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Dividendes : les banques marocaines défient le gouverneur Jouahri

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Abdellatif Jouahri, gouverneur de la Banque centrale du Maroc.

Abdellatif Jouahri, gouverneur de la Banque centrale du Maroc. © AP/SIPA

L’appel à suspendre la distribution des dividendes émis par le wali de la Banque centrale Abdellatif Jouahri a été ignoré par les établissements bancaires, trop soucieux de satisfaire leurs actionnaires.

À partir du 13 janvier, après plusieurs mois d’incertitude et d’attente, les actionnaires du groupe Attijariwafa Bank vont finalement recevoir des dividendes au titre de l’exercice 2019.

Le premier versement en espèces sera de 6,75 dirhams par action (59 cents), pour une somme globale de 1,4 milliard de dirhams (127 millions d’euros), et un second du même montant, mais pour lequel la banque a laissé le choix aux porteurs d’actions le paiement en espèce ou en part du capital, suivra dans la foulée. D’ailleurs, la banque a prévu d’émettre de nouvelles actions pour une augmentation de capital d’un montant maximum de 1,4 milliard de dirhams.

La recommandation de Jouahri avait été très appréciée par le grand public

Globalement, chaque actionnaire recevra l’équivalent de 13,5 dirhams pour toute action détenue, soit 0,5 dirham de mieux que l’année dernière. Les actionnaires du groupe présidé par Mohammed El Kettani ne sont pas les seuls à être rémunérés, et ce malgré l’appel lancé par Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al Maghrib (Banque centrale du Maroc), au début de la crise pour suspendre les dividendes au titre de l’exercice 2019.

Un secteur financier décomplexé

« Toutes les grandes banques ont distribué des dividendes et Attijariwafa Bank est le dernier groupe à prendre cette initiative. L’on sent que le secteur financier est décomplexé par rapport à cette question des dividendes contrairement à ce que nous avions remarqué au début de la crise. Il faut dire aussi que ce n’était qu’une recommandation d’Abdellatif Jouahri, et non une obligation ; mais cela avait été très apprécié par le grand public», nous explique un analyste spécialiste du secteur bancaire.

Une forte hausse des impayés chez les sociétés de crédit à la consommation est à redouter

En effet, les choses semblent avoir changé. En juin 2020, le Crédit du Maroc, filiale du géant français Crédit agricole, s’était fendu d’un communiqué dans l’urgence pour justifier le détachement du plus gros dividende annoncé depuis l’exercice 2014. La somme de 200 millions de dirhams avait été virée aux actionnaires dont près de 80 % était partie à l’étranger au profit du groupe français. La banque a expliqué que la décision de rémunérer les actionnaires avait été prise avant l’appel de la Banque centrale.

«Nous avons déjà pris des mesures pour permettre aux banques de faire face à la hausse des provisions et à la suspension de la distribution des dividendes par les banques. Nous allons aviser en fonction des dégâts. Mais ce qu’il faut craindre, c’est surtout la forte hausse des impayés chez les sociétés de crédit à la consommation», prévenait en septembre le gouverneur de la Banque centrale.  

Vannes ouvertes

Le patron du secteur financier marocain avait jugé nécessaire, au mois de mai 2020, de voir les banques conserver assez de fonds propres pour faire face aux effets de la crise et pouvoir accorder  suffisamment de crédit aux entreprises qui connaissaient et connaissent encore aujourd’hui de grandes difficultés.

Ayant anticipé une dégradation des liquidités, Abdellatif Jouahri  avait fait un pas vers les banques en ouvrant les vannes grâce à la baisse du taux directeur (de 2 % à 1,5 %) et en triplant leur capacité de refinancement auprès de la Banque centrale. 

«Les banques ont trouvé le moyen de contourner un peu la recommandation de Bank Al Maghrib : distribuer une partie des dividendes en nouvelles actions. Grâce à cela, les fonds propres sont renforcés comme le veut Jouahri, et l’actionnaire est lui aussi rémunéré», nous explique notre interlocuteur.

Crise ? Quelle crise ?

Il faut dire que les porteurs d’actions bancaires, y compris les plus petits, n’avaient pas trouvé approprié l’appel de la Banque centrale. Il s’agissait selon eux d’une rémunération relative à un exercice normal au cours duquel il n’y avait pas de crise ; en outre, les autres secteurs n’étaient pas concernés par ces recommandations.

Bank of Africa, filiale de BMCE, a lui aussi donné le choix à ses actionnaires de convertir s’ils le souhaitaient leurs dividendes de 5 dirhams en actions, comme en 2019. Le groupe présidé par Othman Benjelloun qui a besoin de renforcer ses fonds propres depuis quelques exercices avait déjà rémunéré ses actionnaires en actions 2019.

C’est la situation de l’indice bancaire sur le marché qui les a poussé à « désobéir »

La Banque centrale populaire a elle fait de même après avoir annoncé dans un premier temps la suspension de la distribution des dividendes. Au mois de novembre dernier, 1,6 milliard de dirhams ont été distribués aux actionnaires à raison de 8 dirhams par action. Même le CIH, banque étatique, a finalement cédé et a accordé 14 dirhams de dividendes pour chaque action détenue. 

Grosse pression de la part des actionnaires

«Ce qui a poussé les banques à “désobéir” à Jouahri, c’est la situation de l’indice bancaire sur le marché et les grosses pressions de la part des actionnaires et des investisseurs. Ces derniers voyaient que les dividendes pour 2020 allaient être bien plus maigres et ne voulaient pas laisser ceux de 2019 aux banques», nous explique cet analyste qui se souvient des discussions qu’il a eues avec des gérants de portefeuilles.

Le marché en avait besoin

L’indice bancaire avait, au cours du mois de juillet, atteint son niveau le plus bas, à presque -30 % sur l’ensemble de l’année, et ne profitait pas du rebond de la Bourse de Casablanca. Le marché a cependant salué le retour des dividendes et le secteur bancaire a pris plus de 14 % sur les trois derniers mois de l’année écoulée.

«Le secteur bancaire est le plus important de la Bourse de Casablanca. Il est celui qui rémunère le mieux avec généralement autour de 6 milliards de dirhams de dividendes. C’est dire combien l’ensemble du marché avait besoin de voir les banques distribuer ces dividendes, et le marché a beaucoup apprécié», conclut notre analyste.

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