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Triste retour au pays

Simple fait divers ? L’écrivain engagé Ngugi wa Thiong’o, rentré après vingt-deux ans d’exil, a été victime avec sa famille d’une agression criminelle.

« Nous avons beaucoup parlé de l’exil politique/[…]/Ta douce figure m’a rappelé notre terre natale/Ma maison à Limuru et la tienne à Mang’u/Un jour nous rentrerons chez nous/Et nous parlerons notre propre langue. » Ainsi s’exprimait l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o, dans le poème « Kuri Njeeri » dédié à sa femme Njeeri. En écrivant ce texte, il ne se doutait pas que son retour au pays le 31 juillet 2004, après vingt-deux ans d’exil, ne se passerait pas comme il l’avait prévu.
Tout avait pourtant bien commencé. À peine arrivé à Limuru (centre du Kenya), l’auteur de Pétales de sang et de La Rivière de vie s’est agenouillé pour embrasser le sol natal. Consacré par des anciens comme l’un des grands de la communauté, il a acheté quelques arpents de terre et rendu visite à la famille de son épouse afin d’entamer les traditionnelles cérémonies de versement de la compensation matrimoniale (gurario). Puis donné des conférences à Kampala (Ouganda) et Dar es-Salaam (Tanzanie). Mais voilà : nul n’est à l’abri quand l’insécurité est une donnée incontournable du pays.
Dans la nuit du 11 août, quatre hommes armés de deux revolvers, d’une machette et d’une cisaille font irruption dans l’appartement ultrasurveillé de Norfolk Towers, loué pour l’occasion par l’éditeur de l’écrivain, East African Education Publishers Ltd. Pour Ngugi, Njeeri et leur neveu, Chege Kiragu, le supplice dure une heure. Menacé d’une arme, battu, brûlé au front avec des cigarettes, l’écrivain âgé de 66 ans ne peut rien faire pour protéger sa femme du pire. Violée, Njeeri restera plusieurs jours à l’hôpital. « Dans son cas, ce n’est pas une simple tentative de viol. C’est un viol, point à la ligne », déclarera-t-il, tremblant, quelques jours plus tard.
Une fois leur méfait commis, les quatre bandits coupent la ligne de téléphone, dérobent un ordinateur, deux téléphones portables, des bijoux, un sac rempli de documents, 40 000 shillings (410 euros) en espèces et s’enfuient sans susciter de réaction de la part des gardiens et de leurs chiens, en faction dans la résidence.
Quinze jours plus tard, ce sont justement quatre gardiens de Norfolk Towers qui sont entendus par la police. Complexe, l’affaire pourrait ne pas se résumer à un simple fait divers : la popularité de Ngugi ne plaît pas à tout le monde. Vengeance ? Machination ? La police poursuit son enquête et tente de démêler l’écheveau. Preuve s’il en est que le Kenya de 2004 n’est pas, malgré l’alternance historique de 2002, si différent de celui que quitta Ngugi wa Thiong’o deux décennies plus tôt. L’écrivain est resté très digne : « Nous ne devons pas laisser les gens qui n’aiment pas ce que nous faisons tuer notre esprit. Je ne laisserai pas tomber les Kényans. C’est mon pays, pour le meilleur et pour le pire. » L’homme est fidèle à sa légende.
Ngugi wa Thiong’o est né en 1938 à Kamiriithu, non loin de Nairobi, quand le pays faisait encore partie de l’Empire britannique(*). Cinquième fils de la troisième des quatre femmes de son père Thiong’o wa Nducu, il grandit dans une « famille polygame heureuse ». Il fréquente d’abord l’école de la mission presbytérienne de l’Église d’Écosse puis, à partir de 1949, une école indépendante, Karing’a, « animée par des principes religieux, mais aussi par une ferveur nationaliste et indépendantiste ». Très doué, il reçoit bourse sur bourse et, à 14 ans, il est sélectionné pour l’Alliance School, le seul collège du pays à former des Africains. Toute sa scolarité se déroule en anglais, au moment même où le pays commence à secouer le joug colonial en 1952 : Jomo Kenyatta est arrêté et jugé à Kapenguria ; la violence devient quotidienne.
