Société

Féminicides : en Algérie, ces artistes qui veulent libérer la parole

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Des actrices algériennes se mobilisent contre les féminicides.

Des actrices algériennes se mobilisent contre les féminicides. © Actrices algeriennes unies contre le féminicide/Facebook

En Algérie, les langues se délient autour de la question des violences faites aux femmes. Et la libération de la parole passe par la scène artistique.

Le débat fait rage sur la toile algérienne depuis le meurtre atroce de Chaïma, il y a trois mois. Âgée de 19 ans, la jeune femme a été battue, violée et brûlée vive. Outrés , une trentaine d’actrices, de chanteuses et de chanteurs se sont directement impliqués, usant de leur notoriété pour appeler leurs concitoyens à la réflexion.

Visages fermés, regards tristes, une vingtaine d’actrices de tous âges, figures du cinéma algérien, posent sur une photo sur laquelle on peut lire : « Actrices algériennes unies contre les féminicides ». Vêtues de noir, elles portent le deuil des femmes assassinées, dont Narimane Mouaci Bahi et Wiame Awres, deux militantes, égrènent le compte morbide chaque jour.

La campagne, qui a débuté mi-octobre, est notamment portée par Bahia Rachedi, Souhila Mallem, Leïla Touchi, ainsi que Adila Bendimerad, l’initiatrice du projet. Depuis le début de l’année 2020, elles ont comptabilisé 53 féminicides, recensés sur une plateforme dédiée. Un chiffre qui ne reflète que les affaires médiatisées, bien en deçà de la réalité. Les seules données officielles disponibles sont en effet les 7 083 plaintes pour violences faites aux femmes enregistrées par la Direction générale de la sureté nationale (DGSN) en 2019.

« Ta place est dans la cuisine »

 

Si la photographie des actrices est largement relayée sur le net, l’action ne s’arrête pas là. Les jours suivants, l’image prend vie sous la forme d’une vidéo de sensibilisation. Mêmes protagonistes, même décor et prises de paroles glaçantes : « Baisse ta voix. C’est quoi ce rire ? Nos filles ne rient pas comme ça », « Range-toi comme toutes les filles et tiens-toi à carreau », « Qu’est-ce que tu faisais là-bas, tes oncles t’ont vue, ils vont t’égorger », « Du sport ? Tu es folle ? Ta place est dans la cuisine ».

En quatre minutes, les actrices font défiler toutes les phrases misogynes, « qui détruisent la femme algérienne de son enfance à l’âge adulte », explique Leïla Touchi, co-autrice du texte avec Adila Bendimerad.

Rendre visible la banalisation

La vidéo critique un comportement rarement dénoncé : celui de « la maman, la grand-mère, la tante, qui au-delà de ne pas soutenir la fille, la met dans des situations où elle la culpabilise, qui constitue l’une des principales sources du problème », juge Leïla Touchi.

Elle-même a été victime de violences, « en tant que femme libre et non voilée », affirme-t-elle. « Au début c’étaient des remarques, puis des insultes. On m’a menacée de mort plusieurs fois dans la rue, m’accusant de détériorer l’image du quartier. » Il y a deux ans, un homme s’est introduit dans son jardin en pleine nuit, chez elle, menaçant de l’étrangler. Sous le choc, elle en a littéralement perdu la voix pendant une semaine.

Elles ont mis des mots sur un tabou très fort et intériorisé par les femmes elles-mêmes

« En Algérie, on ne devrait même pas parler de discrimination des femmes, mais de déshumanisation. On traite les femmes comme des objets. Les discriminer, ce serait mal les placer dans la hiérarchie. Mais chez nous, elles ne font même pas partie de cette hiérarchie. Elles doivent se taire, se faire petites, cesser d’exister », estime Wassyla Tamzali, écrivaine et militante féministe.

Alors quand, pour la première fois, des figures féminines décident d’aborder le sujet, cette ancienne directrice des droits des femmes à l’Unesco Paris leur a tout naturellement apporté son soutien. Elle leur a proposé de mettre à leur disposition les Ateliers sauvages, son espace de création artistique algérois, pour tourner leur vidéo. « Elles ont mis des mots sur un tabou très fort et intériorisé par les femmes elles-mêmes. Elles ont rendu visible ce qui habituellement est banalisé dans notre société. Et ça, c’est un grand pas », s’enthousiasme Wassyla Tamzali.

« Pseudo protection »

Dans la foulée de la première vidéo, une seconde est tournée et mise en ligne, dans le cadre de la campagne de sensibilisation « Je plaide NON coupable », portée par la délégation de l’Union européenne en Algérie et Vivarium, un opérateur culturel algérien. Cette fois, ce sont des chanteurs et des chanteuses qui prennent la parole, à travers une chanson : Women. Son objectif : lutter contre les violences faites aux femmes en s’attaquant notamment au poids de la culpabilité, souvent portée par les victimes elles-mêmes.

« Women évoque ces situations que nous avons toutes vécues depuis notre plus jeune âge, explique Zahra Harkat, qui apparaît dans les deux vidéos. Cette idée qu’il ne faut pas être aguicheuse, qu’il ne faut pas s’exprimer comme on l’entend, ne pas porter ce que l’on veut, cette pseudo protection qui se transforme en violence. »

Il faut que les femmes changent leur mentalité. À partir de là, les hommes n’auront plus le choix

Le but est aussi de parler aux hommes. « Il y a eu l’alerte rouge de Chaïma. Un homme qui clique et écoute la chanson va peut-être faire évoluer sa mentalité. Si on arrive à faire naître une réflexion, c’est déjà un bon début », estime Djam, co-auteur, avec Hayat Zerrouk, de la chanson.

« Une belle surprise »

En s’exposant ainsi publiquement contre les violences faites aux femmes, les artistes prennent un risque. La comédienne Mounia Benfeghoul en a fait l’amère expérience : début octobre, elle a été la cible d’un torrent d’insultes sur les réseaux sociaux. « Si un homme avait tenu les mêmes propos, personne ne l’aurait critiqué. Mais là, étant donné que c’est une femme, jeune et artiste, on se permet de la rabaisser, de l’agresser », se désole Zahra Harkat.

« Sur internet, y a toujours des gens qui insultent, mais il y a aussi beaucoup de retours positifs. On a reçu beaucoup de soutien », tempère Leïla Touchi. « Une brèche est ouverte, juge Zahra Harkat. Il faut que les femmes changent leur mentalité. À partir de là, les hommes n’auront plus le choix. »

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