Politique

Golfe : pourquoi l’Arabie saoudite a mis fin au blocus contre le Qatar

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Mis à jour le 05 janvier 2021 à 16h42
Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, au centre droit, salue l’émir du Qatar Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, alors qu’il arrive à l’aéroport d’Al Ula, où se déroule la 41e session du Conseil de coopération du Golfe (CCG) en Arabie Saoudite, le mardi 5 janvier 2021.

Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, au centre droit, salue l'émir du Qatar Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani, alors qu'il arrive à l'aéroport d'Al Ula, où se déroule la 41e session du Conseil de coopération du Golfe (CCG) en Arabie Saoudite, le mardi 5 janvier 2021. © Amr Nabil/AP/SIPA

L’accord a été annoncé le 4 janvier dans la soirée et met un terme à l’une des plus graves crises diplomatiques dans l’histoire de la région.

C’est un ministre des Affaires étrangères koweïtien solennel et visiblement heureux qui en a fait l’annonce, le 4 janvier dans la soirée, après un appel téléphonique entre l’émir du Koweït Nawaf al-Ahmad Al-Sabah, l’émir du Qatar Tamim Al Thani et le prince héritier et ministre de la Défense saoudien Mohammed Ben Salman (MBS).

« L’accord [prévoit] l’ouverture des voies aériennes et des frontières terrestres et maritimes entre le royaume d’Arabie saoudite et l’État du Qatar à partir de ce soir », a déclaré Ahmed Nacer Mohammed Al Sabah. La décision met ainsi fin à plus de trois ans de blocus contre l’émirat du Qatar, lequel n’est relié à la péninsule que par une route menant à l’Arabie saoudite, fermée sur décision saoudienne le 5 juin 2017.

Riyad, Abou Dhabi, Bahreïn et Le Caire avaient alors de concert rompu leurs relations avec le petit émirat, auquel il était reproché, pêle-mêle, ses liens avec l’Iran, son soutien aux Frères musulmans, sa volonté supposée de déstabiliser ses voisins via la chaîne Al-Jazeera.

Diplomatie koweïtienne décisive

L’annonce a été faite en amont du 41e sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui se tient à partir du 5 janvier à Al-Ula, au nord-ouest de l’Arabie saoudite, et dont le ministre koweïtien a affirmé qu’il serait celui de la « réconciliation ». Le roi Salmane a lui-même placé le rendez-vous sous le signe de « l’unité du Golfe ».

À l’époque, les États qui avaient décidé du blocus contre le Qatar avaient posé 13 conditions à sa levée, parmi lesquelles la fermeture d’Al-Jazeera. « Ces demandes sont globalement passées à la trappe, il n’est pas question de la fermeture d’Al-Jazeera, même si la chaîne est déjà en train de changer de ton sur l’Arabie saoudite », affirme Shathil Nawaf Taqa, conseiller Moyen-Orient au Global Diwan.

Ces dernières semaines, en particulier après la victoire de Joe Biden lors de la présidentielle américaine, des responsables saoudiens avaient fait état de leur volonté de mettre fin à la crise. Un facteur qui a lourdement pesé selon de nombreux observateurs, Riyad cherchant à complaire à la nouvelle administration dont elle craint qu’elle ne soit pas aussi hostile à l’Iran que la précédente.

L’administration Trump aurait également joué un rôle crucial, dans une volonté de remporter le plus de succès diplomatiques possibles dans la région avec son départ du pouvoir le 20 janvier, et la perspective de la présidentielle de 2024. Mais c’est surtout la diplomatie koweïtienne, médiateur très actif sur le plan régional, qui aurait été décisive.

« Gifle » pour les Émirats

« Quoi qu’il en soit, c’était dans l’air. Il y a eu plusieurs tentatives entre les Saoudiens et les Qataris pour régler le conflit, mais qui ont toujours achoppé sous l’effet de l’influence émiratie », poursuit le juriste Shathil Nawaf Taqa, qui a travaillé sur l’aspect juridique du blocus auprès des autorités qataries.

