères.
« Si elles sont de plus en plus nombreuses à fréquenter les universités, elles ne trouvent pas de travail », déplore Aissata Kane, présidente de l’AIFF. Par rapport aux hommes, elles souffrent d’une marginalisation que les chiffres ne démentent pas. En 2000, 27,7 % d’entre elles étaient actives, contre 63 % chez les hommes. L’exclusion du monde du travail se traduit par la concentration des femmes dans trois secteurs : l’agriculture (48,5 %), l’administration (14,5 %) et le commerce (13,5 %). Les 12,4 % qui sont salariées touchent, à compétences égales, des salaires inférieurs de 60 % à ce que perçoivent les hommes. En attendant une hypothétique égalité, de quoi rêvent les jeunes Nouakchottoises ? « D’un mari jeune et beau », confie une lycéenne. « Et de devenir présidente de la République », ajoute l’une de ses camarades.

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