Diplomatie

L’Iran en Afrique : l’idéologie aux dépens de la diplomatie

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Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, le 20 mars 2020.

Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, le 20 mars 2020. © AP/SIPA

Depuis 1979, la présence de l’Iran sur le continent africain s’inscrit dans une logique d’expansion idéologique et d’antiaméricanisme. Au détriment des relations économiques et politiques.

Les relations entre l’Iran et le continent africain s’intensifient sous le régime de Mohammad Reza Pahlavi. Dans les années 70, dans un contexte de guerre froide, le Chah, allié de l’Occident, souhaite de fait éviter l’expansion du communisme dans une Afrique tout juste décolonisée. Mohammad Reza Pahlavi va par conséquent développer ses relations avec certains pays africains, notamment l’Égypte, l’Afrique du Sud, l’Algérie et le Maroc.

L’Iran, qui a bénéficié du premier choc pétrolier et souhaite étendre son influence, apportera également un soutien financier et économique au Soudan, à la Somalie, au Sénégal, à l’Éthiopie et au Zaïre. « L’Afrique n’est cependant qu’un élément de la politique étrangère du régime Pahlavi et non pas une priorité », affirme Clément Therme, chercheur post-doctorant à Sciences Po Paris et spécialiste de l’Iran.

L’instauration de la République islamique d’Iran en 1979 marque un tournant dans les relations entre Téhéran et le continent africain. Dès les années 1980, le nouveau régime cherche en effet à exporter sa révolution islamique.

Commence alors une politique expansionniste combinant idéologie chiite et anti-impérialisme. La République islamique rejoint ainsi le mouvement des non-alignés et s’affiche comme défenseur des pays opprimés face à la domination occidentale, surtout américaine. En 1986, alors que l’Iran est en guerre contre l’Irak, Ali Khamenei, alors président de la République islamique d’Iran, se rendra une première fois en Afrique, notamment au Mozambique et en Angola, pour discuter de l’approvisionnement en pétrole, de la coopération industrielle, du développement agricole… Une visite pour affirmer l’influence de Téhéran, mais aussi destinée à trouver des soutiens contre Saddam Hussein.

Politique économique infructueuse

L’Iran développe donc rapidement une politique économique visant, selon Alhadji Bouba Nouhou, chercheur associé au centre Montesquieu de recherches politiques (CMRP) de Bordeaux et auteur de L’Iran et L’Afrique : une coopération à l’épreuve des faits, « à desserrer le verrou de l’embargo » imposé par les États-Unis dès 1984 et surtout à partir de 1995.

Le président iranien Ali Akbar Hachémi Rafsanjani se rendra donc en Afrique en 1991 puis en 1996. Son successeur, Mohammad Khatami, fera de même en janvier 2005. L’Iran vise alors le marché de l’Afrique de l’Ouest tout en maintenant de bonnes relations avec l’Afrique du Sud.

Sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), la République islamique adosse son influence en Afrique sur l’aide au développement. Ainsi, écrit Alhadji Bouba Nouhou, en mars 2005, le pays signe « un accord portant sur 1,5 million de dollars d’aide au budget de l’État ghanéen ».

Usines de montage automobile, approvisionnement en pétrole, extraction de gaz, électricité, biens de consommation… L’Iran accroît peu à peu ses échanges commerciaux avec l’Afrique et développe par ailleurs une coopération militaire, en particulier dans le domaine naval. Le pays dépense aussi des sommes importantes pour construire des infrastructures sociales et sanitaires, notamment par le biais du croissant rouge iranien.

En 2017, le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif inaugure ainsi un hôpital à Kampala en Ouganda, en partie financé par la République islamique. Selon Masoud Kamali Ardakani, ancien directeur général du bureau iranien des pays arabes et africains de l’Organisation de promotion du commerce (TPO), les échanges commerciaux entre l’Iran et l’Afrique atteignent un record de 1,2 milliard de dollars entre 2017 et 2018.

La stratégie iranienne en Afrique est plus politique que basée sur une rationalité économique. »

Mais, en dépit de cette croissance, les échanges avec l’Iran ne représentaient en 2018 que 0,12% du commerce total de l’Afrique avec le monde. Les exportations iraniennes représentaient quant à elles 600 millions de dollars entre 2018 et 2019.