Cette décision saoudienne est une manière pour MBS de replacer Riyad au milieu du Conseil de coopération du Golfe

« C’est une gifle pour les Émirats, qui vont être obligés de suivre à contre-cœur, relève Quentin de Pimodan, conseiller au Research Institute for European and American Studies (RIEAS). L’Arabie saoudite a voulu calmer les ardeurs d’Abou Dhabi sur plusieurs dossiers, dont celui du Yémen [Abou Dhabi et Riyad soutiennent des factions antagonistes, ndlr], celui de la production pétrolière et celui de la normalisation avec Israël. »

Le spécialiste du Golfe rappelle notamment la sortie hostile à la normalisation avec Israël du prince saoudien Turki Al-Fayçal le 6 décembre, alors que les Émirats arabes unis et le Bahreïn venaient d’établir des relations diplomatiques avec l’État hébreu. « Et puis MBS cherche à se tailler une stature de chef d’État. Or il est jusqu’à présent passé pour un disciple du prince héritier émirati Mohammed Ben Zayed. Cette décision saoudienne est une manière pour MBS de replacer Riyad au milieu du CCG, en faisant fi de l’avis des autres États hostiles au Qatar. »

Effet boule de neige ?

Les deux spécialistes estiment ainsi que tous les différends ne sont pas soldés entre le Qatar et ses voisins, en particulier les Émirats arabes unis et le Bahreïn. « On n’en parle pas beaucoup, mais le royaume du Bahreïn est celui qui développe l’hostilité la plus tenace à l’égard du Qatar, qu’il accuse depuis très longtemps de s’ingérer dans ses affaires intérieures », affirme Quentin de Pimodan.

« C’est en partie sous l’effet des récriminations répétées de Bahreïn contre Doha que les autres pays de la région en sont venus à voir le Qatar comme un État potentiellement dangereux. »  Après des rumeurs sur la non-participation du Bahreïn au sommet du CCG, le prince héritier du petit royaume a finalement répondu à l’invitation du roi Salman.

Si l’Arabie saoudite met tout son poids dans cette affaire, les autres États suivront

Quid de l’Égypte, dont le principal reproche à Doha était la couverture par Al-Jazeera de la révolution de 2011 et du coup d’État militaire contre Mohamed Morsi en 2013 ? « Si l’Arabie saoudite met tout son poids dans cette affaire, les autres États suivront », juge Shathil Nawaf Taqa. « Les Émirats ne vont pas en rester là, estime cependant Quentin de Pimodan, et ils vont certainement saisir le moindre prétexte d’un écart à venir du Qatar pour asséner de nouvelle critiques à Doha. »

Quant à la Turquie, qui a développé durant le blocus une relation particulièrement privilégiée avec le Qatar, ce dernier pourrait prochainement lui demander, en signe de bonne volonté, de réduire sa présence militaire sur son sol, accrue dans la foulée du blocus et alors que les Qataris craignaient un coup d’État saoudien.

« Le Qatar, qui a communiqué sur sa résilience, bien réelle durant ces années, est tout de même conscient des rapports de force régionaux, la crise ne pouvait pas durer éternellement. Qatar Airways notamment a beaucoup souffert économiquement » rappelle Shathil Nawaf Taqa. Après l’annonce par le ministre des Affaires étrangères koweïtien, le Qatar a décidé d’abandonner toutes les plaintes contre ses voisins.

Bataille juridique et campagnes médiatiques

La crise diplomatique a donné lieu à une bataille juridique et à des campagnes médiatiques d’une virulence sans précédent dans la région et à la restructuration des alliances, Doha étant soutenu par la Turquie. Un antagonisme stratégique et idéologique qui s’est exprimé sur des terrains et des dossiers aussi divers que la Libye, la Tunisie, le Soudan, la Syrie ou encore le Yémen.

Le Qatar passe en effet pour un soutien des « Printemps arabes » et des mouvements de protestation à travers le monde arabe quand les Émirats arabes unis et dans une moindre mesure l’Arabie saoudite sont accusés, y compris lors du « Hirak » en Algérie, d’appuyer la contre-révolution et des régimes militaires sur le modèle de l’Egypte d’Abdel Fattah el-Sissi. Plusieurs pays africains avaient eux aussi rompu leurs relations avec Doha sous l’effet de la pression saoudienne.

Pour forcer la main à Doha et l’inciter à en rabattre sur ses ambitions internationales, ses voisins lui ont donc fermé trois ans durant leur espace aérien, maritime et terrestre, obligeant les appareils de la Qatar Airways à emprunter l’espace aérien iranien, et séparant les nombreuses familles composées de ressortissants des différents pays du Golfe.

De son côté, le Qatar a répliqué en attaquant ses voisins auprès des institutions internationales – et en obtenant fréquemment gain de cause, notamment auprès de la Cour internationale de Justice – et via sa force de frappe médiatique, en particulier durant le scandale de l’assassinat, en 2018, du journaliste saoudien Jamal Khashoggi dans le consulat de son pays à Istanbul.

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