Politique

Tunisie : Rached Ghannouchi ou la tentation du pouvoir personnel

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Mis à jour le 7 janvier 2021 à 21:11

Rached Ghannouchi, dans son bureau de l’Assemblée des représentants du peuple, à Tunis, le 21 février 2020. © Nicolas Fauqué

Le chef d’Ennahdha agace au sein de son parti par sa volonté de monopoliser tous les pouvoirs. Et son refus manifeste de passer la main.

D’ordinaire les 150 membres du Conseil de la choura d’Ennahdha s’expriment d’une seule voix. Mais le 3 janvier, ils ne sont pas parvenus à s’accorder pour renouveler la composition du bureau exécutif. Une démarche répondant à une requête de Rached Ghannouchi, président du parti à la colombe. Celui qui avait dissout le bureau sortant en mai 2020 a besoin d’avoir toutes les instances sur le pont pour le fonctionnement de la formation au référentiel islamiste, et pour faire face aux turbulences politiques externes et internes. Mais le chef n’a pas été suivi : les deux tiers des candidats, qu’il a présentés personnellement, n’ont pas obtenus les 50 voix nécessaires à leur investiture.

Un revers de plus pour le chef d’Ennahdha qui, depuis 2019, est confronté à un désaccord dans les rangs du parti de manière désormais publique. Les observateurs les plus avertis savaient qu’Ennahdha était en proie à des turbulences et que les jeunes appelaient à l’alternance, estimant que le parti, d’un scrutin à l’autre, s’est en quelque sorte perdu, à force de consensus avec ses adversaires politiques.

Turbulences

« Le parti a toujours été agité par des débats et on oublie que l’expérience du pouvoir est assez récente dans son histoire » souligne Abdelfattah Mourou, l’un des fondateurs du mouvement, pour tempérer les divergences entre les multiples courants de la formation.

Début 2011, nul n’aurait pensé que la branche tunisienne des Frères musulmans allait émerger du soulèvement populaire du 14 janvier et s’installer durablement dans le paysage politique, en grande partie du fait de son leader Rached Ghannouchi, devenu de fait la personnalité dominante de la décennie en Tunisie. Très actif depuis son exil londonien, cet homme de réseaux a pu faire un retour en grande pompe à la faveur de la révolution, s’imposant à l’opinion publique et à ses rivaux. Depuis, son parti est toujours parmi les premiers même s’il subit comme toutes les autres formations en Tunisie un désamour électoral qui lui a fait perdre sur deux scrutins législatifs près d’un million de voix.

Le chef d’Ennahdha est devenu tellement incontournable qu’il finit par cristalliser un certain mécontentement au sein même de son mouvement

Le chef est devenu tellement incontournable qu’il finit par cristalliser un certain mécontentement au sein même de son mouvement. Des militants lui reprochent ainsi d’avoir fait de son parti sa chose, s’entourant de proches et de parents, dont son gendre, le controversé ancien ministre des Affaires étrangères, Rafik Abdessalem à l’origine, entre autres, d’un scandale financier.

Dans les rangs d’Ennahdha, on reproche aussi au leader d’avoir cumulé près de trente ans à la tête du parti dont il a été un fondateur. « Il aurait pu passer le relais et jouer le rôle d’un président honorifique ou tout simplement de l’ancien ou du sage qu’on consulte » suggère Aymen Berhouma, membre de l’Union générale tunisienne des étudiants, vivier historique de recrutement pour Ennahdha. Mais, celui qui préfère qu’on l’appelle professeur plutôt que cheikh, entend encore apposer son empreinte sur Ennahdha.

Manœuvres politiques

À près de 80 ans, il est toujours un politicien aguerri qui a plaisir à avoir toujours un à deux coups d’avance sur l’échiquier des manœuvres politiques. Les premiers à en faire l’expérience ne sont autres que… les dirigeants d’Ennahdha. En particulier ceux qui défendent l’idée que leur parti est fondé sur un processus démocratique.

« Tout ce qu’a pu faire Ghannouchi, comme changer les noms sur les listes électorales sans aviser personne, mettre ses hommes aux postes-clés du parti est de bonne guerre. Mais avec le report du XXIe congrès, sa tentative d’hégémonie est trop flagrante » estime un ancien compagnon de lutte resté en France. Comme pour lui donner raison, sur les derniers mois, plusieurs dirigeants ont claqué la porte du parti, depuis le départ inattendu de Lotfi Zitoun, bras droit de Rached Ghannouchi, jusqu’à celui de Larbi Guesmi, membre du Conseil de la Choura, le 1er janvier.

À près de 80 ans, il est toujours un politicien aguerri qui a plaisir à avoir toujours un à deux coups d’avance

Comme beaucoup, Guesmi déplore que « ceux qui ne partagent pas les positions du président du parti, Rached Ghannouchi, soient poussés à démissionner » et constate que les promesses de réformes issues du XXe Congrès se sont évaporées, « ce qui a rendu la situation plus pourrie, le climat tendu et les relations corrompues ».

Et les critiques virent à la confrontation entre Rached Ghannouchi et ceux qui refusent de plier. Eux aussi veulent participer à la course au pouvoir et estiment que le leader promeut des représentants sans étoffe. Le bureau de Ben Arous, circonscription-clé du Grand Tunis reproche ainsi publiquement à Rached Ghannouchi le parachutage de Mohamed Ali Boukhatem au poste de Secrétaire général régional. Celui qui considère être le chef ne demande l’avis de personne ou plutôt il agit parfois pour des fins obscures. À Ben Arous, il tenait à consolider l’influence de Abdelaziz Daghsni, l’un de ses proches cité dans l’affaire de l’appareil secret d’Ennahdha… et parent de Boukhatem. De la même manière, il est reproché à Ghannouchi de tenir sans partage les cordons de la bourse et d’avoir confié la gestion des fonds d’Ennahdha à son fils Mouadh.

Partie serrée

À l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) aussi, Rached Ghannouchi joue une partie serrée pour conserver une majorité, dans un contexte politique extrêmement fissile. Et il a fort à faire entre anticiper et parer les coups du Parti destourien libre (PDL) et préserver le parlement d’une dissolution que pourrait opérer le président de la République Kaïs Saïed, son principal rival.

Ghannouchi, de par son rang, devrait être au centre des pouvoirs, or il en est à la croisée. « Il lui est difficile d’envisager qu’il y ait d’autres hommes forts en dehors de lui et d’autres moyens d’affirmer sa volonté », indique un fidèle des réunions à Montplaisir. C’est toute la difficulté du leader d’Ennahdha, qui tend à confondre partisans et disciples et qui n’a pas su revoir sa vision et sa pratique du pouvoir. Hégémonique et autocentré, il finit, malgré toutes ses manœuvres, par être débordé par tous les côtés. Le résultat du prochain vote du conseil de la Choura pour désigner les membres du bureau exécutif d’Ennahdha sera « un indicateur du recul, ou pas, de l’influence du chef » indique une ancienne députée.