En octobre 2020, le nouveau directeur général du bureau iranien des pays arabes et africains du TPO, Farzad Piltan, a affirmé sans donner plus de précisions que l’organisation redéfinirait sa stratégie afin de permettre à l’Iran de bénéficier des avantages du marché africain. « La stratégie iranienne en Afrique est plus politique que basée sur une rationalité économique, estime Clément Therme. La stratégie économique a un succès limité, sauf en Afrique du Sud, où les relations sont plus profondes. »

Contourner les sanctions américaines

Pour contourner les sanctions américaines, l’Iran « doit trouver des zones grises qui ne sont pas très surveillées par les États-Unis pour mener ses transactions », affirme pour sa part Alex Vatanka, directeur du programme Iran du Middle East Institute. Mais selon lui, le marché traditionnel de l’Iran est l’Europe, et, ces dernières années, l’Asie de l’Est, en particulier la Chine. « La politique africaine de l’Iran est un projet secondaire qui est rattaché à un projet plus grand : la compétition avec les États-Unis », analyse le chercheur.

La guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran est transférée en Afrique. »

L’Iran ne s’en cache d’ailleurs pas. En 2012, lors du 16ème sommet des non-alignés à Téhéran, la République islamique a réaffirmé son droit à un programme nucléaire pacifique. « Quand Mahmoud Ahmadinejad est arrivé au pouvoir, il espérait trouver des alliés diplomatiques pour le soutenir aux Nations unies, mais cela n’a pas vraiment marché », se souvient Alex Vatanka.

L’Iran cherche alors à montrer que le pays n’est pas isolé sur la scène internationale et qu’il n’est pas le seul à avoir des problèmes avec les États-Unis. À l’intérieur de ses frontières, Téhéran veut aussi donner l’image d’une puissance étrangère.

Une propagande à laquelle la population ne croit plus, surtout concernant l’Afrique. Les Iraniens ne voient en effet aucun retour sur investissement de la politique africaine de leurs dirigeants. Pour Alex Vatanka, la politique étrangère iranienne en Afrique, basée sur l’idéologie, est un désastre : « Cela coûte de l’argent, du travail et des marchés à l’Iran. C’est vrai en Afrique, mais aussi ailleurs », regrette-t-il.

Trafic d’armes et ruptures diplomatiques

La diplomatie iranienne en Afrique a, de fait, montré ses limites. L’Iran, qui compte 25 ambassades en Afrique, doit par ailleurs faire face à l’Arabie saoudite. Le royaume sunnite voit en effet d’un mauvais œil la présence de la puissance chiite en Afrique. L’Égypte et le Maroc s’inquiètent également du prosélytisme iranien. Le Maroc a donc rompu ses relations avec l’Iran à deux reprises. La première fois en 2009, dénonçant « l’activisme » religieux de Téhéran ; la deuxième en 2018, accusant cette fois l’Iran de soutenir le Polisario au Sahara occidental via le Hezbollah libanais. L’Iran est en effet régulièrement soupçonné de trafic d’armes en Afrique. Le Sénégal a ainsi rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran suite à la saisie d’une cargaison d’armes à Lagos en 2010 – elles seront renouées en 2013.

Et, suite à l’exécution par l’Arabie saoudite du cheikh chiite Nimr Baqr al-Nimr en 2016, Djibouti et la Somalie ont également annoncé la rupture de leurs relations diplomatiques avec l’Iran. Le Soudan, pourtant allié de longue date de Téhéran, a fait de même.

« La guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran est transférée en Afrique », analyse Clément Therme. Les deux puissances s’affrontent en effet déjà par procuration au Yémen depuis 2015. Les États ayant récemment rompu leurs relations avec l’Iran ont d’ailleurs tous rejoint la coalition saoudienne contre les Houthis, soutenus par la République islamique. Le Maroc, lui, a interrompu sa participation militaire en 2019.

Si l’ingérence iranienne et la rivalité avec l’Arabie saoudite portent préjudice aux relations économiques entre l’Iran et l’Afrique, la sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien et le rétablissement des sanctions américaines en 2018 les compliquent encore plus. En effet, alors que l’Iran connaît une crise économique sans précédente, comment peut-il rivaliser, face à des puissances comme la Chine ou la Russie, de plus en plus influents sur le continent africain ?

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