Archives

Rezzou meurtrier

Vive émotion dans le pays après l’attaque d’une patrouille mobile de l’armée par uncommando du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC algérien).

Par - François Soudan
Mis à jour le 14 juin 2005 à 01:00

Dans l’univers minéral du nord-est de la Mauritanie, Lemgheity est un point d’eau qui ne figure que sur les cartes d’état-major. C’est pourtant ici, à 400 kilomètres de Zouérate, la ville la plus proche, et à 300 kilomètres de l’oasis de Chegga, poste frontière avec l’Algérie, qu’a eu lieu le premier véritable acte de guerre dirigé contre ce pays depuis son retrait du conflit du Sahara occidental, il y a un quart de siècle.
Samedi 4 juin, à 5 heures du matin, la patrouille mobile du capitaine El-Kory Ould Ahmed – soixante hommes et dix véhicules tout-terrain -, qui nomadise depuis plusieurs semaines sur le plateau désertique d’El-Hank, est brusquement attaquée par deux colonnes lourdement armées. En battle-dress kaki, le visage dissimulé par des chèches noirs, cent cinquante guérilleros, dont on apprendra plus tard qu’ils appartenaient au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC algérien), fondent, à bord de camions militaires Man immatriculés en Algérie, sur les Mauritaniens regroupés autour d’un bivouac. Le combat dure deux heures. Lorsque les agresseurs se retirent, emportant avec eux les véhicules et le matériel de communication, quinze soldats mauritaniens sont morts, deux ont disparu et dix-sept sont blessés, dont certains grièvement. Pour les islamistes du GSPC, qui revendiquent aussitôt ce coup d’éclat baptisé « opération Badr », c’est un succès, même s’ils ont perdu neuf hommes dans l’affaire. Pour le gouvernement de Nouakchott, c’est la preuve qu’il est désormais une cible privilégiée du terrorisme transfrontalier. Depuis, l’armée mauritanienne mène, avec son homologue du Mali – où les auteurs du rezzou se sont repliés – une opération de ratissage sur plusieurs milliers de kilomètres carrés. Autant chercher une aiguille dans une dune de sable, sauf, bien sûr, si des satellites militaires américains se positionnent au-dessus de cette partie du Sahara.
En réalité, l’agression de Lemgheity sert plus qu’elle ne dessert le pouvoir mauritanien. La totalité des partis d’opposition l’ont vivement condamnée et le Parti républicain, démocratique et social (PRDS) du président Ould Taya a mobilisé ses troupes de façon spectaculaire. À Nouadhibou, Zouérate, Kiffa, Gouraye, Basseknou, Nema, des manifestations de soutien aux autorités et à l’armée nationale ont eu lieu. À Nouakchott surtout, cinquante mille personnes ont défilé, le 8 juin, sur les thèmes de la patrie en danger et de la chasse aux « criminels salafistes ». Au-delà, le pouvoir trouve dans cette attaque sanglante un argument imparable pour répondre à ceux qui l’accusent de monter en épingle le péril islamiste afin d’obtenir le soutien militaire des États-Unis, en même temps qu’il donne à ces derniers une justification pour le lui fournir. Engagé dans le « Plan Sahel » de lutte contre le terrorisme et critiqué par son opposition pour avoir noué des liens diplomatiques avec Israël, Maaouiya Ould Taya ne peut que tirer profit du climat d’union sacrée qui prédomine à Nouakchott.
Le GSPC a-t-il des relais en Mauritanie ? Même s’il est arrivé au groupe salafiste de recruter des Mauritaniens (une dizaine, entraînés dans les Aurès, ont été arrêtés il y a deux mois), dont certains figuraient vraisemblablement au sein du commando qui a perpétré l’opération Badr, sa présence sur le terrain est à l’image de celle de la mouvance wahhabo-salafiste : groupusculaire. À la fois mobile, dispersée et essentiellement urbaine, la nébuleuse islamiste mauritanienne dans son ensemble reste d’ailleurs un phénomène modeste. Ses leaders reconnus, tels Mokhtar el-Hacen Ould Dedew – un imam radical formé en Arabie saoudite, amateur de fatwas, de charia et de djihad -, Mokhtar Ould Mohamed Moussa – ex-ambassadeur en Syrie, imprégné des idées du Soudanais Hassan el-Tourabi -, Mohamed Jemil Ould Mansour – habile politicien, proche des Frères musulmans et du Tunisien Rached Ghannouchi -, ou encore le magistrat Taki Ould Mohamed Abdellahi, font régulièrement la navette entre la prison, la clandestinité et le retour à la légalité. S’ils ont leurs fidèles, notamment dans les quartiers d’habitat précaire qui ceinturent Nouakchott, et si leurs prêches sont parfois ouvertement subversifs, aucun d’entre eux n’a encore osé prôner le recours à la lutte armée. En leur nom, Ould Mansour a d’ailleurs condamné l’agression de Lemgheity, laquelle a touché un point sensible au sein de l’opinion mauritanienne : la fierté nationale et le réflexe de résistance face à l’étranger.
Dans un pays où le tribalisme, les confréries et cet orgueil typiquement maure qui veut que « nul n’a de leçons d’islam à nous donner, car nous exportons nos oulémas pour l’enseigner vers tous les horizons de la Oumma » sont autant de contrepoids à son extension, l’islamisme radical importé n’a que très peu de chances de s’implanter durablement. En outre, la topographie du pays, qui n’a rien à voir avec celle de l’Algérie par exemple, interdit la mise en place de maquis permanents. Reste que la société mauritanienne est à la fois ouverte, perméable et donc finalement aussi « infiltrable » que l’immense espace au sein duquel elle évolue.