Tandis que certains de ses frères se battent, Ngugi rejoint le Makerere College, en Ouganda, seul établissement universitaire d’Afrique de l’Est, dépendant de l’université de Londres. Il y étudie la littérature anglaise et rédige des articles pour une revue. Sa première pièce, L’Ermite noir, est jouée en 1962, après la libération de Kenyatta et avant l’indépendance du Kenya, qui sera proclamée le 12 décembre 1963. À la même époque, l’éditeur britannique Heinneman lance sa célèbre collection African Writers Series, dont le numéro un est Le monde s’effondre, de l’écrivain nigérian Chinua Achebe. Influencé par ce livre, Ngugi écrit La Rivière de vie, qui paraîtra en 1965, après Enfant, ne pleure pas, le roman qui le fait connaître. De retour au Kenya, il exerce un temps le métier de journaliste pour The Nation, puis gagne l’université de Leeds (Royaume-Uni) pour une recherche sur Joseph Conrad qu’il n’achèvera jamais. C’est avec le recul que procure la distance qu’il rédige Et le blé jaillira, sur l’indépendance et les désillusions qui s’ensuivirent. Foisonnant, riche en personnages, jamais manichéen, ce roman lui apporte une renommée internationale.
À partir de 1967, il enseigne successivement au Kenya et en Ouganda. Nommé directeur du département d’anglais de Nairobi en 1971, il publie un premier recueil d’essais, Rentrer chez soi. Puis, tout en travaillant à sa chronique Pétales de sang (1977), l’écrivain « afro-saxon », comme il se définit, se consacre au théâtre avec Le Procès de Dedan Kimathi (1975) et Ngaahika Ndeenda (1977, « Je me marierai quand je voudrai »). Cette dernière pièce, jouée en kikuyu devant un public populaire de plus en plus large, dérange les hautes sphères du pouvoir. Ngugi est arrêté dans la nuit du 31 décembre 1977. Il passera un an en prison (Journal de prison d’un écrivain, 1981), avant que le successeur de Jomo Kenyatta, Daniel arap Moi, ne libère les prisonniers politiques.
Mais la prison a radicalisé cet auteur déjà marxisant, qui adopte un ton plus critique envers le gouvernement et se rapproche de ses racines. Aussi réécrit-il en kikuyu Le Diable sur la croix (Caithani Matharaba-ini), rédigé en prison dans les marges de sa Bible et sur du papier toilette. Las ! Sa pièce suivante, Maitu Njugira (1982) est interdite, et le théâtre où elle devait être jouée, rasé. Le coup d’État de juin 1982 surprend Ngugi en Europe ; il ne rentrera pas au pays. Écrivains en politique, Le Stylo comme canon précèdent Pour décoloniser l’esprit, véritable adieu à l’écriture en anglais. Exilé à Londres, puis en Californie, professeur de littérature comparée à l’université de New York, Ngugi wa Thiong’o continue de publier régulièrement pièces et essais, jusqu’à ce dernier livre, Murogi wa Kagogo (« Wizard of the Crow »), lancé fin août à Nairobi.
Les années d’exil ont un peu érodé la gloire de l’écrivain, peu enseigné dans les écoles kényanes, critiqué pour ses engagements « à distance » tandis que d’autres, sur place, continuaient de se battre au péril de leur vie. Mais dans le Daily Nation, l’éditorialiste Lucy Oriang’ se souvient : « Quand j’étais étudiante, il y a quelques années, personne ne posait de questions sur les dirigeants politiques kényans, personne n’était intéressé par les feux de Nairobi – alors l’une des capitales les plus glamour de la région -, personne ne parlait des circuits touristiques. Pour tous, le Kenya c’était Ngugi wa Thiong’o. Ils citaient les chapitres de ses livres comme les intégristes chrétiens citent la Bible. »
Son retour mouvementé signe la fin d’une époque. S’il a pu revenir sans être inquiété par un pouvoir plus démocratique, il s’est heurté de front à une société où règnent la violence, la corruption et l’injustice. Cela ne l’empêchera pas, comme beaucoup de Kényans, de rester optimiste : « En matière de culture comme de politique, la seule vengeance salutaire est de se battre pour un meilleur lendemain contre les forces négatives d’hier. »

* Ngugi wa Thiong’o, l’homme et l’oeuvre, Jacqueline Bardolph, 1984, Présence africaine, 16,50 euros.

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