Industrie

Moulay Hafid Elalamy : « Le Maroc doit être généreux avec ses forces productives »

L'ancien patron du groupe Saham est entré en fonctions il y a six mois à peine. © Camille Millerand/JA

Six mois après son entrée au gouvernement, l'homme d'affaires marocain Moulay Hafid Elalamy vient de dévoiler sa nouvelle stratégie industrielle. Objectif : favoriser l'emploi, la valeur ajoutée et l'export. "Jeune Afrique" est allé à sa rencontre.

Le 2 avril, Moulay Hafid Elalamy, ministre marocain de l’Industrie depuis octobre 2013, a présenté devant le roi sa stratégie sectorielle 2014-2020. Conçue en interne, elle se veut volontariste et crédible, n’en déplaise aux sceptiques. Car « on ne peut pas vouloir être champion du monde et préférer la sieste au travail », dixit « MHE », qui nous a reçu dans sa villa d’Anfa, à Casablanca.

Propos recueillis par Youssef Aït Akdim

Jeune Afrique : Quel bilan faites-vous du travail de vos prédécesseurs ?

Moulay Hafid Elalamy : Depuis quelques années, le Maroc a décidé de prendre en main sa destinée économique. Avant, on concevait des plans quinquennaux qu’on reconduisait bon an mal an. La première rupture est advenue il y a dix ans, avec le premier plan Émergence. Nous avions alors un peu rêvé, pensant en termes de « métiers mondiaux », ce qui était décalé par rapport à la marche des choses.

Puis les plans se sont affinés. Les résultats sont notables dans l’aéronautique, l’automobile et l’offshoring, devenus des secteurs porteurs. Aujourd’hui, Bombardier est accompagné par plus de 100 entités productrices de pièces d’avion ; Renault peut compter sur plus de 200 entreprises qui fournissent des équipements ; et 70 000 personnes travaillent dans l’offshoring, un secteur qui n’existait pas en 2009.

La Chine devra sous-traiter 85 millions d’emplois dans les dix prochaines années. J’en veux 1% : 850 000 emplois…

Comment faire décoller vraiment l’industrie ?

Il faut confirmer le Maroc comme destination industrielle et pérenniser les implantations. Par ailleurs, je veux faire passer l’industrie à l’étape supérieure en créant des « écosystèmes » performants. Dans l’automobile, par exemple, si vous constituez un groupement d’intérêt économique, vous démultipliez la création de valeur ajoutée et même d’emplois. Vous devenez plus solide face à votre acheteur et moins fragile face aux variations de prix. C’est un modèle qui a fait ses preuves ailleurs et que nous devons reprendre.

Les opérateurs industriels se plaignent régulièrement de problèmes fonciers. Que comptez-vous faire ?

Les parcs industriels intégrés sont trop distants des bassins d’emploi, et le prix du foncier est trop élevé. Il nous faut des terrains proches des centres urbains, ce qui permettra de réduire de 20 % les frais de transport qui grèvent les charges des entreprises. Ensuite, nous sommes en train d’instaurer un accès locatif aux zones industrielles, avec un guichet unique pour toutes les démarches, sur le modèle de Tanger Free Zone.

Y a-t-il de nouveaux secteurs sur lesquels vous voulez miser ?

Non, il ne s’agit pas de parier sur de nouveaux secteurs, mais de renforcer ceux qui existent. La dernière stratégie a déjà intégré la pharmacie, la chimie et la parachimie. L’accompagnement de tous les métiers industriels se fera en fonction de leur contribution à trois critères : l’emploi, la création de valeur ajoutée et l’export. Nous ne pouvons pas abandonner le textile, créateur d’emplois. C’est un secteur porteur qui regagne en compétitivité. Il y a de la délocalisation depuis la Chine vers le Maroc.

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Votre plan prévoit de multiplier par sept les emplois industriels et de faire passer la part de l’industrie dans le PIB de 14 % à 23% en six ans. Est-ce réaliste ?

Ai-je l’habitude de promettre des choses que je ne réaliserai pas ?

La tendance est à la baisse…

Le PIB industriel est passé de 15% à 14%. Nous avons insuffisamment accompagné les industries dites traditionnelles. Pour réussir, il faut être entreprenant et travailler sur la formation, le regroupement des opérateurs, les nouvelles zones industrielles et logistiques, la structuration de projets spécifiques…

D’après la Banque mondiale, la Chine sera contrainte de sous-traiter 85 millions d’emplois dans les dix prochaines années. J’en veux 1% : 850 000 emplois. On peut refuser d’y croire, mais je vous donne rendez-vous dans dix ans. La Malaisie et la Turquie l’ont fait, le Maroc doit trouver les moyens d’en faire autant.

Comment allez-vous financer le Fonds de développement industriel ?

Il s’agit de 20 milliards de dirhams [1,78 milliard d’euros] prélevés sur le budget de l’État, au rythme de 3 milliards par an. Ce fonds fonctionnera comme un fonds de subventions pour les entreprises industrielles qui créent de la valeur et de l’emploi. Le Maroc doit être généreux avec ses forces productives. Par contre, l’État ne peut pas aider la rente. Telle est la culture que nous voulons inculquer.

Cette stratégie a été pensée et produite par des experts marocains qui ont accepté de travailler de façon bénévole. Elle n’a pas coûté un seul dirham au Maroc.

Vous ne faites aucune référence à la fiscalité comme levier de développement industriel ou de réorientation des flux d’investissement vers l’industrie. Pourquoi ?

C’est un choix assumé : il faut avoir une fiscalité raisonnable. Quand j’étais patron de la CGEM [Confédération générale des entreprises du Maroc], j’ai obtenu une baisse des impôts pour les entreprises, mais nous devons être responsables.

Faire de l’industrie, ce n’est pas faire de l’offshore. C’est investir dans un tissu national, avec des besoins sociaux, de la sécurité, de l’infrastructure. La décennie précédente a vu l’émergence de secteurs qui ont détourné le capital : la Bourse et l’immobilier. Aujourd’hui, pour créer de la richesse, les patrons reviennent à l’industrie. On ne peut plus choisir la facilité.

Votre plan a été présenté quelques jours après un rapport de la CGEM sur l’industrie. Il n’y a visiblement pas eu de coordination…

Le patronat joue son rôle en préparant sa stratégie, mais celle-ci n’a pas été partagée avec le ministère. On ne pouvait pas attendre. Disons qu’il y a eu une mauvaise synchronisation…

Comment avez-vous travaillé ?

J’ai trouvé au ministère de quoi nourrir vingt ans d’études. Nous avons des diagnostics dans tous les sens, mais certains se contredisent… Et je peux vous dire que cela a coûté cher ! Ma première décision en tant que ministre a été de faire revenir la réflexion au sein même du ministère.

La dépendance vis-à-vis des cabinets de conseil en stratégie, c’est donc fini ?

Nous avons beaucoup de matière grise en interne. Cette stratégie a été pensée et produite par des experts marocains, au Maroc et à l’étranger, qui ont accepté de travailler de façon bénévole. Cette stratégie n’a pas coûté un seul dirham au Maroc.

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