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Ange-Félix Patassé

Ancien président de la République centrafricaine

Par - François Soudan, envoyé spécial
Mis à jour le 13 octobre 2003 à 01:00

Il le clame et le répète à qui veut l’entendre. Et particulièrement à ceux qui, à Bangui, le disent assis sur un coffre-fort bourré de dollars et de francs CFA. Non, il n’a rien, ou presque. Aucun compte en banque à l’étranger, aucun bien hors de la Centrafrique. Il « tire le diable par la queue » et, n’était l’hospitalité offerte par son hôte, le président Gnassingbé Eyadéma, qui l’a hébergé, trois mois durant, à l’hôtel du 2-Février, puis par un membre de sa belle-famille togolaise, à qui il doit de loger dans une vaste, sombre et humide villa du quartier d’Agbalegedo, à la périphérie nord de Lomé, il vivrait sans doute dans une case de passage.
Lui : Ange-Félix Patassé, président renversé de la République centrafricaine, en exil depuis le 15 mars dernier. Sur la terrasse où il reçoit ses visiteurs autour d’une petite table ronde, l’ancien chef de l’État (1993-2003) précise que son « obligation de réserve » le contraint à n’accorder ni interview ni conférence de presse – les autorités togolaises sont vigilantes sur ce point -, mais qu’aucune force au monde ne saurait l’empêcher de dire ce qu’il a sur le coeur, ne serait-ce qu’à titre informel, au journaliste qui franchit sa porte. Et Dieu sait si cet homme de 66 ans a besoin de s’épancher…

Sa chute, il y a un peu plus de six mois, Patassé l’attribue à une conspiration multiforme dont le général François Bozizé, son tombeur, n’aurait été que l’instrument. Le président tchadien Idriss Déby, « dont chacun sait qu’il convoite le pétrole centrafricain », en a été, selon lui, le principal artisan. Viennent ensuite les présidents Bongo et Sassou Nguesso, les Français – tout particulièrement le ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin -, la classe politique centrafricaine et tous ceux qui l’ont lâché. Motif : « J’étais devenu gênant. Mes travaux de chercheur et de découvreur dans les domaines minier et agro-industriel avaient pris une telle ampleur qu’ils ont eu peur. Peur que la Centrafrique ne devienne le leader de l’Afrique centrale. » Dont acte.

Contre tous ces « fossoyeurs de la démocratie », Ange-Félix Patassé a d’ailleurs déposé, le 5 août, une plainte expédiée par courrier express au procureur de la République, à Bangui – et classé sans suite par ce dernier. À l’exception d’Eyadéma, bien sûr, d’Obiang Nguema et du Santoméen Fradique de Menezes, aucun de ses ex-pairs ne trouve grâce à ses yeux. Bongo ? « C’était mon grand frère, il avait toute ma confiance, mais il m’a déçu. » Sassou ? « J’ai reçu son épouse à Bangui, comme une soeur. Et il m’a été hostile. J’en profite d’ailleurs pour lui demander de m’expédier ici, à Lomé, une tonne de mon maïs, le maïs Patassé Ngakoutou, qu’il a planté chez lui, à Oyo, et qui donne de bons rendements. Une tonne de maïs Patassé en épis, il me doit bien cela. » Mamadou Tandja, le Nigérien ? Ange-Félix Patassé ne comprend toujours pas pourquoi, de passage à Lomé récemment, il a refusé de le recevoir. Amadou Toumani Touré, le Malien ? À un émissaire de Patassé venu à Bamako lui demander une aide pour son « frère », l’ancien représentant spécial de l’ONU à Bangui aurait remis quatre petits millions de F CFA (6 000 euros). Une misère… Kadhafi, le Libyen ? Peu après sa chute, Patassé a dépêché auprès de lui une petite délégation, qui est rentrée bredouille de Tripoli, sans même avoir été reçue.
Très remonté, l’ancien président ne décolère pas contre « le régime putschiste » qui lui a succédé. Outre son propre retour au pouvoir – « un impératif catégorique » à ses yeux -, Patassé exige la restauration immédiate du gouvernement déchu et de l’Assemblée nationale. Ainsi que le jugement pour « crimes imprescriptibles » de François Bozizé, Abel Goumba, Karim Meckassoua et quelques autres. « Je suis toujours debout, martèle-t-il. Je suis en contact permanent avec le pays et ma popularité est intacte ; le peuple sait que je ne l’abandonnerai jamais. » Quand et comment reviendra-t-il ? « Je n’ai qu’une seule chose à dire aux Centrafricains : tenez-vous prêts. » Fort bien. En attendant, Patassé fait le compte de ses partisans en exil. Et la liste est plutôt courte.

À Lomé se trouvent Angèle, son épouse, ses enfants, René Koffi, son beau-frère, Martial Beti Marace, son ministre des Affaires étrangères et le Français Lionel Ganne Befio, l’ancien patron de la Sécurité présidentielle. À Paris, Prosper Ndouba fait toujours office de porte-parole et de relais vers l’extérieur – il a, tout récemment, écrit à Kofi Annan au nom de son « patron » -, tout comme l’ex-Premier ministre Martin Ziguélé. D’autres ont pris leurs distances, notamment ceux, Centrafricains ou hommes d’affaires étrangers, qui s’étaient enrichis sous son règne. Un peu tard, Patassé découvre aujourd’hui que certains l’avaient carrément escroqué. Il a pris des avocats pour tenter, sans grand espoir, de retrouver les milliards perdus.
Faut-il en rire ou en pleurer ? « AFP » hésite. « Je suis un vieux routier, vous savez, j’ai déjà fait quatorze ans d’exil sous Bokassa, puis sous Kolingba. » Habitué à la trahison des hommes, il continue inexorablement à envoyer des lettres et à signer des décrets – l’un des derniers en date élève au grade de général de brigade Abdoulaye Miskine, son ancien chef de milice, en exil comme lui à Lomé. Et il en sera sans doute ainsi jusqu’à épuisement de ses blocs de papier à en-tête et aux armoiries de la République centrafricaine. Après ? Sans doute les fera-t-il renouveler. Avec les moyens du bord. Ses adversaires ont déjà tout reproché à Ange-Félix Patassé. Sauf de manquer d’obstination.