Politique

Tunisie : entre Kaïs Saïed et l’UGTT, l’introuvable dialogue national

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 04 janvier 2021 à 17h33
Le président tunisien Kaïs Saïed, le 25 juillet 2020.

Le président tunisien Kaïs Saïed, le 25 juillet 2020. © INHUA-REA

La centrale syndicale et le président tunisien sont tombés d’accord sur la tenue d’un dialogue national. Mais le malentendu demeure sur ses objectifs.

Depuis 2011, les initiatives de dialogue national lancées par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) semblent être la solution de sortie de crise privilégiée en Tunisie. Après Carthage 1, qui avait été récompensé par le prix Nobel de la paix en 2015, et Carthage 2, qui avait tourné court en 2018, la centrale syndicale persiste à vouloir réunir partis et instances nationales pour dégager les priorités de la législature en cours.

Après un mois de discussions, la présidence de la République a confirmé, le 30 décembre, le soutien du président Kaïs Saïed à l’initiative soumise par l’UGTT. Ce troisième dialogue national ne sera sûrement pas le dernier. Sans se dédire, Carthage a toutefois tenu à préciser dans un communiqué publié deux minutes après l’annonce officielle que cette démarche devait avoir pour objectif « de corriger le processus de la révolution qui a été dévié » et a exigé la participation « des représentants des jeunes de toutes les régions de la République ».

Selon l’ancien ministre Mohamed Hamdi, « le communiqué de la présidence témoigne de la volonté de modifier le contenu de l’initiative proposée par l’UGTT ». En tout cas, le format est très différent de celui prévu par le syndicat, qui consiste à réunir de manière classique différents intervenants de la scène politique, dont des instances nationales, dans le but de s’accorder sur une feuille de route destinée au gouvernement.

Zones d’ombre

« Le président de la République paraît avoir rejeté le dialogue. Il semble, en même temps, qu’il a donné son accord sous la contrainte », commente Abdelkarim Harouni, président du conseil de la Choura d’Ennahdha. De fait, le locataire de Carthage pose de telles conditions au projet qu’il suscite plus de questions que d’enthousiasme.

Kaïs Saïed a ainsi opté pour l’exclusion de ceux qu’il estime être corrompus, à savoir Qalb Tounes, la Coalition d’El Karama et le Parti démocrate libre (PDL) – soit 60 députés sur les 217 que compte l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Un choix qui revient à remettre en question les résultats du scrutin de 2019, mais qui ne semble pas gêner Kaïs Saïed, juriste qui affiche pourtant volontiers son attachement aux principes de légalité et de légitimité.

Cette vison écarte la classe moyenne et différents secteurs sociaux professionnels

La proposition du chef de l’État comporte aussi des zones d’ombre. Qu’entend-il par « jeunes » ? Auront-ils les compétences pour être force de proposition ? Qu’en est-il des 70 % de Tunisiens n’ayant pas entre 15 et 34 ans ? À quels Tunisiens s’adresse-t-il ? Le peuple qu’évoque à satiété Kaïs Saïed dans ses discours se résumerait-il dans son esprit aux franges les plus démunies de la population ?

« Cette vison écarte la classe moyenne, différents secteurs sociaux professionnels, mais aussi le troisième âge, des pans essentiels de la société tunisienne », remarque un ancien soutien du président, qui alerte sur les conséquences de l’exclusion de nombreux Tunisiens du dialogue national.

Un dialogue déjà avorté ?

L’UGTT, dont la participation à la lutte nationale pour l’indépendance confère une légitimité historique, est souvent intervenue sur le champ politique, notamment depuis 2011 à faveur de la transition politique post-révolution. La centrale syndicale, qui ne souhaite pas « renverser le gouvernement » actuel, selon son secrétaire général, Noureddine Taboubi, a choisi de mettre le cru 2021 du dialogue national sous l’égide de Kaïs Saïed… au risque d’un énorme malentendu sur ses objectifs.

Pour l’UGTT, la finalité du dialogue est de mettre en place des outils permettant de réaliser les objectifs de la révolution, dont la lutte contre le chômage, la liberté et la dignité.

Toujours pour se conformer aux revendications de la révolution, le président a de son côté décidé de donner la voix au peuple et de faire du prochain dialogue national ni plus ni moins que des États généraux de la Tunisie. Lesquelles devraient, dans la vision présidentielle, aboutir à des propositions pour une refonte totale du système selon le programme qu’il avait esquissé durant sa campagne présidentielle.

Seulement, le projet du président manque de réelles lignes conductrices. Une orientation opposée à celle du syndicat qui mettait surtout son entregent à disposition pour assurer les bons offices entre partis opposés et aboutir à un consensus sur les lignes de fond du projet de l’État tunisien. Alors que des dirigeants syndicalistes assurent que des réunions vont préciser le processus du dialogue national, des militants de l’UGTT s’interrogent sur sa faisabilité… et jusqu’aux intentions de Taboubi, accusé de faire le jeu du pouvoir présidentiel pour remporter un succès d’estime.

Nous avons besoin de concorde. Au vu de l’ampleur de la crise, lambiner encore plus revient à un suicide économique

Certains tempêtent et en veulent même à leur direction de mettre en risque le pays. « Le secrétaire général, Noureddine Taboubi, s’est mis dans une drôle de galère en pensant qu’il pouvait lui aussi prétendre à un prix Nobel », persifle l’un des membres du bureau exécutif.

Le dialogue national est annoncé mais peut-être déjà avorté. Son démarrage, son contenu, le choix des intervenants, tout reste à définir et rien n’est gagné. « Nous avons besoin de concorde. Au vu de l’ampleur de la crise, lambiner encore plus revient à un suicide économique », s’inquiète un chef d’entreprise. Non sans une certaine ironie, Abdelkarim Harouni rappelle pour sa part « que faute d’accord sur le dialogue, la Constitution prévoit plusieurs mécanismes ».  Entre autres, la possibilité d’un retrait de confiance au président qui lui-même peut, sous certaines conditions, dissoudre l’Assemblée.

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