Politique

Présidentielle en Centrafrique : suspendue aux résultats, Bangui vit toujours dans la peur

Réservé aux abonnés | | Par - à Bangui
Mis à jour le 30 décembre 2020 à 11h14
Un soldat de la Minsuca à Bangui, le 26 décembre 2020 à la veille du scrutin présidentiel.

Un soldat de la Minsuca à Bangui, le 26 décembre 2020 à la veille du scrutin présidentiel. © REUTERS/Antonie Rolland

Si la si redoutée attaque de Bangui par les groupes armés coalisés – et soutenus par François Bozizé – n’a finalement pas eu lieu lors du scrutin du 27 décembre, la capitale centrafricaine peine à retrouver la sérénité, alors que les résultats de la présidentielle ne sont toujours pas connus.

Les moto-taxis vont et viennent dans un intense ballet. Sur les bords de la route qui relie Bangui à Boali, sur laquelle s’écoule une circulation dense, les petits commerçants ont réinstallé leurs étals. Les enceintes d’un des maquis tout proche crachent les rythmes sensuels de « Mbi Yé Mo » (« Je t’aime » en sango), le tube d’Izy et d’Ozaguin sorti il y a près d’un an mais qui continue, ici, de figurer dans le haut de la liste des playlists. On pourrait croire que l’après-midi est ordinaire dans la commune de Bégoua, au nord de la capitale centrafricaine. Mais l’apparente banalité cache mal l’inquiétude des habitants de ce faubourg de Bangui.

Affrontements entre pro-Bozizé et garde présidentielle

Ici même, dans ce quartier que les Banguissois appellent le « PK12 », de violents affrontements ont opposé, le 24 décembre, des membres de la garde présidentielle de Faustin-Archange Touadéra à des hommes de la sécurité de l’ancien président, François Bozizé. La résidence de l’ancien président, chassé du pouvoir en 2013 par une partie des groupes armés auxquels il a apporté son soutien à la veille de la présidentielle, a été partiellement incendiée.

Retranché dans son fief de Bossangoa, dans l’Ouham, depuis son éviction de la course à la présidence par la Cour constitutionnelle, Bozizé, lui, n’était pas présent lors de ces violences. Mais elles ont largement contribué à tendre la situation dans le quartier. « Cela ne nous a quand même pas empêché d’aller voter en toute quiétude ! », lance pourtant fièrement Germaine Manadji. Derrière son étal de viandes boucanées, la trentenaire s’emploie, à l’aide d’un éventail, à chasser les mouches affamées qui tentent de s’en prendre à sa marchandise. « Bozizé et ses rebelles ont menacé d’attaquer Bangui et de boycotter les élections alors, évidement, nous avons eu peur le jour du vote, reconnaît la vendeuse. Ici, le 27 décembre, tout était fermé ».

À l’approche du scrutin, des miliciens anti-balaka et ex-Seleka, habituellement ennemis, ont uni leurs forces au sein d’une « Coalition des patriotes pour la paix » (CPC), qui a lancé, dix jours avant l’échéance électorale, des attaques contre les forces armées centrafricaines. Ces rebelles, qui contrôlent la frontière avec le Cameroun et une bonne partie des localités de l’ouest du pays, avaient promis de « marcher sur Bangui » pour empêcher le vote.

L’appel au boycott de Bozizé

François Bozizé, lors du dépôt de sa candidature, le 9 novembre 2020.

François Bozizé, lors du dépôt de sa candidature, le 9 novembre 2020. © Pacôme PABANDJI pour JA

Dans un message audio diffusé sur les réseaux sociaux, François Bozizé n’a pas caché son soutien à cette rébellion – dont une partie des membres sont ceux-là même qui l’ont chassé du pouvoir en 2013 – et a même appelé les Centrafricains « à ne pas aller aux urnes ».

À Bégoua, porte d’entrée nord de Bangui, par où les rebelles seraient arrivés s’ils n’avaient pas été stoppés par le déploiement de la force conjointe de la Minusca, du Rwanda, de la France et de la Russie, la psychose a été d’autant plus forte que l’ancien président centrafricain conserve une forte influence dans la zone. Une emprise qui n’a cependant pas empêché les habitants de se rendre aux urnes.  « La sécurisation des élections a été un succès grâce à la mobilisation de la Minusca et de nos partenaires », se félicite Marie-Noëlle Koyara, ministre de la Défense du pays.

Le ministre de la Sécurité publique lui fait écho, se félicitant de la mise en place d’un « plan intégré grâce auquel ces élections se sont bien déroulées ». S’il reconnaît que « certains compatriotes ont fui », il assure qu’il y a eu « un réel engouement le 27 décembre ». Un engouement qui n’a cependant pu être observé que dans les villes où les bureaux de vote ont effectivement pu ouvrir.

Vote empêché dans de nombreuses villes

Selon les relevés effectués par le comité stratégique de sécurisation des élections, dans l’Ouham, les bureaux n’ont pu ouvrir que dans deux des six sous-préfectures. Même chose dans l’Ouham-Pende voisin, où le scrutin n’a pu se dérouler normalement qu’à Paoua.

Dans la Nana-Mambere, les habitants de Bouar n’ont pas pu aller voter. À Birao, dans la Vakaga, les groupes armés ont tenté de perturber les opérations de vote avant d’être chassés par la force conjointe. Dans la région de Kemo, les bureaux n’ont pas pu ouvrir dans deux des quatre sous-préfectures tandis que dans l’Ouata, si le vote a pu se tenir à Bambari, les groupes armés l’ont empêché à Bakala et Kouango.

L’analyse des Nations unies, c’est qu’avec ces élections, la population a gagné

« L’analyse des Nations unies, c’est qu’avec ces élections, la population a gagné », s’est pour sa part félicité Denise Brown, représentante spéciale adjointe du secrétaire général de l’ONU, lors d’une conférence de presse organisée au lendemain du vote. « Le déroulement des scrutins du 27 décembre en Centrafrique est un échec pour les groupes armés. Nous irons jusqu’au bout pour protéger la détermination de la population », a-t-elle ajouté.

À Bégoua, le message a cependant du mal à passer auprès de certains. Marie Gabdjo, habitante du quartier Damala-100 logements, a préféré fuir pour se réfugier chez des parents à Bangui lorsque les combats ont éclaté entre des gardes présidentiels et des hommes de Bozizé.

On vit dans la peur en permanence, on entend dire qu’ils risquent de revenir

« Les éléments de Bozizé étaient juste derrière ma maison, et ils se sont mis à tirer. J’ai eu peur que nous soyons nous-mêmes touchés en cas de riposte », explique la jeune femme, qui, terrorisée, n’a pas voté dimanche. « Ce n’est pas normal de nous priver de ce droit, de ce devoir de citoyen. Le pire, c’est qu’on vit dans la peur en permanence, parce qu’aujourd’hui encore, on entend dire qu’ils risquent de revenir », se lamente-t-elle.

Et tandis qu’elle négocie avec Germaine Manadji le prix d’un morceau de gazelle séchée, derrière les deux jeunes femmes, le ballet des véhicules militaires se poursuit, sur le très stratégique carrefour du PK12, où se croisent soldats russes et forces gouvernementales centrafricaines. Le regard tourné vers les blindés, Marie Gabdjo lâche, amère : « Nous sommes fatigués de voir tout cela, tout le temps. J’espère vraiment pouvoir rentrer un jour chez moi sans crainte ».

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