Politique

Tunisie : Kamel Deguiche, des pistes d’athlétisme aux polémiques

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Mis à jour le 5 janvier 2021 à 17:19

Kamel Deguiche, le ministre tunisien de la Jeunesse, des Sports et de la Formation professionnelle, dans son bureau, le 26 novembre 2020. © Ons Abid

Le ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Formation professionnelle revient pour JA sur son parcours, évoque la situation des Noirs en Tunisie, et répond aux questions qui fâchent sur les institutions du football tunisien.

Chargé depuis quatre mois du portefeuille de la Jeunesse, des Sports et de la Formation professionnelle, Kamel Deguiche est l’un des ministres les plus atypiques du gouvernement Mechichi. Juriste de formation, il a une passion pour le sport avant tout. Enseignant à l’université, il se fait connaître plutôt comme champion de saut en longueur dont il emporta le titre national à cinq reprises. De parents algériens, il se définit d’abord comme Tunisien : « Je ne connaissais l’Algérie que par ouï-dire. Seul mon père, qui parlait kabyle, s’y rendait. Et il était heureux lorsqu’il recevait ses compatriotes à la maison. Mais il va de soi que l’une des mes composantes identitaires est algérienne. »

Égalité des sexes

Né dans une famille modeste, au milieu d’une fratrie de douze enfants – « une équipe de foot+1 », a-t-il l’habitude de plaisanter – il a grimpé tous les échelons de l’ascenseur social : « Mon père était concierge d’une école et ma mère femme au foyer. Ils étaient illettrés, mais ils se sont investis à 100 % dans notre éducation. »

À l’époque, La Marsa, au nord-est de Tunis, où il vivait, n’était pas la banlieue chic qu’elle est devenue et la plupart des foyers avaient du mal à joindre les deux bouts : « Je me souviens que mon père réservait des collations pour les élèves les plus nécessiteux. Certains me le rappellent aujourd’hui quand je passe dans mon ancien quartier. »

La même reconnaissance va vers sa mère, dont les efforts et l’abnégation ne manquaient jamais d’être soulignés par le patriarche : « Vous devez embrasser chaque matin la main de votre mère pour la remercier de ce qu’elle fait pour vous. » Ainsi s’ancra dans l’esprit de l’enfant déjà le respect des femmes qu’il pratique aujourd’hui au quotidien dans son propre foyer.

Le fait d’être père d’une progéniture exclusivement féminine ne l’embarrasse pas. La simple évocation de ses deux filles lui fait monter les larmes aux yeux : « Elles sont mon monde à moi. » Bien sûr, qu’il soutient le droit des femmes. Bien sûr qu’il est pour l’égalité de l’héritage entre filles et garçons.

Antiraciste

Ainsi est Deguiche. Pas question de nier d’où il vient, son engagement pour l’égalité des sexes ou son devoir de sincérité à l’égard de ses interlocuteurs. D’où le charme discret de ce quinquagénaire qui n’a rien d’un politicien, qui ne sait ni mentir ni user de la langue de bois. L’impression se renforce lorsqu’on l’interroge sur d’autres sujets, comme le racisme envers les Noirs en Tunisie.

Car Monsieur le ministre est noir, fait rare sous les cieux maghrébins. Il n’a pas été victime de racisme personnellement, mais il reconnaît que sa nomination au poste de ministre a fait plaisir à ses concitoyens de couleur : « Je le vois dans leurs yeux, leur visage. Pour eux, plus que pour moi, c’est une victoire et un message d’optimisme. Ils sentent qu’ils ont leur part dans ce pays. »

Un signal étudié et intentionnel du gouvernement ? « Peu importe. Ce signal existe. Comme lorsqu’il y a eu un ministre juif en la personne de René Trabelsi. » Pour le reste, s’il se refuse à penser que les Tunisiens soient racistes dans l’ensemble, il nuance : « En fait, le Tunisien classe les Noirs en deux catégories : ceux qui sont originaires du pays et dont il admet la concitoyenneté – sans pour autant leur épargner certaines remarques désobligeantes – et les Noirs subsahariens avec lesquels il peut avoir des comportements choquants. »

Le Tunisien ordinaire continue à ne pas se mélanger avec les Noirs du continent. Il faut agir sur l’éducation pour que cela change

Deguiche fait notamment référence à l’arrivée d’Africains subsahariens avec l’implantation de la Banque africaine de développement (BAD) à Tunis entre 2003 et 2014. Pour la première fois, les Tunisiens voyaient des Africains en grand nombre : « Les réactions ont été hostiles, jusqu’au moment où l’on s’est aperçu que les employés de la BAD n’étaient pas des nécessiteux tel qu’on imaginait tous les Subsahariens. Le comportement a changé depuis. Mais le Tunisien ordinaire continue à ne pas se mélanger avec les Noirs du continent. Ce ne sont pas là des discriminations institutionnalisées – l’on aurait trouvé en la circonstance un moyen de les contester -, mais une question de culture et de mentalité. Il faut agir sur l’éducation pour que cela change. »

