Culture

« Congo in Conversation » : la RDC à travers les yeux de ses photojournalistes

Mis à jour le 7 janvier 2021 à 16:01

Bukavu, en RDC, le 30 juin 2020. Linda Maroy, 20 ans, profite d’un moment de paix sur le lac Kivu pour pour le 60e anniversaire de l’indépendance du Congo © Raissa Karama Rwizibuka pour la Fondation Carmignac

Déjà visible sur internet et dans un livre, l’exposition « Congo in Conversation » s’invite à Paris jusqu’au 27 janvier. Environnement, épidémies, activisme de la jeunesse… Une dizaine de photoreporters congolais y montrent leur vision de la RDC.

Congo in Conversation, c’est le titre stimulant d’un reportage collaboratif réalisé pendant six mois par des journalistes et photographes de RDC durant la crise du coronavirus. Lancé à l’initiative de la fondation Carmignac et du 11ème lauréat de son prix de photojournalisme, le canado-britannique Finbarr O’Reilly, Congo in Conversation a d’abord été publié en ligne en 2020, sur un site internet créé pour l’occasion. C’est aujourd’hui un livre bien réel publié par les éditions Reliefs (35 euros, 128 pages) et une exposition parisienne en extérieur, installée sur les grilles de la tour Saint-Jacques jusqu’au 27 janvier 2021.

Son but affiché est de permettre aux journalistes congolais de l’image de « prendre part au discours mondial, dont ont été trop souvent exclus leurs idées, leurs points de vue et leurs choix ».
Comme le rappelle O’Reilly dans son introduction, l’histoire du pays a longtemps été illustrée par des photographes étrangers, que ce soit la missionnaire britannique Alice Seeley Harris, l’Allemand Robert Lebeck ou encore l’Angolais Jean Depara, pour ne citer qu’eux.

Le sceau de la violence

« Par nos images qui adoptent trop aisément les thématiques d’Au cœur des ténèbres [roman de Joseph Conrad], nous avons marqué le pays du sceau de la violence et de la brutalité, écrit O’Reilly dans un mea culpa sincère. […] Pour reformuler nos récits sur le Congo, les artistes congolais doivent occuper la place centrale si longtemps monopolisée par des étrangers. […] La douzaine de photojournalistes présentés dans ces pages – autant d’hommes que de femmes – y ajoutent aujourd’hui leur propre documentation, alors que le pays émerge d’une épidémie d’Ebola et fait face à une pandémie de coronavirus au milieu des tensions politiques et d’une violence persistante à l’Est. »

Congo in Conversation se compose donc des images d’Arlette Bashizi, Dieudonné Dirole, Justin Makangara, Al-Hadji Kudra Maliro, Danny Matsongani, Guerchom Ndebo, Raissa Karama Rwizibuka, Moses Sawasawa, Pamela Tuliso, Bernadette Vivuya et Finbarr O’Reilly. Il se développe en 7 chapitres, respectivement intitulés « Vie », « Santé », « Accès à une eau potable », « Électricité et centrale hydroélectrique », « Environnement », « Politique et insécurité » et « Décolonisation ». C’est-à-dire un panel assez large pour recouvrir plusieurs réalités de la vie congolaise d’aujourd’hui : difficultés d’accès à l’eau et à l’électricité, activisme de la jeunesse, poids des épidémies et des conflits, etc.

L’histoire coloniale et des « forces extérieures ­ » dévastatrices continuent de peser sur la RDC

« Le défi qu’a constitué mon travail d’éditeur et de commissaire a été de piloter tous ces photographes sans perpétuer ma vision “extérieure” et sans tomber dans les travers de représentations que nous essayons précisément d’éviter », écrit encore O’Reilly. Mais l’ornière tracée par l’histoire demeure telle qu’il est parfois bien difficile de s’en extraire. « Nous ne pouvons pas dissocier les guerres et les difficultés du Congo de la brutalité coloniale de la Belgique, non plus que des décennies d’exploitation de ses immenses ressources naturelles par des multinationales »

« Briser les chaînes »

En effet, la violence reste intensément présente dans les chapitres consacrées à l’insécurité politique ou au manque d’eau potable. Pour Mark Sealy, commissaire et directeur d’Autograph ABP à Londres, l’histoire coloniale et des « forces extérieures » violentes et dévastatrices continuent de peser sur le pays : « Depuis l’origine, la politique d’extraction des ressources naturelles congolaises par les grandes entreprises impériales a supplanté toute idée de démocratie ou de droits humains, écrit-il. Le Congo devrait et pourrait être un rêve merveilleux de développement social, mais l’avenir même de son État est en jeu, pas seulement à cause des lignes de fracture locales, régionales et politiques. La violence est alimentée par les sombres marchés du néolibéralisme : ils poursuivent des politiques extractives qui nous ramènent au temps de Léopold II. »

Bunia, RDC, 4 septembre 2020. Un milicien Codeco brandit des roquettes devant des soldats gouvernementaux après l’incursion d’une centaine de combattants

Bunia, RDC, 4 septembre 2020. Un milicien Codeco brandit des roquettes devant des soldats gouvernementaux après l’incursion d’une centaine de combattants © Dieudonne Dirole for Fondation Carmignac

Difficile pour les photographes congolais, dans ce contexte, de « briser les chaînes de ces boulets visuels qui pèsent sur la représentation des pays d’Afrique et les dévalorisent historiquement et culturellement. » Dans Congo in Conversation, certains y parviennent parfois, même si le choix de tirages volontiers sombres sur papier mat ne les y aide guère.

Dialogue sincère

La série intitulée « Vie » par Arlette Bashizi, Raissa Karama Rwizibuka, Moses Sawasawa et Bernadette Vivuya parvient in extremis à dépasser les clichés liés à un thème de prédilection des photographes occidentaux (les fameux sapeurs congolais). La série « Décolonisation » de Raissa Karama Rwizibuka et Pamela Tulizo atteint un certain optimisme en saisissant des regards déterminés et un sourire comme celui de « Linda Maroy, 20 ans », jeune femme profitant d’un moment de paix sur le lac Kivu pour le 60ème anniversaire de l’indépendance du Congo.

Au fond, Congo in conversation marque seulement le début d’un dialogue sincère. « Équilibrer la balance du pouvoir dans le photojournalisme exige que le secteur se mobilise pour la justice et l’égalité, de sorte que les photographes africains ou d’autres communautés sous-représentées accèdent à des gains matériels non par charité, mais de plein droit », estime Finbarr O’Reilly. Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres tant, en Afrique comme ailleurs, le métier de (photo)journaliste ne cesse de subir les assauts répétés du pouvoir politique et des communicants qui ne jurent que par l’image aseptisée et, si possible, au garde-à-vous.