Critiques

Venons-en aux charges du ministère lui-même. Jeunesse, sport et formation professionnelle. Un portefeuille des plus difficiles, alors que le problème du chômage des jeunes et de leur formation est depuis longtemps l’un des dix plaies de la Tunisie. Mais aussi en raison de dossiers épineux comme celui du pourvoi du poste de président de la Confédération africaine de football (CAF) passée sous le nez de la Tunisie (lire ci-dessous).

Certains lui reprochent ainsi de ne pas savoir taper sur la table et de ne pas prendre assez d’initiatives, aussi bien en ce qui concerne la Fédération tunisienne de football – devenue un État dans l’État –, que de la situation de milliers de jeunes diplômés en sport restés sans emploi, ou encore le délabrement des infrastructures sportives régionales depuis 2011.

On l’aura compris, l’homme, courageux et franc dans le privé, peine à s’imposer dans le débat public et à mener de vrais changements. À sa décharge, non seulement Kamel Deguiche est tout nouveau dans ce ministère, mais il doit faire face aux pressions des partis et subir l’inertie d’un gouvernement miné par la politique politicienne.

De fait, et à son corps défendant, Deguiche met en exergue le mal qui ronge la Tunisie post révolutionnaire : l’incapacité à se confronter aux problèmes du pays, à formuler une vision d’ensemble et à endiguer l’effondrement dramatique de l’État.


CAF : comment la Tunisie a torpillé… sa propre candidature à la présidence

La Tunisie avait son candidat naturel pour l’élection à la présidence de la Confédération africaine de football (CAF), fixée en mars prochain : Tarek Bouchamaoui. L’homme d’affaires est fort respecté et a fait ses preuves dans le domaine du sport. Il fut entre autres à la tête de la commission des compétitions interclubs de la CAF entre 2017 et 2019 et siège comme membre du Conseil de la Fédération internationale (FIFA).

« J’ai reçu M. Bouchamaoui, raconte Kamel Deguiche, et je l’ai assuré de mon soutien, car il mérite ce poste. » Alors ? Le problème est que cette candidature doit émaner de la Fédération tunisienne de football (FTF) et non du ministère de tutelle. Or, le président de la FTF,  Wadie Jary, s’est mis en tête de candidater au Comité exécutif de la CAF alors que le règlement interdit à un pays de présenter deux candidatures même à des postes différents.

Autrement dit, si la candidature de la Tunisie est tombée à l’eau, c’est du fait du président de leur Fédération nationale, qui avait des projets pour lui-même et a refusé de jeter l’éponge. « Ce comportement a eu un impact très négatif sur les prétentions du sport tunisien car la diplomatie sportive est extrêmement importante », reconnaît le ministre qui se trouve face à un dilemme : d’un côté le respect de la règle de non-ingérence des États dans les structures sportives, exigée par la FIFA, et de l’autre, le principe de la souveraineté nationale et la possibilité pour chaque État d’avoir un droit de regard sur les comportements de ses responsables sportifs.

Nous allons déclencher un processus qui peut être long, mais la décision sera juste

C’est dire le bras-de-fer qui oppose actuellement l’instance ministérielle au président de la FTF. Deguiche parviendra-t-il à mettre un terme à cette situation ? « Il existe une loi de 1995 qui donne la possibilité au ministère de tutelle de contrôler les structures sportives y compris les fédérations nationales dans le cas où elles abusent de leur pouvoir ou provoquent des troubles publics », prévient-il.

Or la ville de Chebba, dans la région de Mahdia, s’est trouvée paralysée après la décision de Jary de suspendre son équipe en octobre alors qu’elle était sur le point d’accéder à la Ligue 1 tunisienne, et ce pour non-paiement de dettes. Une décision – qui serait plutôt liée à un différend entre le président du club de Chebba et le patron de la FFT – a déclenché une vive tension, engendrant la démission du conseil municipal de la ville, des manifestations, des journées de grève générale, et la menace de milliers d’habitants de la région de prendre la mer pour protester contre un verdict jugé politique.

Pour ceux qui réclamaient l’intervention de l’État dans cette affaire, l’occasion était belle et le ministre aurait dû sévir. Mais pour ce dernier : « Notre intervention ne doit pas être radicale. Le secteur du foot est délicat et il faut imaginer l’impact politique et juridique si on sévit. » Donc ? « Nous sommes à la recherche d’une solution d’entente. Nous allons déclencher un processus qui peut être long, mais la décision sera juste. »